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populo croyait naguère aux apparitions suürnaturelles ; cette langue de terre qui coupe le fleuve en deux et qu’on aperçoit de cette fenêtre s'appelait autrefois l’Ile des Scrciers. Eh bien, les sorciers y sont revenus en chair et en os. Sous les immenses hangars du port de mer que nous avons créé de toutes pièces il y a quelques années sur un point parfaitement isolé de l’Ile d'Orléans, des caveaux mystérieux ont été creusés de longue main ; des bétonnages à toute épreuve y ont reçu nos Krupp importés mor- Ceau par morceau sans éveiller le moindre soup- Çonu dans vos esprits. Ces derniers mois, vous remarquiez avec quelque surprise peut-être le nombre exceptionnel des voyageurs qu’amenaient nos paquebots ; ces inoffensifs globetrotters ou agents commerciaux étaient les éléments de nos régiments d’invasion qui, avec l’appoint des Germano-Américains déjà en place, sont à l’heure qu’il est en train de faire la conquête de tout le Canada. Voyons, messieurs, dites-moi s’il n’est pas vrai que, tout détestable que peut vous paraître l'esprit d'organisation et de persévérance qui a dirigé et mené à bonne “in, sans un accroe, des entreprises aussi gigan-
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tesques, au fond du Cœur vous ne pouvez vous défendre d’un de ces élans d’admiration que seuls peuvent exciter les plus beaux chefsd’œuvre du génie humain !...
Après une Pareille charge à fond de train, le Commandant, le visage tout empourpré d’enthousiasme, s'arrêta un instant, pour jeter un Coup d’œil à la ronde sur le front ennemi et Pour jouir de l'effet qu’il avait produit. Ses petits yeux d'acier ne rencontrèrent que des ragards impassibles, froids comme glace.
Le premier ministre, nonchalamment accoudé sur la table, paraissait très sérieusement occupé
doigts. Après un moment de silence, il se retourna vers le général et lui dit tranquillement :
— Et après?... Ce n’est pas tout ?
— Non, Monsieur, ce n’est Pas tout, reprit l'Allemand sur un ton de plus en plus revêche. Sachez qu’au moment où je vous parle, la capitale de votre confédération, Ottawa, est aussi envahie par nos troupes !...
Ici, les ministres échangèrent un sourire À peine perceptible. Mais le général continuait.
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— Et je ne serais pas surpris le moins du monde d’apprendre dès demain l’arrivée d’une de nos escadres devant Halifax qui, grâce à notre excellent service d’espions et d’artificiers, n’est plus du tout en état de se défendre. Toronto, si facile d’accès par eau, n’aura pas même le temps de crier : Aux armes ! Ne vous faites donc pas d’illusion. Tout l’Est canadien, depuis l'océan jusqu'aux Lacs, est entre nos mains.
Quant au Grand Ouest, il l'était depuis longtemps, grâte à notre système d’émigration, qui a littéralement noyé ce que vous appelez l’élément canadien.
— Et dans tout cela que faites-vous des Etats-Unis ? interjeta poliment l’un des civils. Il existe, ce me semble, une certaine doctrine Monroe...
— Ah ! vous en êtes encore à la doctrine Monroe, ricana l'Allemand. C’est un manteau d’une couleur bien changeante. L’étoffe en est très élastique aussi. Prenez garde qu’en vous couvrant il ne vous enveloppe des pieds à la tête, sous la forme du fameux Pan-Américanisme ! Pour le quart d’heure, vous devez savoir
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que les plus forts légistes de la République d’à côté, consultés il Y a quelques années sur ce que devraient faire les Etats-Unis dans le cas d’une invasion allemande au Canada, ont conclu ex cathedra qu'après avoir tourné et retourné en tous sens le célèbre Message du président Monroe, ils n’y voyaient rien qui obligeât Washington à intervenir aussi longtemps qu’il n’y aurait pas prise de Possession dans toutes les formes. ©
Comme cette interprétation ne parut guère produire d'effet, le général crut devoir la développer.
—En d’autres termes, reprit-il, nos troupes pourraient mettre votre Pays à feu et à sang, le &ouverner même militairement, tant que le Reichstag n’en aurait pas formellement décrété l’annexion à l’Empire et notifié d’icelle les Puissances, les Etats-Unis règleraient leur attitude, non sur le point d’honneur et de droit continental consacré Par cette vieille déclaration qui date de 1823, mais uniquement sur leur intérêt du moment. Or, il est bien connu que le
@ Déclaration de l’ex-président Taft, en 1915.
