LA JOIE DE VIVRE
rm ee he 2 à
Pendant une grosse minute qui dut leur paraître interminable, ils firent mine d’hésiter entre deux partis héroïques. To be or not to be ! Avaler ou crever !
Cette soupe était une atroce perfidie. Sous la mince couche de graisse fluide qui l’empêchait de se tr ‘air en fermant toute issue à sonsavoureux fumet, c'était de la lave de Vésuve, du métal en fusion, un avant-goût d’enfer ou de purgatoire.
Ce fut du moins l'opinion bien arrêtée que s’en formèrent unanimement les deux victimes de cette infâme mystification. Par politesse, ils ne dirent pas tout ce qu’ils en pensaient, mais leur silence était éloquent. De là la joie bruyante des autres convives, qui les remerciaient
avec une effusion ironique de les avoir prévenus .
du danger et sauvés de la conflagration.
Cette petite scène intime se passait par une belle soirée d’été dans un de ces calmes intérieurs, employons plutôt le mot du terroir, dans une de ces “ maisons d'habitants ” à l’aise qui bordent la rive gauche du fleuve Saint-Laurent à quelques milles en aval de la “ Vieille Capitale,” autrement dit Québec.
En anses innninianarinensannn sanantnrromnn mi
20 SIMILIA SIMILIBUS à,
Par les fenêtres toutes grandes ouvertes du côté de l’eau, arrivaient des bouffées de fratcheur chargées de ces bonnes senteurs de fenaison et de floraison qui sont comme l’haleine de la terre sommeillante après les chaudes et laborieuses journées de juillet.
Du haut des collines d’en arrière, les derniers traits de feu du jour mourant achèvent de coucher sur le tapis vert des prés les ombres des choses, en silhouettes fantastiques, démesurées, qui semblent courir vers la nuit en rampant à
travers champs et vont bientôt se fondre les unes dans les autres.
Tout à l’heure, l’angélus, carillonné de tous les clochers de la côte, a annoncé la fin du ; jour, et, depuis que d’une paroisse à l’autre on s’est ainsi dit bonsoir, le silence paraît plus profond au sein de cette nature champêtre. Il n’est plus guère interrompu cue par les meuglements isolés de quelque troupeau attardé, par la joyeuse chanson d’un moissonneur regagnant le logis, ou par le sourd -oulement d’un tramway filant à toute vitesse sur la voie ferrée qui lenge le hord de l’eau.
LA JOIE DE VIvRE 21
Pourquoi dit-on indifféremment : le jour tombe, ou la nuit tombe? On a ici l'explication de cette apparente confusion de mots.
© Au delà des Côteaux qui bloquent l'horizon à l'Occident, c’est bel et bien le jour qui dégringole, entraîné dans les feux du soleil couchant : en deça, c’est la nuit qui au même moment s’abat sur le paysage.
La poussière impalpable qu’elle secoue dans l’espace gaze d’abord le fond des vallées. Ici, le fond de la vallée est un large bras de fleuve, dont le miroir se dépolit à vue d’œil ; bientôt, sous cette grisaille tombante, ses eaux se plombent, s’imprécisent » On ne distingue déjà plus leurs reflets argentés des gros cailloux et des récifs grisâtres que le reflux, ou plutôt le “ baissant ”” comme on dit ici, met à sec entre les deux rives.
Puis le phénomène se met à opérer en sens contraire. Le nimbe d’or du coucher de soleil étant tout à fait disparu derrière les monts, ne laissant derrière lui qu’un crépuscule qui se décolore d’un instant à l’autre, on peut maintenant dire. que, si le jour baisse, la nuit monte.
Tout à l’heure encore, on avait sous les yeux, de l’autre côté de l’eau, le luxuriant versant d’une île de sept lieues de vergers et de gras pâturages. L'ombre épaississante escalade rapidernent cette montée de verdure : lignes, contours et reliefs se dégradent, s’effacent ; peu à peu les objets perdent leur physionomie, et bien- . tôt ce paysage d’émeraude n’apparaîtra plus que comme un immense paraphe tracé à l'encre noire sur l’horizon.
Le dernier objet à disparaître dans la nuit est, sur la plus haute crête de l’île, un grane orme
isolé Ges massifs voisins, planté là comme dans un désert aérien, tendant ses longues branches comme des bras vers le ciel. On ne sait pourquoi, cet arbre seul, nettement détaché sur l’éther comme un point d'interrogation, semble rêveur, et fait rêver...
Tout dans cette sereine soirée d’Arcadie heureuse, parle de Paix—avec un grand P. Tout respire le repos bien gagné, la satisfaction du devoir accompli, l’action de grâces au Créateur de toutes choses, et aussi, dans une note moins solennelle, la joie de vivre!