A PROPOS D'UN VAN DER WERF
« Il est donc vrai, les yeux d'Érasistrate ont lu Dans le cœur de mon fils son secret retenu! La cause de son mal est enfin dévoilée, C'est l'amour ; et ce feu, dont son âme est troublée, Ne pouvant par vertu s'épancher au dehors, Est le poison caché qui le met chez les morts. Stratonice! mon fils! 0 vieillard sans prudence! A quoi pensai-je donc le jour où ma puissance Força de vivre auprès d'un enfant de vingt ans La beauté dans l'éclat de son riche printemps? La jeunesse devait entraîner la jeunesse; C'est la loi de nature, et bien fou qui se laisse Aller à l'oublier... Mais las! pourquoi le cœur Sous la neige des ans garde-t-il tant d'ardeur? Éros, aveugle Éros, que tes flèches divines Percent mal à propos les humaines poitrines! Et comme en s'éloignant de leurs buts naturels
Elles plantenl aux cœurs des désespoirs mortel : N'importe, il ne se peut que l'infernal abîme
Engloutisse mon fils : dussé-je être victime,
Je rouvrirai ses yeux à la clarté du jour,
Car j'aime mieux sa vie encor que mon amour! »
Ainsi disait le roi pensif et solitaire
Au fond de son palais ; et, les deux yeux à terre,
Comme un homme qui porte un orage en son sein
Et qui roule en son âme un douloureux dessein,
Il marchait... Cependant, sa course ralentie,
Sa figure moins sombre et moins appesantie,
Signalent une fin au trouble intérieur
Qui depuis un moment lui déchire le cœur;
Il a pris son parti... d'une façon soudaine,
Et sans annonce aucune il entre chez la reine.
Elle était seule, assise auprès d'un haut métier
Où son doigt se jouant, habile à marier
La soie et l'or, brodait fleurs de tapisserie.
Mais son âme plongeant dans une rêverie
Errait loin du travail délicat de sa main.
Oui pouvait l'égarer? Quel lieu proche ou lointain
Se trouvait embelli de sa douce présence?
C'est ce dont les dieux seuls avaient l'intelligence,
Eux qui connaissent tout. Devant elle arrêté,
Le roi la rend bien vite à la réalité.
(( Princesse, pardonnez si contre mon usage
J'entre si brusquement : un pénible message
M'amène à vous; il faut revêtir vos habits
Les plus riches, couvrir votre sein de rubis
Et parer votre front du royal diadème;
Mon fils voudrait vous voir en cet éclat suprême
Avant que de mourir... » Ces mots inattendus,
Et les derniers surtout à dessein répandus,
Dans un émoi subit jettent la jeune femme
Jusqu'au fond de son cœur ils vont geler son aine
Et recouvrent de lis les roses de son front.
Le roi , qui voit Peffel , à repartir est prompt :
n Rassurez-vous, princesse, il n'est si bas encore
Qu'il faille perdre espoir et du dieu d'Épidàure,
Suppliants malheureux, déserter les autels.
Mais nous sommes aux mains des puissants immortels,
Et quand le ciel permet que le mal nous offense,
Nul ne sait comment peut finir notre souffrance.
Quoi qu'advienne , le vœu d'un malade est sacré
Et le fait d'un bon cœur est d'agir à son gré.
Peut-être qu'en suivant mon fils dans son caprice
Nous calmerons un peu ses douleurs. » — Stratonice,
Émue au dernier point de ces tristes propos,
Ne trouve pour réponse à dire que ces mots :
« Je suis votre humble esclave, et, toute pour vous plaire,
Seigneur, à vos désirs je saurai satisfaire. »
De ses femmes alors elle appelle l'essaim
Et, tremblante, confie à leur habile main
Les trésors onduleux de sa tête charmante.
On s'empresse. Les sucs que l'Arabie enfante,
Le cinname, le nard, oignent ses blonds cheveux,
Les perles , les rubis , entremêlant leurs feux,
Serpentent sur son sein. L'or pur de la couronne
Comme un vivant soleil ses tempes environne,
Et la pourpre de Tyr aux splendides reflets
Autour de son beau corps descend à flots épais.