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a peuple américain n’est pas plus que le vôtre une nation homogène : l'Allemagne y compte ses amis par millions, et dans l'éventualité que nous venons de supposer, il serait plus difficile que jamais pour son gouvernement d'obtenir l’unité de sentiment, le coup d'épaule d’ensemble, sans lesquels il ne pourrait bouger.
Ici, le commandant baissa la voix d’un ton comme s’il eût craint d’être entendu des reporters derrière la porte :
— .;.illeurs, je puis bien vous dire entre quatre-: yeux que nous avons prévu toute éventualité, de ce côté-là comme des autres. Si les Etats-Unis font mine de nous barrer la route, leur tour viendra à eux aussi ! Nos pieds-à-terre sont prêts depuis longtemps, de ce côté-là comme ils l’étaient ici : dans les Iles Caraïbes, à Saint- Thomas des Indes Danoises, à Cartagène en Colombie, à Haïti, au Br’“l, un peu partout nous avons des bases nav. ,nattaquables d’où nous déclancherions au premier signal de nos puissants wireless. Des arrangements ont été pris avec la Colombie pour percer un autre canal
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par Darien : nous aurons leur Panama, ou nous le bloquerons ! ©
Pour accentuer sa pensée, il asséna en travers de la table un Coup de poing imitatif qui faillit Couper en deux l’isthme qui le séparait des ministres ; après quoi il s’écria plus triomphalement que jamais :
— Ah ! nous les tenons par les deux bouts :
mieux que cela, nous les cernons. Ils le savent et nous craignent comme feu d'enfer. Il n’y a qu’à lire les messages présidentiels, les rapports de leurs chefs d'état-major, les livres de leurs experts militaires qui admettent carrément que rien ne nous serait plus facile que de les subjuguer. Tenez ! un livre américain publié en 1916, et qui m’a fort intéressé, contenait cette remarquable prédiction : débarquement de nos troupes sur la côte du Rhode-Island, capture de Boston par terre, marche triomphale de nos soldats à travers le Connecticut, New-York pris par derrière, les deux grands ports de l’Atlantique en nos mains, les Etats de l’est rançonnés,
@ Complot allemand contre les Américains divulgué par le New-York Herald en décembre 1915.
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100 SIMILIA SIMILIBUS ——— ruinés, réduits à la famine, adressant de vains appels à l’Ouest et au Middle West, où domine i'imraigration germanique. © Comme vous le voyez, votre doctrine Monroe ne vaut pas cher par le temps qui court.
La voix tranquille, légèrement traînante, du premier ministre, s'élève à ce moment :
— Ce riant tableau que Monsieur le Général vient de tracer avec tant d’art présuppose tout de même certairs préliminaires qui me paraissent assez invraisemblables. Avant de disposer aussi lestement de l'Amérique, il faudrait comme de raison que l’Allemagne eût préalablement brisé l'équilibre européen.
— Mais parfa.ement, c’est fait ! reprend l'Allemand avec un aplomb tellement superbe que les sept visages d’en face, jusqu'ici imperturbables, se dérident po. un instant.
— Ne riez pas, messieurs, rugit le martial diplomate. J'avais en effet oublié de vous informer que nous frappons le grand coup exactement en même temps, j’oserais dire à la même
The Invasion of America, by Julius W. Muller. — Voir New-York Times Review of Books, 16 janvier 1916.
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heure, en Europe, en Amérique, Partout où nos ennemis sont vulnérables, Le Canada, leur plus belle colonie, était naturellement l’un des Premiers points de mire de nos canons. Au moment où je vous parle, nos superdreadnoughts enfin supérieurs à ce que la marine anglaise avait de mieux, nos centaines de sous-marins géants, nos terribles zeppelins, attaquent les côtes anglaises : nos immenses armées de terre, jointes à celles de l'Autriche, foncent sur Petersbourg et sur Paris.
Puis, avec un grand geste :
— L'Allemagne veut sa place au soleil, et elle l'aura ! C'était hier le grand jour, le dies iræ qu’elle attendait impatiemment depuis plus d’un demi-siècle. Ses rivaux, adroitement endormis dans une fausse sécurité par nos plus rusés diplomates, ne Peuvent parer notre botte cette fois. Le Coup de tonnerre de nos déclarations de £uerre—pure formalité du reste !—a dû érlater juste en même temps, sinon même après nos Coups de canon.
