‹ Silves et rimes légèresChapitre 223 sur 244 · A M. A. M US TON · texte numérisé non relu

A M. A. M US TON

Le ciel était voilé de longs nuages gris, Un vent froid coupait l'air, et des prés défleuris Les étés avaient fui vers un plus doux rivage; C'était l'automne, non l'automne au front paré Des verdures du pampre et du raisin doré, Mais l'automne pâlie au terme du voyage.

Une teinte rougeâtre enveloppait les bois,

L'herbe des sentiers verts était sombre, et la voix

Des oiseaux se taisait aux cimes des feuillées;

Nul bruit dans la forêt , excepté le bruit sourd

Des vents, qui des grands fûts berçant le dôme lourd,

Faisaient voler dans l'air mille feuilles rouillées.

Assis au pied d'un hêtre et seul, au sifflement De l'air froid je prêtais l'oreille et tristement Contemplais le déclin des choses de nature,

Lorsqu'un craquement sec dans l'arbre épais et haut Iletentit, et je vis à mes pieds aussitôt Tomber en tournoyant un débris de rainure.

Ce fragment, détaché du faîte gémissant,

Avait fini de vivre, et, flétri, jaunissant,

Allait se perdre au sein d'une aride poussière;

Et pourtant, au milieu de ses sœurs, couleur d'or,

Une feuille encor verte et toute fraîche encor

Brillait comme aux beaux jours de la fleur avrilière.

Son apparition splendide m attendrit, Et soudain m'arriva la pens'ée à l'esprit Que dans sa survivance au reste du feuillage Cette fraîcheur était comme un rêve d'été, Un heureux souvenir épanchant sa gaîté A travers les brouillards et les glaces de l'âge.

Alors moi-même, alors je revis mes vingt ans Avec tous leurs plaisirs, leurs espoirs éclatants, Leurs secrètes amours, leurs amitiés sans voiles, Et de ces souvenirs qui ravivaient mon cœur Quelques-uns surpassaient les autres en douceur , Comme la blanche lune efface les étoiles.

Sur ceux-là bien longtemps s'attacha le regard De mon âme; longtemps, les contemplant à part Comme un bouquet de fleurs aux grappes embaumantes Des touffes de lilas qu'un pauvre voyageur Trouverait au désert, longtemps avec bonheur J'en savourai la grâce et les odeurs charmantes...

O divine Mnémé, de l'âme auguste enfant,

Les Grecs eurent pour toi, dans leur âge brillant,

Une adoration profondément pieuse;

Leur pensée honorait sous ton aimable nom La mère des neufs sœurs compagnes d'Apollon, Et du grand Jupiter l'éternelle amoureuse.

Et moi, comme eux je t'aime et t'honore comme eux, Car, seule, de ce monde obscur, tumultueux, Inconstant, fugitif, tu retiens quelque chose. Tu sèmes de plaisirs notre course ici -bas , Et de nouveaux bonheurs par delà le trépas Tu dois fleurir encor notre métamorphose.

Oui, quand la Parque sombre avec son fer divin

Do notre vie aura tranché le fil de lin ,

Et dans les airs laissé partir l'âme légère,

Si comme une fumée aux champs de l'infini

Notre esprit ne s'est pas soudain évanoui,

Ce que je ne puis croire et nullement n'espère,

En lui le souvenir renaîtra plus fervent ,

Plus profond qu'il n'était , lorsque le corps vivant

Le tenait à l'étroit dans sa prison massive ;

Son regard aura plus de portée et d'ampleur ,

Et jusqu'aux moindres faits cachés au fond du cœur,

Tout réapparaîtra d'une façon plus vive.

Alors, si par l'effet d'instincts supérieurs Nulle infâme action , nuls pensers corrupteurs Ps'ont terni son essence en traversant la terre, Ou si des actes vils les fantômes ombreux, Se fondant au brasier des remords douloureux, Ont laissé revenir sa pureté première,

Alors il reverra, dans leurs rayonnements Et leurs suavités , les rapides moments Où l'union des cœurs doubla son existence;

Il reverra les traits, les formes de tous ceux

Que sur terre il aima d'un amour sérieux ,

Car l'amour vainc la mort et la passe en puissance.

0 bonheur ineffable, ô nobles cœurs éteints, Vous, vers qui des aimants subtils et clandestins Nous avaient entraînés dans le torrent de l'être, Vous n'avez pas touché vainement à nos jours, Et tenu place en nous pour, loin de nous toujours, Au gouffre du néant plonger et disparaître!

Qu'importe, doux amis, même après le trépas, Que votre esprit semblable au nôtre ne soit pas , Qu'il monte plus léger ou demeure en arrière? Qu'importe que moins purs, ou que plus avancés, Ainsi que ramiers blancs l'un à l'autre enlacés, Nous ne puissions voler ensemble à la lumière?

Vous n'e.i vivrez pas moins en nous profondément, Et pas moins n'en serez, sans perte d'un moment, Les tendres compagnons de nos pèlerinages : Nous vous invoquerons et vous nous répondrez , Comme au temps du sommeil, en des rêves dorés, Le faisaient si souvent vos vivantes images.

En vain le vif éclat des célestes beautés, L'épanouissement des saintes vérités, Nous jetteront l'esprit en extases sublimes : Ce vaste enivrement ne saurait amoindrir Et ruiner en nous le puissant souvenir Des ivresses du cœur aux régions infimes.

L'esprit ne doit-il pas toujours de plus en plus

S'épurer? comme lui les souvenirs accrus

Le feront, et, laissant sur notre humble planète

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