On dirait, à lavoir si brillante et si belle,
Qu'elle va présider quelque pompe nouvelle ;
Mais son triste regard et sa douce pâleur
Décèlent combien peu s'accorde avec son cœur
Tout ce luxe. Pourtant, la parure complète,
Elle envoie avertir Séleucus qu'elle est prête,
Puis d'un pied lent, timide, et lui battant le pouls,
Chez le prince malade elle suit son époux.
D'abord au premier bruit que produit la visite-,
Le jeune languissant se renfonce au plus vite
Sous ses longs draps, et crie aux gardiens du palais
Qu'il ne veut voir personne et veut mourir en paix.
Mais lorsque jusqu'à lui la voix tendre d'un père
Pénètre, cette voix aussitôt le fait taire,
Et, remplissant son cœur d'un meilleur sentiment,
]1 ordonne à ses gens d'ouvrir l'appartement.
Mais dieux ! que devient-il , et combien il regrette
Son premier mouvement, lorsqu'en riche toilette,
Plus belle que jamais, approche de son lit
La reine! A son aspect, il se trouble, il pâlit.
L'iris brun de ses yeux fuit sous chaque paupière
Comme à l'éclat trop vif d'une grande lumière,
Puis il les rouvre et voit au chevet appuyé
Son père qui l'observe avec douce pitié.
« Mon fds, cette visite a de quoi vous surprendre,
Surtout l'air de la reine... Eh bien, veuillez m'entendre
Et vous saurez, enfant plus chéri que jamais,
Que nous vous apportons moins d'ennui que de paix.
Grâce à mes vœux ardents, l'auteur de toute chose
De votre mal caché m'a dévoilé la cause;
Vous aimez, et l'objet de vos graves soucis
Est ici devant vous, c'est la reine, ô mon fils!
Oui, c'est de sa beauté tout innocente et pure
Que vous avez reçu la fatale blessure;
Mais le père des dieux, qui vous veut ranimer,
Me révèle que seule elle peut vous calmer.
Je vous la livre donc, afin que Zeus par elle
Rende à vos traits pâlis leur flamme habituelle,
Que vos yeux égarés reprennent leur douceur,
Et qu'on revoie encor sur votre lèvre en fleur
Les rires et les chants dont votre voix aimée
Emplissait si souvent mon oreille charmée.
Prenez, et puissiez-vous dans oe triste univers
Vous enivrer longtemps du bonheur que je perds!» Il dit, et, ce discours achevé non sans peine, Il joint la main du prince à celle de la reine.
Qui pourrait exprimer juste les sentiments
Agités et divers de ces trois cœurs aimants?
Il faudrait pour bien rendre une scène aussi belle
Peut-être mieux encor que la main d'un Apelle,
Il faudrait le génie et l'organe divin
Des Muses de Sicile ou du Cygne latin...
Comme une jeune fleur par l'air chaud desséchée
Et qui , veuve d'éclat et la tête penchée,
Au tomber d'une pluie, au souffle d'un vent frais,
Se relève et retrouve aussitôt ses attraits,
De même au doux parler des lèvres paternelles
Antiochus reprend ses beautés naturelles.
La force lui revient : un léger incarnat
Ranime les pâleurs de son front délicat.
Étonnés, de son père à l'objet plein de charmes
Ses yeux errent d'abord, puis, s'emplissant de larmes,
Sur le sein paternel débordent à grands flots.
Tout immobile et blanche ainsi que du paros,
Et croire ne pouvant ses yeux et ses oreilles,
Tant elle entend et voit de choses sans pareilles,
Stratonice a le cœur tremblant, battant si fort
Qu'il lui semble qu'il va se briser dans l'effort;
Cependant , bouche close et la tête baissée,
Elle laisse sa main où le roi l'a placée...
Quant à lui , l'œil au ciel, il est auprès des dieux,
Les implorant encor pour ces deux cœurs joyeux.
Écrit en 1852. Publié en 1856.