‹ Similia similibus, ou, La Guerre au CanadaChapitre 5 sur 20 · UN TOURNOI "UP TO DATE · texte numérisé non relu

UN TOURNOI "UP TO DATE

Dans cette même calme et déjà chaude matinée de juillet, une grande animation régnait dans un certain rayon autour du somptueux palais qui occupe — approximativement sinon exactement — le site aérien où se dressait jadis au bord du Cap l'historique Château Saint-Louis, résidence des gouverneurs du Canada sous la monarchie française.

C'est encore un château, beaucoup plus vaste et plus riche que l'ancien, mais il a changé de nom et de destination, comme de forme et de dimensions. Inutile d'insister sur un fait à vrai dire universellement notoire : il est entendu que le Château Frontenac de Québec, abréviativement nommé le Château, est l'une des plus belles hôtelleries de !nxô du monde entier.

Là comme dans le reste de la ville, on semblait n'avoir dormi que d'un œil, car dès le petit jour c'étaient des allées et venues presque continuelles entre le Château et ce qui restait de la citadelle voisine, dont les envahisseurs noc-

turnes s'étaient emparés sans péril et sans gloire, attendu que les quelques survivants de la garnison s'étaient beaucoup plus préoccupés de retirer des décombres leurs malheureux camarades enterrés vivants que de prolonger une défense d'ailleurs humainement impossible.

Tout ce qui portait khaki, officiers ou subalternes en vie, avait donc été coffré, et la ville, au moins pour un temps, était bel et bien aux mains des Allemands.

Le bombardement, savamment repéré, avait eu l'intelligence de commencer par disposer sommairement des grands quartiers de commandement, écrasant sous des ruines fumantes à peu près tout le personnel supérieur, de sorte que ceux de la petite garnison qui avaient échappé au désastre s'étaient trouvés dès le début sans chefs et sans direction.

Quant aux bataillons de ville, Milice Volontaire et Garde Civique, la destruction des arsenaux et magasins militaires les réduisait du coup à l'impuissance.

Le gros des deux mille hommes qui composaient le corps d'invasion, et qui à vrai dire

n'avaient eu qu'à pénétrer dans la place démantelée en chantant Deutschland ûber ailes, s'était, après sa facile victoire, installé tant bien que mal pour la nuit dans ce qui restait debout des casemates, ou avait couché à la belle étoile.

Quant à l'état-major, déjà, comme on l'a vu précédemment, inscrit pour un bon nombre au grand hôtel sous de faux noms de voyageurs, il n'avait pas eu à déménager ses quartiers généraux ; il s'était tout bonnement, par droit de conquête, emparé de tout un pavillon du vaste établissement, où d'heure en heure des courriers apportaient les rapports des différents postes ou venaient prendre les nouveaux ordres.

Jusqu'ici, les rapports reçus étaient d'une monotonie désespérante : tout était paisible en ville, toutes les issues indiquées sur les plans secrets de l'état-major, ponts, embarcadères, gares, chemins de voiture, étaient gardées à vue; le maire et les principaux échevins confinés dans leurs maisons cernées de toutes parts.

Dans cette procession de commissionnaires affairés qui passaient et repassaient dans les corridors du Château, on en remarquait qui ne

portaient pas l'uniforme : ceux-là devaient appartenir à l'honorable catégorie des gens sans aveu qui, d'ordinaire, sont pris à l'emploi de ce qui en anglais porte le nom adouci de Secret Intelligence Service, mais de ce que nous, Gaulois habitués à appeler un chat un chat, dénommons tout brutalement Y Espionnage.

Inutile de dire que la petite armée d'invasion avait dans l'hôtel, à côté de la hiérarchie militaire proprement dite, un bureau spécial d'intelligence secrète, desservi en sous-main par toute une ribambelle de sacripants de bas étage chargés de surveiller la population. S'il n'en dépendait que de ces bons apôtres, la bénigne proclamation du commandant ne tarderait pas à recevoir son unique et expéditive sanction : la peine de mort. Jusqu'ici, on Ta vu, ces sbires incognito n'avaient guère été heureux dans leurs entreprises.