— Mais, fit observer quelqu'un de l’autre côté de la table, pour arriver à Paris comme vous
102 SIMILIA SIMILIBUS — … dites, il faut plus de temps que cela. Les forts de la Meuse ?...
— Oh ! répond l'Allemand, cette fois nous Passons sans cérémonie sur le dos de la Belgique. Le chemin est un peu plus long, mais il n’est pas gardé.
— Mais l'Allemagne est l’un des garants de la neutralité belge ! s’écrie l'interrupteur indigné. Ilya des traités, et le code d'honneur vous oblige à respècter au moins votre signature...
— Allons donc ! dit le général avec un sourire cynique. Pourquoi tant de tralala pour un simple mot: neutralité—“ un mot dont en temps de guerre on n’a si souvent tenu aucun compte ”, —Pour un traité, “un chiffon de papier ” : © Vous sa; -: bien que “ nécessité ne connaît pas de lois.” © Il faut bien, si nous voulons prendre Paris, sauter par dessus la Belgique et les traités. Eh bien, nous sautons, voilà tout...
(1) Ce sont les paroles mêmes du chancelier Bethmann-Hollweg dans son entrevue du 4 août 1914 avec Sir Edward Goschen.
(2) Le Dr Bethmann-Hollweg au Reichstag, 4 août 1914, excusait ainsi la violation du territoire belge : “Cela est en contradiction avec les prescriptions du droit des gens... Nécessité ne connaît pas de lois.”’
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Cette boutade avait tellement l’air d’une charge que cette fois le général—sauf respect— fut pris Pour un pince-sans-rire. L'un des mi-
tout de même réputé Pour la finesse de ses réparties, ne put s'empêcher de dire:
— Permettez, général, SAVEZ-Vous À qui vous me faites penser? En lisant l’autre jour l’histoire de Russie, je me suis fort amusé d’un mot de Vladimirko, prince de Galicie, à qui l’on reprochait d’avoir violé le serment qu’il avait prêté en baisant la croix : Peuh ! dit-il Pour s’excuser, la croix était si petite !
Cette joyeuseté, jetée au beau milieu d’une situation aussi dramatique, faillit faire manquer la pièce et baisser le rideau. L'état-major, oubliant la gravité du moment, partit à rire en chœur, Le général lui-même eut quelque peine à se remettre.
-— Soyons sérieux, dit-il. Qui veut la fin veut les moyens. Puisque vous connaissez si bien l’histoire, vous n’ignorez pas ce qu’il y a de providentiel dans la Progression :onstante de Pauguste dynastie des Hohenzollern : de simples
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104 SIMILIA SIMILIBUS —————————— burgraves, devenus Electeurs, Rois, Conquérants et enfin Césars. Dieu est visiblement avéc elle, ainsi que le proclame sa devise : Gott mit uns. Cette illustre famille a créé un état social supérieur à tout autre, fondé sur la Force. Il serait injuste de priver le reste du monde de ce bienfait du ciel. Aussi l'Allemagne entend-elle l’imposer aux autres nations nolens volens.
— Ce qui en bon français veut dire à coups de canon ! interrompit encore le facétieux ministre d’en face, qui ne pouvait se mettre en tête qu’il fût permis à un chrétien, même armé d’une épée, de se moquer ainsi des gens. C’est pas mal usé, ce que vous prêchez là, général. Gengis- Khan prétendait, lui, que de même qu’il n’y avait qu’un soleil dans le ciel, il ne devait y avoir qu’un seul monarque sur la terre : mais il y a sept cents ans de cela. Plusieurs autres que ce Temoutchine ont eu la même idée depuis que le monde est monde : Assur, Cyrus, les archontes d'Athènes, Alexandre-le-Grand, Jules César, Mahomet, Charlemagne, Charles-Quint, et plus récemment encore Bonaparte, mais ça n’a jamais pris. L’humanité en a plein le dos, de ces sortes
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d’expérimentations, qui coûtent trop d’argent et surtout trop de sang...
Le Commandant ne se sentait sans doute pas prêt à concourir Pour un prix d'histoire, surtout en présence de ses subalternes qui, par respect pour leur oracle, se contentaient d'écouter en silence, Il s’aperçut peut-être aussi que son Taube était trop haut dans les nuages ; -Ussi
bracelet, et dit :
— Messieurs, ne perdons pas un temps précieux, Time js money, comme vous dites en Amérique.
