LA FOURMI ET L'OISEAU
Les sages Indiens racontent dans leurs fables Qu'un être fort petit, mais des moins méprisables, Une fourmi, cherchait un jour à démolir Un amas de terreau, tâche rude à remplir Pour elle , et que , malgré sa force musculaire , Même sans se lasser un homme n'eût pu faire. Elle allait et venait, et du plein et du bord, Extrayait çà et là quelques brins , et l'effort , Bien qu'il fût peu de chose et de faible nature, Diminuait le tas en certaine mesure.
Un oiseau qui passait dans l'air en ce moment Vit la petite bête à l'œuvre , et vainement S'efforçant d'amoindrir cette masse rebelle Des millions de fois plus haute et grosse qu'elle; Il eut compassion... « Hélas! pauvre animal, Lui cria-t-il, pourquoi te donner tant de mal? Quelle œuvre tentes-tu , si petite et peu forte? » A ces mots, celle-ci répondit de la sorte :
« J'ai vu plusieurs fourmis vers ce tas se porter, Et, voyant leur travail, j'ai voulu l'imiter : C'est la condition que j'impose à ma vie. Si de servir ma race il vous prend quelque envie, Unissez-vous à moi pour démolir ce tas, Et d'un élan commun nous le mettrons à bas. J'exerce en ce moment les forces de mon être, Et comme un brave cœur à tous je fais connaître Que j'ai ferme désir d'accomplir mon devoir.
— Fort bien , mais votre but passe votre pouvoir , Reprit soudain l'oiseau, qui se croyait plus sage; Pour tendre l'arc duquel vous voulez faire usage , 11 faut, ma chère amie, avoir plus de vigueur.
— C'est possible, ajouta l'insecte avec douceur, Mais, ayant commencé ce travail, quoique immense, J'emploie à l'achever ce que j'ai de puissance;
Si j'y parviens, mes vœux seront comblés, sinon Nul méchant ne pourra blâmer mon action. »
Pour certaine action chaque homme naît au monde , Mais il s'en faut qu'au but où son espoir se fonde Il parvienne toujours. S'il y touche, son cœur Est exempt de soucis ; mais voit-il son labeur Trompé, du moins il a montré son caractère, Ce qu'il vaut , et cela devra le satisfaire.
Imité du persan, 1863.
HVMNE A VIRGILE.
Aimons les chants de ceux qui dans le cœur humain
Cultivent l'espérance , Et montrent l'avenir sous un aspect serein
A la pâle souffrance.
Aimons les chants de ceux dont l'œil doux et puissant
Ne cherche en la nature Que de beaux lieux couverts de gazon verdissant,
Baignés de clarté pure.
A quoi bon entonner l'hymne du désespoir
Comme un mauvais génie, Désenchanter de tout et ne peindre qu'en noir
Le tableau de la vie?
Souvent c'est arrêter les pas du voyageur
Au début de sa route , En le décourageant et lui mettant au cœur
La tristesse et le doute.
390 S1LVES.
Ah ! nous ne sommes pas des gens si vigoureux
Que les noires tempêtes Puissent verser sur nous leurs bruits tumultueux
Sans ébranler nos têtes.
Au contraire, il nous faut toujours du réconfort,
Et toujours, faibles âmes, Que du sein de la mer on nous montre le port
Pour bien tenir les rames...
Oh! sois loué, Virgile, entre tous les chanteurs,
Car tes divines pages Ne roulent au flot pur de leurs vers séducteurs
Que de saines images!
La nature avec toi sous les ombrages frais
De parfums nous enivre; Elle donne au travail d'ineffables attraits
Et nous engage à vivre.
Avec toi l'on apprend à chérir son pays
D'une façon sublime, Lit, du fait des héros avidement épris,
Aux grands buts l'on s'anime.
Puis, quand l'âme fléchit sous les coups du destin,
De pleurs tout arrosée, Tu lui fais entrevoir au bout de sou chemin
Les champs de l'Elysée.