‹ Silves et rimes légèresChapitre 192 sur 244 · A VINGT ANS DE DISTANCE · texte numérisé non relu

A VINGT ANS DE DISTANCE

Et, m 'élançant dessus d'un pied leste et certain,

Je tâchai de plonger mes yeux dans le jardin.

Grâce aux coups de l'hiver dont le souffle sauvage

Avait débarrassé les fûts de leur feuillage,

Je pus reconquérir tous ses détails charmants.

Singulier jeu du sort! quoique depuis vingt ans

Ce terrain fût sorti des mains de la famille,

Il n'avait point perdu sa parure gentille;

Le plan n'en était pas altéré grandement,

Et mon œil s'y pouvait reconnaître aisément.

Voilà bien la maison avec ses huit croisées,

Et son pré vert devant, où, gourmandes rusées,

Maintes chèvres broutaient; voilà le potager

Où nous-mêmes trouvions tant de fruits à manger;

Plus loin le labyrinthe avec son belvédère,

Puis le grand entonnoir appelé la carrière,

Puis l'allée aux tilleuls où l'on se balançait,

Et, tout au bout, la grange où l'on se culbutait,

Se roulait, se battait sur le foin du grand-père;

Et chaque bon coup d'œil lancé de ma paupière,

Comme fantômes doux, faisait naître et surgir

De vingt endroits connus plus d'un cher souvenir;

Et tous ces souvenirs d'une voix fraîche et tendre

M'appelaient, me disaient : « AUons, il faut te rendre

Où volent tes désirs; viens avec nous, descends,

Pour refouler encor le sol des jeunes ans;

Viens embrasser le tronc des tilleuls et des hêtres

Que planta, qu'émonda la main de tes ancêtres. »

Mais le mur était là, sévère défenseur

De la propriété; le franchir, en voleur

C'était se transformer, pour tel se faire prendre.

Le cruel! l'inhumain! il me fit trop comprendre

Que la terre qu'on vend, et qui n'est plus à vous,

Retient longtemps encor quelque chose de nous.

Je sentis pleinement les douleurs de l'exil,

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Je vis que, bien qu'on puisse aspirer l'air subtil

Des deux en tout pays, il n'est bonne existence

Qu'aux lieux seuls où l'on aime et l'on a pris naissance.

A regret je dus donc renoncer au plaisir

De revoir un instant et de reparcourir

Le sol où se joua mon enfance première,

Et je redescendis de mon haut tas de pierre

Moins vite assurément que je n'étais monté,

Songeur et quelque peu mécontent, attristé.

Pourtant, en traversant de nouveau le village,

Au riant souvenir des beaux temps du jeune âge

Un penser succéda, plus sévère et pieux,

Celui de rendre hommage au lit où mes aïeux

Reposent pour toujours... Je fus au cimetière,

Et là, dans un recoin de l'enclos funéraire,

Je saluai longtemps, de regards attendris,

La tombe du grand-père et de son digne fils,

Vieillards au cœur solide et de droiture antique,

Serviteurs valeureux de notre république,

Dont le nom, au milieu des cercueils villageois,

Exhalait le parfum des vertus d'autrefois.

G près Paris, 1858.

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