‹ Similia similibus, ou, La guerre au Canada [microforme]Chapitre 6 sur 36 · COUP DE TONNERRE DANS UN CIEL SANS NUAGE · texte numérisé non relu

COUP DE TONNERRE DANS UN CIEL SANS NUAGE

La joie de vivre. | . Ce mot nous ramène brusquement à la joviale Compagnie de tout à l'heure, qui pour le moment est en train de se repaître d’autre chose que de belle nature, de couchers de soleil et de rêveries aux: étoiles.

La table autour de laquelle les chaises se touchent de près paraît crouler sous les victuailles, Pas plus de place libre dessus qu’à

l’entour. C’est un des us du Pays—et lon sait.

. que le Canadien tient aussi mordicus à ses coutumes qu’à “‘ sa langue, ses institutions, et ses lois ’—de tout mettre dehors quand il a du monde à dîner.

Ne lui parlez point de la cérémonieuse et parcimonieuse étiquette des villes, où l’on s’asseoit devant des couverts symétriquement rangés, mais vides, avec tout un assortiment de grands et petits couteaux.

Pourquoi tant de cuillers et de fourchettes ? Des fleurs, des bougies, des lampions, des rincedoigts, c’est très joli, mais cela ne se mange pas. Lorsqu’enfin arrive le repas, la partie solide, c'est par morceaux, croquettes de la grosseur d’une noix, petites bouchées en papillottes, qu'on ne sait avec quel outil ça se mange, et qui ont l'air de dire: N’y retournez pas! Chaque service porte un nom élégant qui sonne bien à l'oreille, "mais ne remplit pas la dent.

Ici rien de tout ce falbala. Dès qu’on se met à table, on embrasse tout de suite du regard la terre promise dans toute son étendue, du petit coup d’appétit au dessert.

Sauf la soupière qui, après avoir gaiement ouvert le bal, s’est retirée pour faire place au rôti de résistance, et la théière qui fume à grosses ‘bouffées sur le fourneau en attendant son entrée en scène, tout est là : tranches de jambon rose, croustillant rôti de porc frais à l'ail, pâtés de viande qu’on appelle ici tourtières, pains de beurre finement moulé, cout cela un peu pêlemêle à côté des friandises du dénouement, beignes poudrées de sucre blanc, fraises: à la crème,

cœurs de sucre d'érable, œufs à la neige, crèmes fouettées, tartes La Fayette, petits gâteaux glacés.

Comme avec cela tous les interstices entre ces plats sont occupés par les ustensiles de moindre volume, sucrier, pot au lait, Porte-cuillers, marinadiers aux petits oignons et aux cornichons, sans oublier l’argenterie de famille représentée par l’huilier en double plaqué qui reluit fièrement au centre de la nappe, la corbeille à pain a dû se réfugier sur un guéridon latéral, flot presque désert d’où elle fait de fréquents voyages à la terre ferme.

Cette gastronomie rabelaisienne n’est peutêtre pas ce qu’il y a de plus hygiénique, mais elle illustre le large esprit d’hospitalité que les Canadiens de descendance française—qui entre parenthèse sont et s'appellent entre eux Canadiens tout court, par droit d’aînesse—ont hérité de leurs ancêtres, Contemporains de l’auteur es Faits et gestes de Gargantua et de son fils Pantagruel.

Cette table chargée à mitraille semble répéter constamment : Servez-vous donc, les amis !

Ceux-ci n’ont en effet qu’à allonger le bras

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tout en causant ; leur appétit peut papillonner d’un sujet à l’autre, comme la conversation, qui marche grand train sans avoir à se préoccuper des tatillonnages de l'étiquette.

Sans être tout à fait aussi bruyante qu’au début du repas, la gaieté n’a pas cessé un seul instant de voltiger d’un propos à l’autre. C’est un feu roulant de badinages accompagné en sourdine par le cliquetis des couteaux et fourchettes:

Une fois cependant, il y eut comme un froid : l’un des convives, de bonne foi sans doute, mais peu au courant de la situation, avait jeté dans la conversation un nom bizarre, qu’il avait quelque difficulté à prononcer.

