LES FEUILLES
Hélas ! l'homme a-t-il eu jamais d'autre destin ?
Poëte, comme nous il s'agite sans fin.
Écoute les vieux temps; leur voix charmante ou rude
Ne confirme que trop cette similitude.
Oui, quoique en leur printemps toujours les vains mortels
N'aient rêvé que grands buts et plaisirs éternels.
Dès que l'âge, courbant leurs têtes chevelues.
Vînt recouvrir leurs fronts de la blancheur des nues,
A trois pas de la tombe et devant les cyprès,
Ils modulèrent tous l'hymne des noirs regrets.
Tous ont dit : « Voyageurs aux plaines de la vie,
Jamais nous n'avons bien satisfait notre envie,
Toujours notre désir, comme un trait mal lancé.
Est resté loin du but, ou l'a trop dépassé.
Le prix ne valait pas la lutte fatiijante,
Le rameau triomphal la bataille sanglante. Quelle course à travers les soucis et les peurs, Les nuits blanches, les jours écrasés de labeurs. Les chemins pleins de fange ou les routes obscures, Et les remords , buissons aux cuisantes blessures , Pour atteindre, après tout, un objet aussi vain Que la plume emportée aux ondes du ravin. Et plus vite perdu que la neige fondante Dans une main d'enfant resserrée et brûlante : Amour, gloire, richesse l » Et tous, en leur retour Sur les faits d'ici-bas, se sont dit tour à tour : « Où donc étaient nos yeux en commençant la route ? Comment, les écartant de la céleste voûte. N'apercevions-nous pas que c'était aux lieux hauts Que. planait le seul bien qui donne le repos , Le calme vrai, celui qui jamais ne vous passe, Et dont l'âme jamais ne s'indigne et se lasse? « Et tous, en confessant l'auguste vérité, Tls regrettaient pourtant leurs jours d'anxiété. Les tribulations de leurs moments d'ivresse. Car ces peines étaient celles de leur jeunesse.
Ils regrettaient le temps où , jaloux de renom ,
Et pour en conquérir par l'art ou l'action,
Ils foulaient rudement au vent de calomnie
Un sol tout hérissé des pièges de l'envie;
Ils regrettaient le temps où sous vingt cieux divers,
Aux soleils des étés, aux glaces des hivers,
Ils s'usaient à chercher, de naufrage en naufrage.
Sur les flots ondoyants, la fortune volage;
Enfin, quoique les feux de l'amoureuse ardeur
Eussent tout consumé les fibres de leur cœur.
De longs pleurs ils versaient sur cette vaine cendre,
Comme avides encor d'aimer et de se prendre
Aux rosiers de Gythère, au risque de rougir
De leur vieux sang les fleurs qu'ils y pourraient cueillir.
0 de l'esprit humain terrible inconsistance !
0 flamme toujours folle et qui toujours balance
Sa pointe à tous les vents! Essence qui jamais
Ne sait ce qu'elle veut, ni pleinement la paix
Ni pleinement la lutte, et qui, bien que lassée
Des choses de la terre, en garde la pensée
Et va toujours pleurant ses tourments anxieux,
Tout en les maudissant et désirant les deux! 0 triste, triste sort d'un rayon de lumière Descendu des hauteurs de la céleste sphère, Et pour le court éclair de trois jours enfoui Dans l'étroite prison qu'on nomme le fini!. .
Voilà ce qu'avant toi les poussières humaines Qui peuplent le fond noir des cités souterraines Ont dit et soupiré sur cent modes divers , Dans le parler commun , ou la langue des vers ; Et voilà ce qu'aussi , recommençant ton rôle , Les races qui viendront te pousser par l'épaule Pour te précipiter aux gouffres de la mort Comme elles rediront d'un éternel accord. Peut-être on changera quelques notes au thème , Mais le fond attristant sera toujours le môme , Et ce thème plaintif, ces lamentations, De générations en générations, Passeront jusqu'au jour où la terrestre masse, Arrivée à son but , se fondra dans l'espace ,
Comme la bulle d'eau qu'enlève aux flots mouvants Et disperse daq^ l'air l'aile folle des vents.