CYNTHIA
O lune, il fut un temps où tes blanches clartés
A mon cœur n'inspiraient que rêves enchantés,
Que pensers de bonheur, colorés par l'ivresse
Des sens tumultueux d'une vive jeunesse.
Alors je ne voyais en ta sainte lueur
Qu'un flambeau de l'amour, céleste conducteur
Du pas aventureux des amitiés furtives
Sous l'ombre des grands bois et près des eaux plaintives;
Alors, le chœur charmant des pales amoureux,
Comme fantômes doux, renaissait à tes feux,
Roméo, Juliette, Héloïse et toi-même,
Je te voyais, déesse, en proie au mal suprême,
Noyer du haut du ciel d'un mystique rayon
Le visage endormi du bel Endymion.
Aujourd'hui, Cynthia, tes flammes angéliques
Me sont douces encor, mais plus mélancoliques.
L'aspect tranquille et pur de tes molles clartés
N'éveille plus eu moi d'ardentes voluptés. Je n'ai plus le désir d'aller sous les feuillées, De la vapeur des soirs encor toutes mouillées, Attendre, palpitant, le passage incertain D'une robe de gaze et d'un pied de satin. Las! je sens que mon cœur sur les terrestres plages Comme ton disque au ciel a vu trop de nuages L'assombrir, et qu'il fut en ses rayonnements, Ainsi que toi, sujet à trop de changements. Puis, lorsque, ramenant sur le sol ma paupière, Je vois les blancs rayons de ta douce lumière Traverser le front noir des bosquets d'alentour, Sur mon être je fais un pénible retour Et pense tristement, en mon âme inquiète, A toutes les blancheurs qui sillonnent ma tête.
Fontainebleau, 18Ô7.