‹ Similia similibus, ou, La guerre au Canada [microforme]Chapitre 12 sur 36 · LEE __ · texte numérisé non relu

LEE __

C’est dans un de ces moments que le teuf-teuf de la famille Meunier dut stopper, juste à un tournant du chemin. Ainsi placés, ses phares au carbure projetaient un double cône de lumière sur la lande inhabitée et d'ordinaire déserte qui borde le confluent de la rivière Saint-Charles et du fleuve Saint-Laurent.

— Voyez donc, dit le jeune chauffeur en se retournant tout à Coup, tout ce monde là-bas.

En effet, à l'extrémité du triangle lumi: sux tracé sur le sol par les réflecteurs de la voiture, On croyait percevoir une masse confuse et mouvante comme cell: d’un grand attroupement populaire.

La voix du chauffeur s'éleva de nouveau.

C'était un jeune gars éveillé, qui avait, comme on dit, les yeux clairs.

— J’ai jamais cru aux histoires de feux-follets, moé, fit-il, mais, nom d’un: petit bonhomme ! si c’en est pas, quéqu’c’est donc que ça?

Et il indiquait du doigt, à quelque distance du mystérieux rassemblement, un point de la grève d’où jaillissaient d’un instant à l’autre, dans l’obscurité, des piqures blanches comme des

étincelles électriques, bizarrement rythmées, tantôt longues, tantôt brèves, qui s'éteignirent bientôt.

Presque aussitôt, Paul--qui dans sa jeunesse avait appris l’alphabet télégraphique—signalait à ses Compagnons, du côté de la ville, une des vieilles maisons de la rue des Remparts : derrière le vitrage nu d’une de ses hautes lucarnes, une main invisible agitait une lampe à pétrole, l’élevant et l’abaissant tour à tour, comme pour répondre au feu-follet de la grève.

— On dirait des signaux, fit remarquer rêveusement le notaire,

— Mon cher concitoyen, lui dit Paul d’un ton pénétré, armons-rous de courage. Nous sommes en plein drame !

Au bout de quelques minutes, la route s'était déblayée ; les deux citadins purent enfin entrer en ville, par des: rues noires comme un four, mais pleines de rumeur, Car tout le monde était aux portes, en quête de nouvelles que personne ne pouvait donner à coup sûr.

On entendait dire que la Citadelle, l’Armurerie, la Cartoucherie étaient en feu, qu’il n’y

NUIT NOIRE 49 a ——— __——— avait plus ni téléphone, ni télégraphe, ni lumière électrique, ni tramway, et que des misérables, on ne savait pourquoi, voulaient faire sauter la ville. Ça et là, des vitrines étaient pauvrement éclairées de bougies ou de lampes à pétrole ; Paul entra dans un de ces établissements, griffonna quelques lignes sur un feuillet de son carnet de reportage, les remit au jeune conducteur de l'auto qu’il envoya en toute hâte au village. Voici ce qu’il mandait à son futur beau-père :

“ Gardez ceci pour vous. Un grand malheur se prépare ! Il a été souvent question d’un voyage pour ma chère Marie-Anne ; mes bonnes parentes de là-bas, dont vous avez l'adresse, l’attendent toujours à bras ouverts. Croyezmoi, conduisez-la avec sa mère, sans perdre une minute, dès cette nuit, à la première station de chemin de fer où les trains circulent encore. Les hommes doivent rester à leur poste. A :

grâce de Dieu !—Paur, BELMoNT.”

Paul courut ensuite à son journal. Hélas ! il n'y avait plus de journaux. Les machines à composer, les presses, tout était arrêté. L’énergie électrique, la lumière, tout avait subitement manqué de bonne heure dans la soirée, en même

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mn

temps que le téléphone et le télégraphe. Isolement complet...

— What is the matter with Quebec, old chap ?

