LES BULLES DE SAVON
Et se fait briller au dedans Les richesses du vert printemps.
Voici des prés, l'onde étincelle, Le chaud soleil partout ruisselle, Les bois épanchent mille odeurs, L'abeille vole au miel, les fleurs Étalent leurs beautés, et l'herbe Siffle en abaissant mainte gerbe Sous le pied des jeunes garçons Folâtrant au bruit des chansons.
Alors, narguant le cours de l'âge, Je ressuscite encor l'image, L'image de ces jours charmants Où, jouant au jeu des amants, Aux pieds d'une blanche Sylvie Je laissais écouler ma vie, Comme les ruisseaux gazouilleurs Qui vont se perdre sous les fleurs.
Jours tissés de lis et de rose, Quand mon âme vous recompose, Dans votre gracieux bouquet La fée au doux rêve ne met Que les heures de folle ivresse, Les premières de la tendresse, Mais elle laisse de côté Les pleurs et l'infidélité.
Merci, divine fantaisie!
A toi l'art d'embellir la vie Et de ne montrer que l'objet Qui vous reluit et qui vous plaît!
On a beau corner aux oreilles Que tes tableaux et tes merveilles Ne sont rien que des rêves creux, Des bulles de savon fumeux Qu'une lèvre enfantine forme,
Et que le moindre vent déforme,
Et dont il ne reste plus rien
Qu'un peu d'eau qui s'écoule... — Eh bien,
Je dis à ces railleurs : « Qu'importe
Que la bulle le vent emporte,
Si tant qu'on la voit resplendir
Elle vous donne du plaisir?
Après tout, quel est le bocage
Qui toujours garde son feuillage,
La prairie aux belles couleurs
Qui ne perde pas ses fraîcheurs?
Quelle est la voix suave et tendre
Qui se fasse toujours entendre,
Et l'œil au magnifique azur
Qui soit éternellement pur?
Si le réel est si muable,
Si peu solide , si peu stable ,
Pourquoi vouloir que constamment
Durent les rêves d'un moment?
Et puis, est-ce chose certaine
Que de la fantaisie humaine
Et de ses merveilleux éclats
Il ne reste rien ici-bas?
Je vous adjure, doux fantômes
Issus des sublimes royaumes
De cette fée au clair rayon
Qu'on nomme Imagination,
Clèves, Manon et Virginie !
Filles charmantes du génie,
Vous vivez encore et bien mieux
Que maints corps errants sous nos yeux.
Et toi surtout, aimable Grèce,
Pays d'éternelle jeunesse
Où les poètes ravissants
Créèrent pour l'âme e1 les sons