A EMILE DESCHAMPS
Heureux les amoureux, surtout quand leur amour Des oiseaux du printemps a l'espace et les ailes, Et quand, libre comme eux au terrestre séjour, Il n'y rencontre point de barrières cruelles! Heureux les tendres cœurs dont aucun mur fâcheux N'arrête les soupirs et n'entrave les feux!
Hélas! tel n'était point le fortuné partage
De l'aimable Clairette et de son cher amant,
Ces deux enfants de rois, beaux enfants du même âge,
Qui dans un noir donjon expiaient durement
Le bonheur d'être jeune et la douceur extrême
De s'être dit un jour l'un à l'autre : « Je t'aime! »
Se voyant séparés, ils se croyaient perdus,
Et le feu de leurs yeux s'éteignait dans les larmes.
L'une pensait que l'autre en des pays ardus, Lointains, avait suivi de méchants hommes d'armes; L'autre, que son amie au fond de quelque tour Allait se consumant de tristesse et d'amour.
Et tous deux déploraient leur pénible existence; Tous deux priaient le ciel de finir leurs tourments, D'abréger par la mort la trop longue distance Que la haine mettait entre leurs cœurs aimants; Car en ce gentil monde à quoi bon est la vie, Si l'amour n'y peut point contenter son envie?
Un soir de mai, pourtant, par un hasard du sort, Clairette s'échappa de sa prison obscure, Et, trouvant une brèche au mur du château fort, Entra dans le jardin qui servait de ceinture. Là, voyant un rosier au front large et fleuri , Comme une biche au Dois elle en fit son abri.
Le ciel était serein, blanche luisait la lune,
Et roses embaumaient les airs silencieux :
Clairette au doigt rosé, Clairette en cueillit une,
Et dit plaintivement en y fixant les yeux :
« Ah! pourquoi donc l'ami que je cherche et je pleure,
Comme elle, près de moi n'est-il pas à cette heure?
Hélas ! j'aimerais tant lui donner cette fleur! Mais le destin ne veut, il a déjoint nos âmes; Telles que sombres nefs, au souffle du malheur Elles errent ; pourtant, en dépit de ses trames, Je ferai tant, qu'un jour fortune me rendra L'idole de mon cœur, ou douleur me tûra. »
Comme la belle ainsi parlait, sa plainte amère Monta jusqu'aux barreaux d'un prisonnier voisin,