éclata tout-à-coup une voix familière aux oreilles de Paul, comme celui-ci débouchait sur la Place centrale de la Haute-Ville, où la Basilique de Notre-Dame de Québec et l'Hôtel de Ville—le spirituel et le temporel—se font vis-à-vis comme deux excellents voisins.

Et le nouveau venu donna un vigoureux “shake hands ”” à notre jeune ami, qui répondit non moins cordialement.

Arrêtons-nous ici un insiant, pendant que la foule s’accumule d’une minute à l’autre sur la Place, lugubrement éclairée par lés réverbérations intermittentes de l'incendie aérien allumé par des mains criminelles, qui est en train d’achever la destruction de la forteresse et de tout ce qui faisait la protection militaire du vieux Québec.

Des nouvellistes effarés Parcourent les groupes, apportent des récits à faire frémir. Sur les deux cents soldats et officiers de la garnison, au moins cent cinquante ont été écrasés sous les décombres

NUIT NOIRE 51 RE ———— — de la citadelle, Les arsenaux, le Manège Mili. taire, la Cartoucherie, l’Armurerie, sont en cendres. En deux mots, Québec est à la merci d’une bande de brigands.

Quels brigands ? Là-dessus, les avis sont très Partagés, Les ‘ Monsieur je sais tout” ne manquent pas. L'un deux déclame d’un ton suffisant, au centre d’un groupe attentif, qu’il ne faut pas s'étonner de ce qui arrive. On assiste en ce moment à l’explosion de la Grrrande Révolution Sociale, tant de fois et depuis si longtemps annoncée, prédite par les astrologues politiques. L’orage grondait sourdement partout ; en bien des endroits, il se manifestait par des grèves retentissantes. Mais les Gros Intérêts, monopoleurs, capitalistes, législateurs mêmes, se sont bouché les oreilles, ont fermé les yeux à l’évidence. Aen croire le bavardage de cet augure, ce qui se passe en ce moment à Québec se pro-

duit simultanément dans tous les centres industriels des deux mondes...

Pour Paul et le camarade qui l’a interpellé

dans la langue de Shakespeare, le mot de l’énigme diffère notablement de ja ve

rsion qu’on vient

d'entendre. Paul a d’abord répondu, lui aussi, que ce qu’il y a, c’est que Québec est aux mains des bandits ; mais lorsque l’autre demande ‘Quels bandits ? ”, il lui répond tout crûment :

— Tes pareils !

Et là-dessus, les deux camarades, loin d’en venir au mains, partent bras-dessus bras-dessous et se perdent dans la foule.

Quelques mots sont ici nécessaires pour expliquer le singulier mélange de cordialité et de rudesse qui, d’après les derniers mots qu’on vient de lire, semble caractériser les relations de notre jeune ami Paul avec le Personnage qui vient d'entrer en scène.

Il est bon de dire que Jimmy Smythe—tel est le nom du Nouveau venu—et Paul Belmont sont deux confrères en journalisme, aux antipodes l’un de l’autre en politique, et, pour compléter l’antithèse, deux amis de Cœur qui ne peuvent se souffrir, en apparence du moins.

Toujours pris Comme chien et chat, n'empêche qu’ils ne peuvent se passer l’un de l’autre. Ils se rejoignent tous les midis à l’heure de l’apé-

questions sont débattues sur un ton aigu, qu’ils aiguisent leur plume pour le duel du lendemain.

Quand on les voit passer dans la rue brasdessus bras-dessous, on dit : Voilà Oreste et

Pylade ! Ajoutons qu’Oreste Belmont avait prié Pylade Smythe, comme son ‘ best man”, de lui servir de témoin à la célébration de son mariage, lorsqu’elle aurait lieu... Dieu sait quand maintenant.

Pour le moment, les deux inséparables se frayaient un passage à travers la foule massée sur la Place, lorsque tout-à-coup ils remarquèrent que le caquetage de tout ce monde, qui jusque-là les empêchait de continuer leur conversation aigrè-douce à moins de s’invectiver à pleine tête, avait soudainement baissé par demi-tons et allait déminuendo d'un groupe à l’autre, comme il arrive dans les grandes assemblées populaires au moment où les discours vont commencer.