La magnifique promenade aérienne, mieux connue sous le nom de Terrasse Dufferin, qui s'étend depuis le Château jusqu'au pied du glacis de la citadelle, était à cette heure encore

matinale moins achalandée que d'ordinaire, sans toutefois être tout à fait déserte.

On y apercevait ça et là quelques-uns des conquérants, les uns flânant sur les banquettes le sabre entre les jambes, d'autres paresseusement adossés à la balustrade du bord, causant bruyamment entre eux, se donnant mutuellement du herr hauptmann ou du herr oberstlieutenant, sans jamais manquer, comme de raison, de nuancer d'un ton la distance hiérarchique qui sépare ces grades l'un de l'autre. Autre distinction non moins perceptible : dans la manière de porter le harnachement de guerre, la différence était frappante entre le junker fraîchement arrivé de Prusse, et le German-American raccolé pour la circonstance dans quelque brasserie de Milwaukee ou quelque machine-shop de Pittsburg : — le premier rigidement moulé dans sa tunique, l'autre mal à l'aise et gauche dans l'uniforme d'occasion qu'il avait dû se procurer à la hâte sur réception de l'ordre secret qui l'appelait inopinément au service et lui enjoignait de se rapporter à date fixe à Québec.

Après le petit déjeuner matinal, les plus hardis

de ces pensionnaires armés de pied en cap se risquent peu à peu dans les rues voisines.

Parmi eux se trouvent sans doute des critiques d'art. Le monocle à l'œil, ils toisent Champlain d'abord, puis Laval d'un air entendu et dédaigneux ; il y a beau temps qu'il ne se fait plus de ces petits monuments d'enfant en Allemagne. Ils voudraient voir la tête que feraient les petits Canadiens en présence de la gigantesque statue équestre de Guillaume 1er sur la Place du palais impérial à Berlin. ®

Notre cathédrale du 17ième siècle, nos vieilles maisons du temps des Français ne leur disent rien qui vaille. Le massif du grand hôtel luimême leur fait pitié : servile plagiat des châteaux Renaissance de la Loire, voilà tout.

— Ah ! s'écrie tout à coup l'un de ces herr professors, voici au moins qui nous rappelle un peu le Vaderland.

(î) Un ami qui a visité Berlin nous raconte que son guide allemand voulut à tout prix lui faire admirer chaque détail de cette merveille de lourdeur. Après lui avoir signalé les statues allégoriques qui ornent la base du monument, le buveur de bière lui dit avec un gros rire épais: Surtout, remarquez où l'artiste a mis la Paix! juste sous la queue du cheval de l'Empereur!. . . Preuve du bon goût prussien.

Et les voilà figés en muette admiration devant l'Hôtel des Postes, coiffé comme eux d'un casque à pique trop kolossal pour sa taille . , .

Mais dix heures sonnent au beffroi de l'Hôtel de Ville ; aussitôt tous ces guerriers pirouettent automatiquement sur leurs talons, et convergent vers l'hôtel au pas accéléré, en raclant l'asphalte de leurs longs sabres.

Dans la grande cour intérieure du Château, piaffent impatiemment quelques chevaux sellés, ce sont les plus fringants qu'on ait pu réquisitionner à l'écurie de louage de la rue voisine.

Un peloton d'une douzaine de carabiniers qui vient justement de descendre avec fracas de la citadelle en tapant du pied comme s'ils avaient été cinquante, s'est planté en rang d'oignons droit en face du grand perron de l'hôtel. Le lieutenant qui le commande a l'air très fier de son troupeau, qui a été évidemment trié pour produire un effet d'alignement de précision, car les douze héros sont à un cheveu près tous d'égale taille, et vus de profil leurs douze nez n'en font qu'un.

