LA PÊCHE MANQUES
Vous avez, je le pense, Adressé force vœux; Car la bourrasque immense M'a fait filer des nœuds,
Des nœuds à perdre haleine; J'ai tenu comme il faut, Mais n'est barque qui tienne Quand Dieu souffle là-haut.
Fumant comme une pipe, Et jurant comme un chien, Vainement à Philippe Je criais : Ce n'est rien;
Va, le vent, ce maroufle, Est un de nos amis , Voilà cent ans qu'il souffle Pour nous de père en fils.
Bast ! le vent a fait rage Tant et tant, qu'à la fin La mer dans le sillage A repris mon butin ;
Et mes superbes raies, Et mes rougets si beaux, Mes limandes à raies, Mes énormes turbots,
Mes soles, mes barbues, Mes carlets, mes merlans, Mes congres, mes morues, Poissons petits et grands,
Enfin toute ma charge Le poids de mon bateau , Tout a repris le large, Tout est rentré dans l'eau.
Pauvres gens que nous sommes !
Je comptais pourtant bien Tirer de bonnes sommes De ma pèche. ..Eh bien, rien;
Rien pour toi, chère femme, Ni toi, bijou vermeil; C'est à me fendre l'âme, Un guignon sans pareil.
Mais après tout la perte N'est pas si grande encor; Si ma barque est déserte , Voici mieux que de l'or.
Au diable donc la lame, La barque , le poisson !
J'ai retrouvé ma femme, Ma femme et Louison. »
Aussitôt le bon père, De la main essuyant Une larme légère Sur sa joue ondoyant,
A sa chère petite Donne baisers nouveaux; Et la mettant ensuite A cheval sur son dos,