A CAMILLE ROQUEPLAN
Thomas est sur la plage Avec son jupon bleu...
« Femme, dit-il, courage!
Je reviendrai sous peu.
C'est devers l'Angleterre Que file le poisson :
C'est là qu'il nous faut faire Bien mordre l'hameçon.
Oui-da, je saurai tendre Dcxtrement mes filets.
Cette fois je veux prendre Tant et tant de carlets,
LA PÈCHE MANQUEE. 131
De magnifiques raies , Et d'énormes turbots, De limandes à raies, De rougets longs et gros,
De congres, de morues, De soles , de merlans , Que le pavé des rues En soit plein sur deux rangs.
J'en veux toute ma charge, J'en veux tant sur mon bord, Que d'une lieue au large L'Anglais me sente au port.
Je veux que l'on se dise :
On débarque, là-bas, Quelque fameuse prise Du compère Thomas.
Et toi , limande fraîche , Je veux , mon barbillon , T'acheter de ma pêche Un rouge cotillon,
Pour qu'aux Rameaux, chérie, Vive comme un tison, En te voyant, l'on crie :
La belle Louison!
Louison , ma mignonne , Allons ! haut dans mes bras ; Vite, à deux mains, luronne, Baise ton vieux Thomas
Adieu, cher petit ange, Adieu, sèche tes pleurs, Ou bien, enfant, je mange Ta joue et tes couleurs! »
Soudain, il prend sa pipe Et , regardant les cieux , Il appelle Philippe, Ses mousses, et, joyeux,
Tous , avec la marée , Ils descendent du port, Et , la barque parée , Ils chassent vers le nord...
La mer était tranquille Et, de son grand œil vert, Contemplait, immobile, Le ciel gris et couvert.
Le bateau , blanc d'écume , Plongeant et s'élevant , Gomme un cheval qui fume, Galopait dans le vent.
D'abord ce fut deux voiles Toutes rondes, sans plis; Puis deux blanches étoiles , Puis l'aile d'un courlis;
Puis une chose vague Qu'on ne voyait plus bien , Un nuage, une vague, Un point noir, et puis... rien.