‹ Silves et rimes légèresChapitre 156 sur 244 · A PROPOS D'UN VAN DER WERF · texte numérisé non relu

A PROPOS D'UN VAN DER WERF

« Il est donc vrai, les yeux d'Érasistrate ont lu Dans le cœur de mon fils son secret retenu! La cause de son mal est enfin dévoilée, C'est l'amour ; et ce feu, dont son âme est troublée, Ne pouvant par vertu s'épancher au dehors, Est le poison caché qui le met chez les morts. Stratonice! mon fils! 0 vieillard sans prudence! A quoi pensai-je donc le jour où ma puissance Força de vivre auprès d'un enfant de vingt ans La beauté dans l'éclat de son riche printemps? La jeunesse devait entraîner la jeunesse; C'est la loi de nature, et bien fou qui se laisse Aller à l'oublier... Mais las! pourquoi le cœur Sous la neige des ans garde-t-il tant d'ardeur? Éros, aveugle Éros, que tes flèches divines Percent mal à propos les humaines poitrines! Et comme en s'éloignant de leurs buts naturels

Elles plantenl aux cœurs des désespoirs mortel : N'importe, il ne se peut que l'infernal abîme

Engloutisse mon fils : dussé-je être victime,

Je rouvrirai ses yeux à la clarté du jour,

Car j'aime mieux sa vie encor que mon amour! »

Ainsi disait le roi pensif et solitaire

Au fond de son palais ; et, les deux yeux à terre,

Comme un homme qui porte un orage en son sein

Et qui roule en son âme un douloureux dessein,

Il marchait... Cependant, sa course ralentie,

Sa figure moins sombre et moins appesantie,

Signalent une fin au trouble intérieur

Qui depuis un moment lui déchire le cœur;

Il a pris son parti... d'une façon soudaine,

Et sans annonce aucune il entre chez la reine.

Elle était seule, assise auprès d'un haut métier

Où son doigt se jouant, habile à marier

La soie et l'or, brodait fleurs de tapisserie.

Mais son âme plongeant dans une rêverie

Errait loin du travail délicat de sa main.

Oui pouvait l'égarer? Quel lieu proche ou lointain

Se trouvait embelli de sa douce présence?

C'est ce dont les dieux seuls avaient l'intelligence,

Eux qui connaissent tout. Devant elle arrêté,

Le roi la rend bien vite à la réalité.

(( Princesse, pardonnez si contre mon usage

J'entre si brusquement : un pénible message

M'amène à vous; il faut revêtir vos habits

Les plus riches, couvrir votre sein de rubis

Et parer votre front du royal diadème;

Mon fils voudrait vous voir en cet éclat suprême

Avant que de mourir... » Ces mots inattendus,

Et les derniers surtout à dessein répandus,

Dans un émoi subit jettent la jeune femme

Jusqu'au fond de son cœur ils vont geler son aine

Et recouvrent de lis les roses de son front.

Le roi , qui voit Peffel , à repartir est prompt :

n Rassurez-vous, princesse, il n'est si bas encore

Qu'il faille perdre espoir et du dieu d'Épidàure,

Suppliants malheureux, déserter les autels.

Mais nous sommes aux mains des puissants immortels,

Et quand le ciel permet que le mal nous offense,

Nul ne sait comment peut finir notre souffrance.

Quoi qu'advienne , le vœu d'un malade est sacré

Et le fait d'un bon cœur est d'agir à son gré.

Peut-être qu'en suivant mon fils dans son caprice

Nous calmerons un peu ses douleurs. » — Stratonice,

Émue au dernier point de ces tristes propos,

Ne trouve pour réponse à dire que ces mots :

« Je suis votre humble esclave, et, toute pour vous plaire,

Seigneur, à vos désirs je saurai satisfaire. »

De ses femmes alors elle appelle l'essaim

Et, tremblante, confie à leur habile main

Les trésors onduleux de sa tête charmante.

On s'empresse. Les sucs que l'Arabie enfante,

Le cinname, le nard, oignent ses blonds cheveux,

Les perles , les rubis , entremêlant leurs feux,

Serpentent sur son sein. L'or pur de la couronne

Comme un vivant soleil ses tempes environne,

Et la pourpre de Tyr aux splendides reflets

Autour de son beau corps descend à flots épais.

