‹ Silves et rimes légèresChapitre 193 sur 244 · CHANT FUNEBRE · texte numérisé non relu

CHANT FUNEBRE

La mort, ô Poésie! effeui'le ta couronne : A coups sûrs, redoublés, elle frappe et moissonne Tes enfants les plus vrais et les plus gracieux : Hier c'était Musset, aujourd'hui c'est Brizeux!

L'un et l'autre enchantaient et récréaient mon âme; Par leur charmant esprit ou par leur tendre flamme, L'un et l'autre exerçaient sur moi l'attrait vainqueur, Mais le dernier surtout, car il avait mon cœur.

O Muse! bras sur bras et presque du même âge, En nos jours de printemps nous fîmes le voyage Do ton divin pays, et, pèlerins de l'art, Sur toutes ses beautés courut notre regard.

Mais bientôt, me laissant au noir fracas des villes, Il reprit le sentier de ses landes tranquilles,

Et trente ans, hôte aimé des bois, des flots, des monts, Il chanta fièrement ses frères les Bretons.

Hélas ! bien qu'il eût fait sa part de la nature, Et du ciel aspiré l'haleine la plus pure, Le chemin à ses pieds ne fut pas toujours doux, Et sous les verts gazons fit sentir des cailloux.

L'inquiétude ombra souvent son existence, Ses travaux n'eurent pas toute leur récompense; Et lorsqu'un jour il vit rayonner quelque espoir, Au ténébreux empire alors il fallut choir,

Et si terriblement, de façon si soudaine, Qu'il ne put même avoir, aux derniers jours de peine, Les soins consolateurs et les embrassements D'une mère éplorée et de frères aimants.

Laissons, laissons du sort s'accomplir le mystère, Trop souvent dur aux bons! — Pour moi, qui de la terre Croyais certainement m'en aller le premier, Je dis, plein d'amertume, au démon meurtrier :

n O mort! en ravissant cette âme généreuse, Tu viens de faire une œuvre horrible, désastreuse, Car ton bras infernal d'un seul coup a ravi A la France un poëte, à mon cœur un ami!

Et les fils du Parnasse ayant sa haute veine Ne se rencontrent pas au monde par centaine, lit dans l'ombre où je suis de mes jours déclinants, On ne retrouve pas des amis de trente ans. »

Mai 1858.

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