LA FILLE DU SOLDÂT
LE VOYAGEUR
Ami, connaissez-vous cette charmante enfant
Au teint pâle, et qui vient, prompte comme le vent,
De passer devant nous?
LE CAMPAGNARD
Sûrement, c'est Rosane.
LE VOYAGEUR
Plus d'une fleur de pourpre et d'azur se pavane Dans le joli panier qu'elle tient à la main ; Abeille matineuse, elle a fait son butin.
LE CAMPAGNARD
Oui, dans nos blés elle a recueilli la parure Qui doit ceindre son front et rougir sa ceinture,
LA FILLE DU SOLDAT. :î61
LorsquVn brillant costume et chantante, demain, La jeunesse du bourg, comme un joyeux essaim De linottes, viendra la chercher pour la fête, Et lui dire : « Rosane, à danser es-tu prête? »
LE VOYAGEUR
Et sans doute qu'avec la troupe aux doux concerts Elle ira, sous l'abri flottant de vos pins verts, Allègrement guider la vive farandole, Comme un cœur jeune épris de la note qui vole, Exempt de tout nuage, et qui n'a, jusqu'ici, Pas encor rencontré l'épine du souci.
LE CAMPAGNARD
Heur et femmes, hélas! ne vont toujours ensemble; Quand la bouche sourit, fort souvent le cœur tremble. Pauvre âme! elle est bien jeune, et déjà le destin A traversé son cœur des flèches du chagrin; Elle aime, mais son but est à trop de distance; Kl le aime sans espoir, et pourtant elle danse...
LE VOYAGEUR
Se peut-il?
LE CAMPAGNARD
Oui, Piosane est en proie au tourment; Mais sa fière pensée a vu distinctement Que gémir change peu les angoisses humaines, Et que laisser percer le secret de nos peines, C'est au monde donner le plaisir infernal De s'amuser des pleurs que nous tire le mal. Puis elle ne vit point toute seule sur terre; D'un père maladif, vieux troupier solitaire, Elle soutient les pas, elle anime les jours,
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Et, ae voulant point pendre encor plus noir le c D'un hiver douloureux et que chaque heure avance, Elle masque pour lui sa mortelle souffrance. Aussi, dans l'humble case où sa voix retentit, Bonheur semble régner, rien ne chôme et pâtit Du terrible chagrin qui sourdement la mine; Et souvent le marmot, qui lui fait douce mine En passant, reçoit d'elle un sourire touchant, Ou le refrain joyeux de quelque ;iimable chant.
LE VOYAGEUR
Peut-être que le temps, ce guérisseur suprême, Sur le mal obstiné qu'avec un soin extrême Elle cache, épandra son baume bienfaiteur.