SIMILIA SIMILIBUS RE
capharnaûm à ne plus s’entendre, une discordance à déchirer les oreilles.
On comprit . bientôt l’impossibilité physique d’harmoniser les airs français sur un thème allemand. Les étudiants furent les premiers à abandonner la partie, et pour cause. Une section de la colonne des troubadours en marche avait fait mine de braquer sur eux une douzaine au moins de ses instruments de musique ; mais, sur un geste impérieux de celui qui marchait en tête de la section, apparemment l’un des chefs d’orchestre de cette parade nocturne, les clari-
nettes s'étaient remises au repos, et le cortège poursuivit sa marche et sa nasillarde mélopée.
Dans le petit mouvement de panique produit par cet incident, les premiers rangs de la foule s'étaient soudainement éclaircis, et Paul et son ami, qui s'étaient placés sur les marches du péristyle de la cathédrale pour mieux voir, se trouvèrent dégagés ; il n’y avait plus personne devant eux pour leur masquer la vue.
Tout à coup, Paul poussa un cri de stupeur.
En tête de la troupe qui défilait en ce moment devant lui, il venait de reconnaître, à la lueur
NUIT BLANCHE 59 Em
d’une torche, Biebenheim !.… Biebenheim en chair et en os, plus raide que jamais, corsé dans une Jongue redingote que retroussait par der-
rière le bout luisant d’un fourreau de sabre,
coiffé d’un Casque surmonté d’une tête de pique
qui le grandissait d’au moins deux pouces.
— Le Prussien ! s’exclama Paul.
Biebenheim se retourna vivement, comme à l’appel de son nom. À Ja vue du fiancé de Marie-Anne, sa face rubiconde s’éclaira d’un ricanement féroce ; sa. ain droite fouilla un instant l’intérieur de sa Capote, en soriit aussitôt armée
d’un long pistolet d'ordonnance, qu’il braqua sur Paul.
D'un geste violent, Smythe, au risque d’être atteint lui-même, Poussa son ami derrière un pilier de la balustrade. La balle du Prussien alla frapper en pleine poitrine une Pauvre femme qui, avec un enfant dans les bras, suivait de
seuil de l’église cette scène sans y rien compren-
dre. Une longue clameur d'horreur s’éleva de toutes parts :
— Ce ne sont pas des Allemands, ce sont des Sauvages |
Le cri de Paul fut un rugissement de rage :
— Ah ! gueux de Prussien, je te retrouverai !
Le confrère Smythe, plus calme, le prit par le bras en lui disant tout bas :
—Come with me |
Et tous deux disparurent dans les ténèbres d’une ruelle voisine.
Jusqu'à ce moment, on peut dire que la ville entière ne savait rien, ne comprenait rien de ce qui se paksait dans ses murs. On avait marché de surprise en surprise ; on était intrigué, ahuri, vaguement inquiet, effrayé sans savoir pourquoi, car en général on ne devinait pas le premier mot du drame qui se jouait.
Il faut plus que les deux ou trois heures qui s'étaient écoulées depuis les premières explosions qui avaient troublé les échos de ce beau soir d'été pour réunir dans une commune pensée, dans ün mouvement d'ensemble, une population de cent mille habitants, dispersée aux quatre coins d’une grande ville, et subitement privée de toute communication téléphonique.
Mais, devant le corps ensanglanté et agoni-
sant de la malheureuse femme du peuple tombée sous la balle d’un assassin devant le grand portail de la Basilique, avec un petit enfant gémissant à ses côtés, la réalité se fit tout d’un coup jour dans l'esprit des spectateurs, qui s'étaient rués dans cette direction, au moment où la queue du mystérieux bataillon disparaissait dans l’ombre d’une rue voisine.
La réalité, c’est qu’on assistait à la troisième prise de Québec. Depuis plus de cent cinquante ans, pareil événement ne s'était pas vu. C'était une des plus terrifiantes pages de l’histoire du monde qui allait s’écrire avec du sang !
Oui, avec du sang. Car le dernier mot n’était pas dit : si cette fois un ennemi qu’on ne se connaissait pas, qu’on avait reçu à bras ouverts, hébergé, subventionné même, avait pu, par une ruse infâme, par un coup de main sans précédent, s'emparer de la place pour ainsi dire sans coup férir, et se rendre maître d’une population sans défiance, sans armes, sans direction, un pareil crime, comme celui de Caïn, crierait vengeance au Ciel. Il ne resterait pas impuni.
Ce n’était que le premier acte du drame,
Maintenant qu’on en devinait les principaux acteurs, les fils de la trame se rattachaient à vue d'œil.
Depuis quelques jours, le grand hôtel à la mode regorgeait de monde, tantôt de soi-disant touristes en quête de belle nature, tantôt c'était un parti de riches capitalistes américains à la recherche de placements gigantesques pour leurs millions ; en réalité, c'était l'état-major de l’ex- Pédition.
Dans la journée même, il était arrivé des trains chargés de faux pèlerins de la Bonne Sainte Anne: leurs bâtons et béquilles étaient des Ccarabines, leurs besaces des havresacs.
