L'EAU
Et pourquoi s'en aller? Pour Nisa l'enfantine, Pour Nisa les yeux bleus, à la bouche argentine,
Aux quatorze printemps, Après les belles fleurs , les baisers de sa mère , Sous un arbre embaumé se baigner en l'eau claire
Est tout, son passe-temps.
Là, mollement, à l'aise, et le frais sur la joue, Et ne pensant qu'à l'onde, avec l'onde elle joue;
Là, de mille façons, Elle agite ses mains et ride l'eau fragile, Comme le vent du soir plisse sa robe agile ,
En dansant aux chansons.
Tantôt elle fait peur aux noires hirondelles Qui vont à l'étourdie offenser de leurs ailes
Son limpide cristal ; Tantôt elle secourt une fourmi qui nage Et qui cherche à grand'peine à gagner le rivage
Et le gazon natal.
Puis dans l'onde elle effeuille une touffe de roses, Puis elle enfle sa joue, et, les lèvres mi-closes,
Du pur souffle qui sort Elle fait la tempête à sa flotte odorante, Qui sous ses jeunes seins se réfugie errante
Comme au milieu d'un port.
Puis soudain attentive , elle prête l'oreille Au vol sonore et doux de quelque vive abeille
Qui passe et court au miel, Ou bien toute ravie elle ouït la cigale Qui chante des chansons dont la douceur égal
La musique du ciel.
146 S1LVES.
Puis enfin clic rêve et dort, et toute blonde Sa tète sur son bras se replie et dans l'onde
Plonge et flotte à demi , Comme un beau cygne blanc qu'une vierge naïve Trouve encor le matin aux herbes de la rive
Dans sa plume endormi.
Alors si quelque bruit s'agite sur sa tête , La dormeuse s'éveille et croit, bien inquiète,
Ouïr des pas humains, Et vite la voilà, plus rouge qu'une mûre, Qui tremble, s'accroupit, et dans l'eau qui murmure
Se cache sous ses mains.
Mais bientôt le bruit cesse , et Nisa , la timide , A travers ses cheveux glisse un regard humide,
Crainte encore du bruit, Et le rire lui part, en voyant sous la branche Pendre le front barbu d'un chevreau qui se penche ,
La regarde et s'enfuit.
Écrit en 1829. Publié en septembre 1830.