Cette fois, il s'agissait de bien autre chose que d’éloquence.

Un chant bizarre, lointain d’abord, mais se rapprochant rapidement. semblait monter des rues étroites qui serpentent sur le flanc nord du promontoire et sérvent de communication entre les bords de la rivière Saint-Charles et la Haute Ê Ville.

Chanter en un pareil moment ! qui pouvait

se permettre une pareille monstruosité ? Etaiton revenu aux temps barbares, où un Néron se faisait porter en triomphe, le luth à la main, à travers les carrefours de Rome incendiée par ses ordres ?

La stupeur générale fut encore plus profonde lorsqu'on vit déboucher le groupe des chanteurs à l’angie d’une des rues voisines à la lueur de torchesflamboyantes brandiesça et là pour éclairer leur marche. Ilse fit un grand mouvement parmi les spectateurs les plus rapprochés, comme pour aller couper court à cette scandaleuse mascarade.

Mais les contre-manifestants reculèrent aussitôt. Ils s'étaient trouvés face à face avec toute une horde de gens armés, avançant militairement en colonne serrée, huit par huit, cadençant leur pas sur l’air de marche qu'ils continuaient à vociférer à pleine bouche. Quelques-uns portaient sur la tête une manière de casque de pompier surmonté d’une pointe dorée, mais la

plupart des Couvre-chefs étaient le melon de tous les jours, ou cette espèce de mitron qui sert de bonnet de police aux soldats allemands.

Toute la bande paraissait très fière d’elle-même.

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Du reste, le curieux instrument de musique que la plupart portaient sur l'épaule ou à la grenadiire ne permettait à personne de douter de leur talent de société ; il leur garantissait à coup sûr toute liberté de donner des sérénades sans se soucier le moins du monde si leur chorale blessait les oreilles ou offensait les sentiments de leurs auditeurs.

Quelques-uns d’entre eux se servaient déjà de ce drôle de saxophone pour bousculer rudement les jeunes gars que la curiosité attirait trop en dedans de la ligne de marche. Des cris de frayeur ou de douleur ajoutaient ça et là quelques notes de contralto à ce barytonage déjà terrifiant par lui-même.

L'ensemble de ces centaines de voix mâles, singulièrement gutturales, chantant dans un unisson parfait, ne manquait pas d’une certaine beauté. L’auditoire n’en pouvait dire autant de la mélodie elle-même, plutôt monotone et dont on ne comprenait pas un traître mot.

Entre chaque couplet, il y avait un intermède de quelques mesures où la cadence du pas militaire semblait répéter le refrain en sourdine,

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comme les batteries de tambours entre deux sonneries de clairons ; Puis l’hymne reprenait sa dolente ascension du grave À l’aigu, avec ça et là un court motif rappelant quelque air de vieux cantique d'église, et tout cela se terminait platement par quelques notes prolongées sur lesquelles les voix semblaient s’attarder avec une ferveur toute particulière, comme si les paroles finales, d’une sonorité toute nasale, eussent eu la faculté de produire une griserie à elles propre.

— En voilà une drôle de complainte ! ne put s'empêcher de crier quelqu'un dans la foule.

Des gens qui avaient voyagé en Europe renseignaient leurs voisins, “ Ce que vous entendez là, disaient-ils, c’est ‘“ Die Wacht am Rhein ” (La Garde au Rhin), un air que les Allemands gueulent à tout propos depuis 1840, et dont ils ont fait leur hymne national.”

— Ah ! bien, fit un étudiant, mince d’hymne national, alorse... Nous avons mieux que cela.

Et d’une voix de stentor il entonna l’inspirante mélodie de Calixa Lavallée : O0 Canada!

Un autre groupe se mit à attaquer la Marse:llaise. Et pendant quelques minutes ce fut un

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