Ah ! le secret avait été supérieurement gardé! Il fallait une habileté diabolique pour monter un Pareil guet-apens sans éveiller les soupçons des autorités des deur côtés de la frontière, Des espions disséminés dans chaque quartier avaient adroïtement entretenu la population dans une fausse sécurité ; c’étaient eux qui, dans la soirée, avaient donné le signal de l’invasion.
Le moment était bien choisi ; ils savaient combien de soldats de la garnison étaient en
permission ce soir-lÀ, que le service de police était concentré à l’une des extrémités de la ville, que tel ou tel représentant de l’autorité civile ou militaire était en villégiature. D’autres, le maire de la Cité, les principaux magistrats, étaient gardés à vue dans leurs maisons. En un mot, la ville avait été prise par surprise.
Telles furent les nouvelles qui se colportèrent de bouche en bouche, avec la rapidité du télé. phone absent. L'effet n’en fut pas moins électrique. En un clin d'œil, sans transition, les paisibles citoyens de la cité de Champlain, bourgeois et ouvriers, tous sentirent s’opérer en eux une sorte de transfiguration.
Un feu nouveau sembla couler dans leurs veines avec le bon vieux sang gaulois et celtique dont les plus nobles races du Vieux Monde ontfécondé le sol de la Jeune Amérique. Tous, hommes, femmes et enfants, sentirent courir à fleur d’épiderme le singulier et délicieux frisson de la tragédie, symptôme physique des plus sublimes exaltations de l’âme,
Le père de famille, en rentrant au logis après cette soirée agitée, se voyait aussitôt entouré,
SIMILIA SIMILIBUS a —
pressé de questions, et pendant le récit des seènes dont il venait d’être témoin, il se sentait tout fier de lire, dans les grands yeux émerveillés, brillant d’un éclat inaccoutumé, de son épouse et de ses 2nfants, l’âpre résolution de ne pas se laisser abattre, advienne que pourra.
Tout de même, dans la bonne ville de Québec, à laquelle des malins avaient fait la réputation d'avoir le sommeil un peu dur, on ne dormit guère cette nuit-là ; ou, si on le fit, ce ne fut que d’un œil !
Il n'arrive pas à tout le monde de se coucher loyal sujet du roi de Grande-Bretagne et d’Irlande, et de se réveiller à l’aurore sous le joug de fer de l'Empereur des Allemands.
C’est du moins ce brusque changement à vue que proclamait, au soleil levant, au lendemain des scènes que nous venons de raconter, le sinistre emblème qui avait remplacé le pavillon britannique au grand mat de la citadelle, visible de très loin de son poste aérien à trois cents pieds au-dessus du fleuve : trois larges bandes horizontales, noir, blanc et rouge, au centre desquelles se détachait crûment la silhouette d’un oiseau gigantesque couleur de suie, plutôt vautour qu’aigle, objet d’épouvante avec ses griffes écarquillées, son bec crochu et ses ailes d’apocalypse.
Si ceux qui s'étaient empressés d'afficher cette marque de prise de Possession s'étaient fait une fête de l'effet de terreur qu’elle produirait, ils en furent quittes pour leurs frais d’étalage.
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Le jour s'était levé paresseusement, enveloppé d’une buée tiède derrière laquelle le globe solaire rougeoyait comme à travers un verre fumé, présage d’une journée chaude.
Droit en face de cette morne aurore, sur la cime du Cap, le drapeau germanique, flasque et presque sans vie, avait plutôt l'air d’un drap mortuaire avec sa bande noire dominante.
É : avait beau chercher à s’exhiber ; à peine de temps à autre un léger souffle de vent parvenait-il à redresser ses longs plis ; mais cela ne durait qu’un instant, il retombait aussitôt en loque et pantelait accroché à ses drisses comme le corps affaissé et disloqué d’un pendu.
Du reste, cette fantastique apparition ce matin-là sembla passer inaperçue. Le peuple matinal se rendait à l'ouvrage comme d'habitude, à l’appel des sifflets de manufactures. On eût juré qu’il n’y avait rien de changé, qu’il ne s'était passé absolument rien d’anormal.
La ville reprenait son petit train-train ordi-
naire cou.ne si le drame de la veille n’eût été qu’un mauvais rêve mis en déroute par la cloche
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DEUX PROCLAMATIONS 67 mm —
du réveil comme les dernières brumes de la nuit le sont par le soleil levant.
À mesure que l'heure avançait, l’animation devenait plus bruyante dans les rues. Après le défilé des ouvriers, c'était le tour des employés de commerce, puis des Patrons et des gens de profession de regagner leurs places d’affaires.
Et personne, dans cette foule empressée, dégringolant agilement les e£-aliers et les côtes escarpées qui conduisent à la ville basse, alors encore le centre du grand mouvement commercial,. ne semblait même remarquer qu’un nouveau drapeau flottait sur la citadelle.
La population entière n'avait pas l'air plus émue à la vue de ces couleurs étranges qu’à la lecture de l’immense écriteau que des colleurs d'affiches étaient en train de placarder sur toutes les places publiques.
Ce curieux document, imprimé en épais caractères, portait pour titre le mot : Proclamation d’une noirceur effrayante—proclamation comme
on n’en avait encore jamais vu à Québec. Il se lisait ainsi :