— Oui, fit le Premier ministre en échangeant un rapide et significatif clignement d’yeux avec ses collègues, le temps pour nous vaut de l’or.
— Eh bien, reprit l'Allemand, allons droit au but. Voulez-vous être riches et puissants ?
dominer, régner, gouverner en un mot plus réellement que vous n'avez fait jusqu'ici ? Acceptez le fait accompli, Toute résistance est inutile. Votre province, je le sais, est fatiguée du régime
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anglais. Profitez-en pour adopter le système idéal de gouvernement : l'Etat socialiste et soldat ; l’Etat père de famille, mais père sévère, toujours armé du fouet. On ne badine pas avec lui ; chacun, qu’il le veuille ou non, est forcé de travailler pour le faire vivre. Dans cette admirable organisation, l'Etat est tout, l'individu à peu près rien. Tout marche militairement
Ici, le vieux militaire prit le ton mielleux du séducteur habitué à vaincre les dernières résistances.
— Vous ne vous faites pas d’idée, dit-il en se rapprochant familièrement du premier ministre, comme la tâche des gouvernants est rendue facile par cette méthode. La force armée, qui ne rélève que de l’autorité suprême, l'Empereur, est toujours là pour vous faire obéir du vulgum pecus. Vous n'êtes plus gênés par toutes ces ennuyeuses libertés, critique, opinion, presse : ce sont elles qui le sont. De là pour les classes dirigeantes toutes sortes de bénéfices, honneurs, privilèges, monopoles, titres héréditaires de père en fils. Voilà ce que je vous offre.
— Monsieur le général, répondit gravement le
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chef du Souvernement, je vois que nous ne nous Comprendrons pas, Le Canada a goûté un peu de ce régime de fer que vous prônez ; mais il y a longtemps de cela, et personne n’a envie d'y retourner, Votre organisme politique, fait d’autocratie, d’oligarchie, de garde prétorienne, est une vieille machine ; les siècles l'ont usée, Pourquoi six millions et demi de vos concitoyens se sont-ils exilés en Amérique dans ’ “ours du siècle dernier, si ce n’est parce qu'ils av aient soif de liberté ?
Von Goelinger, tout déconcerté, se lève tout à coup et dit :
— Alors vous refusez ?
Les sept ministres sunt debout en même temps que les sept militaires, et leur chef répond avec solennité :
— Nous avons prêté le serment d’allégeance à Sa Majesté le roi de Grande-Bretagne, et lui seul a le pouvoir de nous dégager.
— Vous rendez-vous bien compte des conséquences de votre refus ?.
Et la voix du chef d'état-major scande chacune
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de ces syllabes avec un accent qu’il cherche à rendre aussi terrible que possible.
Celle du premier ministre laisse à peine percer une légère nuance d'émotion lorsqu'il dit :
— Mes collègues et moi, nous savons parfaitement que nous sommes aujourd’hui entre vos mains. Mais qu'est-ce que nous sommes ? Des passants sur la terre. Après nous, d’autres viendront. Vous pouvez supprimer les hommes; mais il est une chose que vous ne pouvez tuer : l’Idée ! Quand vous abattriez toutes les têtes sur votre passage, derrière vous Elle surgira de terre, plus forte, plus vivifiée de tout ce sang répandu. Croyez-moi, ni vous ni celui qui vous envoie ne réussirez jamais à imposer à l'Amérique, qui veut et entend rester libre, l’hégémonie du fer... :
— Soit, dit sèchement le général, je vous donne quarante-huit heures pour réfléchir. Je vous attendrai après-demain, à midi, à mes quartiers généraux.
Et, sans même saluer, lui et sa suite quittent brusquement la salle en faisant résonner les tuiles du parquet d’un grand bruit de ferraille.
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En route, Von Goelinger ne souffla mot, de Peur de trahir sa déconfiture devant ses inférieurs, qui le suivaient non moins mornes et taciturnes, les uns à cheval, les autres à pied. Mais, dans son for intérieur, il était très mécontent de lui-même.
D'abord, i! s'était niaisement lancé sur une fausse piste, ct s’en revenait chien battu, comme les débris de la bande du chevalier Benborough, après la sanglante mêlée de Ploërmel. Puis son
siens, Ce qui blessait aussi sa vanité de junker, c’est que ces démocrates d'avocats ne l’avaie:.t
d’avoir à employer les grands moyens contre des adversaires après tout si galants.
— Heureusement, pensait-il, moi aussi j'ai deux jours pour réfléchir !
