IDYLLE DANS LE GOUT DU POUSSIN
A ETIENNE DELECLUZE.
Quand les deux voyageurs parvinrent au bois sombre Où la route tournait et s'enfonçait dans l'ombre, Jls virent devant eux se dresser un tombeau Sur le bord du chemin. A cet aspect nouveau S'arrêtèrent leurs pas , et vers la blanche pierre Leur regard aussitôt dirigea sa lumière. Cette tombe était simple, exempte d'ornement, Mais non pas d'élégance. Autour du monument Le lierre tortueux aux feuilles anguleuses Avec grâce nouait ses guirlandes nombreuses ; On eût dit qu'il voulait avec ses lacs flottants Le garder pour toujours des injures du temps.
L'ÈPITAPHE. 281
« Lycas , dit Palémon , voici des caractères Qui percent à travers le noir feston des lierres; Sans doute que leurs traits à notre œil curieux Diront quel est le corps enfoui dans ces lieux; Voyons, déchiffrons-les : en les lisant peut-être Trouverons-nous un nom que nous pûmes connaître. » Et, de son bâton blanc écartant les rameaux. Le jeune voyageur lut hautement ces mots :
« Ici repose Hélène, Les grâces et l'orgueil de ce petit hameau; Près d'Alcime, inhumée en un même tombeau,
Elle dort calme et sereine.
Trente ans il adora son cœur et sa beauté
D'une flamme toujours nouvelle, Et jusqu'au dernier jour de sa vie, enchanté
Des regards de la belle, Mortelle il l'honora comme une déité. »
« Eh bien , dit Palémon achevant la lecture. Que penses-tu, Lycas, de cette sépulture, Et de ces heureux morts racontant aux passants Que d'un fidèle amour ils s'aimèrent trente ans N'est-ce point, sur mon âme, un démenti superbe Donné par le hasard à ce chanteur imberbe, Qui, l'autre soir, assis aux genoux de Daphné, Disait que pour changer d'amour l'homme était né; Que tout au changement tendait en la nature; Que Cybèle changeait trois fois l'an de parure, Et que l'astre des nuits, dans le ciel voyageant, Sous différents aspects montrait son front d'argent; Qu'ainsi l'homme devait imiter cet exemple Et faire de son cœur un haut et large temple, Où , changeant tour à tour de culte et de beautés, Sa lèvre encenserait mille divinités? »
Lyeas, les yeux iixés au cippe funéraire,
\e disait mot; pourtant, relevant sa paupière
Et laissant de son sein échapper un soupir,
Il fit à travers bois ces accents retentir :
« Ce que je puis répondre, ami, c'est que j'envie
De ces morts inconnus la longue et douce vie,
Et que j'aurais voulu qu'en leur bonté les dieux
M'eussent brûlé le cœur avec de pareils feux.
Dans ce monde d'un jour, où toute chose passe
Plus promptement qu'oiseau qui traverse l'espace,
Où l'homme des plaisirs atteint vite le bout
Et du miel le plus pur a bientôt le dégoût,
Tout ce qui dure est beau. L'amour, l'amour profonde
Qui résiste trente ans aux épreuves du monde,
Aux coups de la fortune, aux outrages des aus}
A la destruction des appas séduisants
Et tous les ondoîments de l'humain caractère,
N'est pas, à mon avis, le fait d'un cœur vulgaire,
Mais d'une âme d'élite en laquelle est entré
De l'éternel amour un rayon vénéré.
Honorons, Palémon, honorons la constance:
C'est la vertu des dieux, et celle dont l'absence
Se fait le plus sentir chez les pauvres humains.
Ainsi donc , à ces morts donnons à pleines mains
Des fleurs, bien que les fleurs n'aient que de courtes vies;
Elles leur marqueront nos tendres sympathies,
Et, répandant sur eux des souffles embaumants,
Réjouiront encor leurs doux mânes aimants. »
Palémon l'écoutait, et, dans le fond de l'âme Approuvant ce discours plein d'accent et de flamme, il ajoute ces mots : «Oui, je le crois, l'amour, L'amour vrai ne sera jamais l'amour d'un jour. Mais, heureux celui qui dès la fleur de jeu:.' Dirigea noblement les feux de sa tendresse,