UN ESPOIR
L'été, lorsque je vois la terre radieuse Étaler sous le ciel sa beauté merveilleuse, Ses campagnes en fleurs, ses ombrages mouvants, Ses ondes, bleu cristal frissonnant sous les vents, Ses monts baignés d'azur et de blancheurs errantes Où le soleil se couche en des roses mourantes, Et que je vois, parmi les millions d'humains Qui sillonnent les mers et courent les chemins, Si peu d'âmes pensant à la magnificence Des choses que nature à leurs regards dispense, Je me demande alors si tant de beaux effets Pour la foule toujours seront vains et muets. S'ils ne posséderont de signe et de langage Que pour les cœurs choisis du poëtc et du sage, Et si tant de mortels doués de sentiment Doivent rester toujours frappés d'aveuglement Devant eux , et toujours au sein de la nature
1 \ BSPOIK. 23."
Ne chercher qu'un objet de lucre ou de pâture,
Comme ces animaux qu'on voit au flanc des monts,
Soir et matin sur terre abaissant leurs grands fronts,
Manger et ruminer pondant de longues heures
Sans se douter des lieux qui forment leurs demeures.
Alors au fond de l'âme une secrète voix
S'élève et me répond : «Non, toujours les grands bois
Aux fûts majestueux, aux cimes frémissantes,
Le murmure des lacs et des mers blanchissantes,
Le virginal éclat de la neige des monts,
La fraîcheur des prés verts, la grâce des vallons,
L'or du soleil, enfin, toutes les belles choses,
Pour la foule toujours ne seront lettres closes.
A mesure qu'au joug lourd de la pauvreté
Le savoir ravira le front déshérité
De l'humble fils du peuple, il verra le nuage
De la brutalité tomber de son visage,
En lui le sentiment développer ses fleurs
Et l'amour des plaisirs purs et supérieurs ;
Les deux yeux plus ouverts à la clarté suprême,
Et pensant davantage, il pourra de lui-même
Sortir, et, s'attachant aux objets du dehors,
Percevoir la beauté de leurs divins accords.
Alors un jour, peut-être, ayant moins de souffrance
Et vers son idéal étant plus en avance,
Toute l'humanité, comme un artiste fin
Qui devine un beau corps sous les longs plis du lin,
Découvrant Dieu partout sous ta grande figure,
Goûtera pleinement tes splendeurs, ô nature! »
Vosges, 1844.