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— Ah ! vous autres les Angliches, c’est toujours comme ça ; il n’y a que vous qui puissiez avoir raison.
— Explique-moi au moins en quoi j’ai tort, you blockhead!...
— Eh bien, je te dis, moi, qu’il y a moyen de passer. :
— Et moi, je t’affirme que toutes les issues sont gardées. Dans la matinée, quand j’eus fait un somme dont j’avais grand besoin après notre nuit blanche, je suis allé faire le tour des ponts et je me suis renseigné : partout des corps de garde, partout des patrouilles.
— Oui, partout, excepté au bon endroit où tes longues gigues ne t’ont pas porté. Tes patrouilles, tes corps de garde, je m’en moque. Veux-tu parier que je passe quand même ?
— Don't make a fool of yourself. Voyons, my dear Paul, tu seras bien plus avancé quand tu seras tombé entre les pattes de ces mangeurs de saûerkraut. Leurs espions nous connaissent
LA LOI DE MILICE ili
trop bien tous deux. Tu a dû les voir souvent à ton journal: comme ils venaient au mien, sous prétexte de publicité Commerciale ou d'articles ronflants sur la paix universelle.
— Fiche-moi la paix avec tes histoires d’espions. Je ne sais qu'une chose : c’est qu’il faut à tout prix avoir des nouvelles, savoir ce qui se passe dans le Pays. Yuébec est pris, bon : mais le Canada est grand, et ils ne sont pas maîtres de tous les chemins, de tous les téléphones, de tous les télégraphes, Nous avons promis du secours à Québec ; eh bien, il faut aller le chercher. Comprends-tu, espèce de beef-eater?
— You bet si je comprends, mais ce que. je sais aussi, c’est que pour sortir de Québec, il faut une permission...
— Je m’en passerai.
— Mais, you d... Jool, tu te feras pincer, ou tu récevras du plomb dans l'aile, Et moi, tu sais, je n’entends Pas rester tout seul à la manoeuvre!
On l’a deviné, ce sont nos deux inséparables qui dialoguent sur ce ton charmant.
Après s'être remis des fatigues de la nuit, ils avaient couru la ville chacun de son côté pour
PR juger de l'effet de leur “ mot d'ordre ”’, et ils se retrouvaient, dans l'après-midi de cette torride journée de juillet, au rendez-vous qu’ils s'étaient assigné, dans un haut de maison dont les fenêtres donnaient d’enfilade sur la rue Saint-Jean, et où Belmont avait établi ses quartiers de célibataire.
Certains de n'être dérangés par personne, et surtout d’être à l’abri des regards fureteurs du lynx allemand, ils profitaient de ce moment de répit pour se livrer sans contrainte à leur sport favori : le ping-pong à coups de langue.
Cette fois, leur prise de bec différait de leurs habituelles bisbilles politiques, en ce qu'ils étaient pour le moment d’accord sur le fond, ce qui ne leur était jamais encore arrivé.
Tous deux voulaient exactement la même chose : percer le voile ténébreux qui enveloppait la capitale, communiquer avec le dehors, pouvoir crier au secours avec quelque chance d’être entendus. Sur l’urgence de ce projet, ils abondaient ; c’est seulement sur Je mcde d'exécution qu’ils en étaient encore aux gros mots.
Pourtant, il devait y avoir un moyen d’arriver. Ils croyaient sincèrement qu’il n’est pas de situation sans issue ; Cet axiome avait souvent relevé leur Courage dans leurs pires échecs. A la guerre comme dans la politique, ce devait être la même chose. Ils se disaient aussi que Ja nuit n’est jamais plus noire qu’à l'approche de l’aurore.
Mais ils avaient beau se répéter : “ L’issue existe ” iis ne l’entrevoyaient nulle part. Chaque fois que l’un émettait une Proposition, l’autre mettait le pied dessus. C’étaient alors des hauts cris à n’en plus finir.
Il faut dire aussi que quelques-unes des solutions proposées étaient d’une extravagance pommée.
Jimmy Smythe avait sérieusement lancé l’idée d'établir un poste de T. $. F. sur le toît même qui abritait l’appartement de Paul, pour se mettre en communication aérienne avec Ottawa, tout au moins pour intercepterles ondes hertziennes de l’ennemi.
Belmont, plus funambulesque, parlait ni plus ni moins d’assassiner un Allemand comme dans les Trois M Ousquelaires, d’endosser son uniforme