—Et ce jeune Beb... comment dites-vous ?

Biebenheim ? Y a-t-il longtemps que vous l’avez vu ? avait-il demandé à l’amphitryon.

Celui-ci avait esquissé un mouvement d’ennui, tandis que les deux jeunes personnes assises à sa droite avaient pâli.

Il est temps de renselgner le lecteur sur la nature de cette réunion et sur la situation res-

pective des principaux Personnages. Ce petit festin n’est pas tout à fait un dîner de noces Eb y a tout de même du mariage dans l’air.

L'hôte de la circonstance, Jean-Baptiste Meunier, et sa digne ‘pouse qu'il appelle familièrement “sa ‘vieille ”, sont sur le point de marier leur fille aînée, Marie-Anne du nom de sa mère.

Le futur bienheureux, on l’a deviné, est le jeune invité OCcupant la place d'honneur à la droite du maître de la maison. La plupart des autres convives sont les frères et cousins de la fiancée, quelques-uns accompagnés de leurs légitimes.

C’est ce soir même la signature du contrat, ce qui explique la présence du solennel invité d’en face, à qui l’on dit “ Monsieur le notaire ”. Et c’est demain la messe du mariage,

Un roman qui se respecte ne saurait se passer d'au moins un héros avec son héroïne. Mais

notre histoire n’a nullement la prétention d’être Un roman à l’eau de rose.

D'ailleurs, dans ce Pays, l’un des plus heureux de la terre, puisqu'il se: flatte d’avoir vécu en paix avec ses voisins depuis plus d’un siècle, les

Ro

féroces vertus épiques n’ont guère de champ de développement. Simple question de temps et de milieu, paraît-il ; l'humanité est un peu partout la même, et c’est un mot courant que les peuples les plus bourgeois, quand leu. .Ays est attaqué, se transforment en lions.

Nous attendrons done que nos deux jeunes héros aient manifesté leur valeur autrement que par une signature de contrat, avant de tracer leur portrait de pied en cap.

Pour l'intelligence de ce récit, il suffira de dire que Marie-Anne, vers la fin de ses années de couvent à Québec, avait fait la trouvaille du Prince Charmant dans la personne d 2 jeune journaliste qui lui fut présenté comme un garçon d’esprit et d'avenir. Elle l'avait rencontré chez une amie de pensionnat, dans un de ces salons intimes et démocratiques où se cultive encore plus qu’on ne le pense, avec le goût des lettres et la musique, l’art déclinant de la conversation.

Paul Belmont—tel est son nom—était le bo’iteen-train de cette petite société : dans ces réunions, il était souvent d’une gaieté folle, malgré le sourire plutôt triste qui lui était habituel,

et qui, disait-il quand on lui en faisait la remarque, lui venait de naissance. Il était orphelin, et les jeunes Personnes de l’âge de Marie-Anne ont généralement un faible pour les orphelins, surtout quand ils ont vingt-cinq ans,

La vie de Paul, que celle-ci n’avait pas manqué de se faire raconter, n'avait de remarquable que cette note souffreteuse qui le rendait intéressant.

Il n'avait connu ni sa mère, morte en lui donnant le jour, ni son père, emporté peu après par le chagrin. Recueilli en bas âge par des parentes éloignées qui furent très bonnes pour lui, il avait Pu suivre un cours complet de belles-lettres.

À vingt ans, au sortir du collège, seul dans la vie, mais pétri des classiques, piqué de la tarentule littéraire, il avait dit adieu à ses bienfaitrices et était venu chercher la gloire, sinon la fortune, dans la capitale de l'Est, qui comme

toutes les villes universitaires avait quelque prétention au titre d'Athènes. Il s’y était fait remarquer par quelques originalités de style qui lui avaient valu plus de compliments que d’argent.

Il-faut croire qu’il excellait autant, sinon plus,

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