On dirait, à lavoir si brillante et si belle,

Qu'elle va présider quelque pompe nouvelle ;

Mais son triste regard et sa douce pâleur

Décèlent combien peu s'accorde avec son cœur

Tout ce luxe. Pourtant, la parure complète,

Elle envoie avertir Séleucus qu'elle est prête,

Puis d'un pied lent, timide, et lui battant le pouls,

Chez le prince malade elle suit son époux.

D'abord au premier bruit que produit la visite-,

Le jeune languissant se renfonce au plus vite

Sous ses longs draps, et crie aux gardiens du palais

Qu'il ne veut voir personne et veut mourir en paix.

Mais lorsque jusqu'à lui la voix tendre d'un père

Pénètre, cette voix aussitôt le fait taire,

Et, remplissant son cœur d'un meilleur sentiment,

]1 ordonne à ses gens d'ouvrir l'appartement.

Mais dieux ! que devient-il , et combien il regrette

Son premier mouvement, lorsqu'en riche toilette,

Plus belle que jamais, approche de son lit

La reine! A son aspect, il se trouble, il pâlit.

L'iris brun de ses yeux fuit sous chaque paupière

Comme à l'éclat trop vif d'une grande lumière,

Puis il les rouvre et voit au chevet appuyé

Son père qui l'observe avec douce pitié.

« Mon fds, cette visite a de quoi vous surprendre,

Surtout l'air de la reine... Eh bien, veuillez m'entendre

Et vous saurez, enfant plus chéri que jamais,

Que nous vous apportons moins d'ennui que de paix.

Grâce à mes vœux ardents, l'auteur de toute chose

De votre mal caché m'a dévoilé la cause;

Vous aimez, et l'objet de vos graves soucis

Est ici devant vous, c'est la reine, ô mon fils!

Oui, c'est de sa beauté tout innocente et pure

Que vous avez reçu la fatale blessure;

Mais le père des dieux, qui vous veut ranimer,

Me révèle que seule elle peut vous calmer.

Je vous la livre donc, afin que Zeus par elle

Rende à vos traits pâlis leur flamme habituelle,

Que vos yeux égarés reprennent leur douceur,

Et qu'on revoie encor sur votre lèvre en fleur

Les rires et les chants dont votre voix aimée

Emplissait si souvent mon oreille charmée.

Prenez, et puissiez-vous dans oe triste univers

Vous enivrer longtemps du bonheur que je perds!» Il dit, et, ce discours achevé non sans peine, Il joint la main du prince à celle de la reine.

Qui pourrait exprimer juste les sentiments

Agités et divers de ces trois cœurs aimants?

Il faudrait pour bien rendre une scène aussi belle

Peut-être mieux encor que la main d'un Apelle,

Il faudrait le génie et l'organe divin

Des Muses de Sicile ou du Cygne latin...

Comme une jeune fleur par l'air chaud desséchée

Et qui , veuve d'éclat et la tête penchée,

Au tomber d'une pluie, au souffle d'un vent frais,

Se relève et retrouve aussitôt ses attraits,

De même au doux parler des lèvres paternelles

Antiochus reprend ses beautés naturelles.

La force lui revient : un léger incarnat

Ranime les pâleurs de son front délicat.

Étonnés, de son père à l'objet plein de charmes

Ses yeux errent d'abord, puis, s'emplissant de larmes,

Sur le sein paternel débordent à grands flots.

Tout immobile et blanche ainsi que du paros,

Et croire ne pouvant ses yeux et ses oreilles,

Tant elle entend et voit de choses sans pareilles,

Stratonice a le cœur tremblant, battant si fort

Qu'il lui semble qu'il va se briser dans l'effort;

Cependant , bouche close et la tête baissée,

Elle laisse sa main où le roi l'a placée...

Quant à lui , l'œil au ciel, il est auprès des dieux,

Les implorant encor pour ces deux cœurs joyeux.

Écrit en 1852. Publié en 1856.

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