Cet officier lui-même, cambré et bombé jus-

qu'à en craquer, semble poser pour la reproduction du portrait tracé au siècle dernier par Henrich Heine, ce merveilleux poète, allemand de cœur et de naissance, mais non prussien, lorsqu'il écrivait :

" Toujours aussi raides, aussi guindés, aussi étriqués qu'autrefois et droits comme un I, on dirait qu'ils ont avalé le bâton de caporal dont on les rossait jadis. L'instrument de la schlague n'est pas entièrement disparu chez les Prussiens ; ils le portent maintenant à l'intérieur."

Cette petite parade, ce commencement de cavalcade, n'étaient pas là pour rien.

Ce qu'il y avait dans l'air, disons-le tout de suite. Le " Général Commandant des troupes à Québec ", comme il s'intitulait pompeusement lui-même, avait décidé dans sa sagesse d'aller rendre visite à l'Exécutif provincial.

Il aurait pu tout simplement sommer les membres de ce corps supérieur de venir euxmêmes se mettre à la disposition des autorités militaires, comme il avait déjà fait pour les chefs du conseil municipal, qu'il avait tout de même séquestrés dans leurs maisons pour s'assurer de leurs personnes. Il lui sembla plus

diplomatique de se déranger lui-même cette fois; c'était de sa part un grand honneur à leur faire, une extrême condescendance dont ils lui sauraient gré sans doute. Gants blancs d'abord ; main de fer ensuite.

Il avait à ce sujet son idée de derrière la tête, car, sur les rapports des algazils secrets chargés depuis longtemps de sonder l'opinion dans cette partie du pays, il en était venu à la conclusion que la population de la province française du Dominion était pour le moins aussi mûre que la factieuse Irlande pour la révolte en masse contre le régime anglais.

Aussi, lorsque le suisse de l'aristocratique hôtellerie ouvrit toutes grandes les portes du vestibule pour lui livrer passage ainsi qu'à sa suite, le général Goelinger avait sur les lèvres un sourire d'une mansuétude si paternelle, si engageante, dans ses petits yeux couleur d'eau un clignement si expressif de satisfaction machiavélique, en un mot toute sa personne affectait une allure si différente de sa gourme grognonne habituelle que le peloton d'escorte crut un instant qu'on lui avait changé son général. Dans

son trouble, il exécuta tout de travers le présentez armes.

La demi-douzaine d'officiers bien comptés qui composaient l'état-major du commandant pour l'occasion sauta en selle après lui, et la petite troupe partit au pas dans la direction du Parlement, où l'imposant Von Goelinger, dans une courte note dont il avait adouci les termes autant que possible, avait requis le chef de l'Etat et ses ministres de se trouver à l'heure dite pour le recevoir.

S'il avait compté sur l'effet théâtral de cette exhibition de casques étincelants au soleil, il dut être profondément désappointé. Pas un joli minois, pas même un bonnet de servante ou une coiffe de nourrice aux fenêtres de l'aristocratique rue Saint-Louis ; à peine ça et là quelques piétons tellement affairés ou absorbés dans leur conversation qu'ils ne tournaient seulement pas la tête pour admirer la fringante cavalcade. Que voulez-vous ? cette bonne vieille rue Saint- Louis en a tellement vu, de ces galas à panache, qu'elle n'en fait plus le moindre cas.

Au Parlement, les conquérants eurent une

nouvelle déception. Laissant leurs montures aux soins de l'escorte à pied, le commandant et ses officiers furent introduits par les huissiers dans la salle où les attendait le chef du ministère entouré de ses collègues.

Par une bizarre fantaisie du hasard, il se trouva qu'en comptant bien de part et d'autre, les deux chefs en présence avaient exactement le même nombre de seconds : ils étaient sept de chaque côté !

Allait-on assister à un tournoi dernier genre entre militaires et civils, nous allions dire entre la Force et le Droit? Dirait-on dorénavant le Combat des Sept, comme il y eut autrefois le Combat des Trente, que cette singulière coïncidence remettait en mémoire ? Serait-ce à quelque six cents ans d'intervalle la répétition, sur une moindre échelle, de cette historique bataille à mort où Benborough et ses " soudoyers " mordirent la poussière, et où fut crié l'héroïque remède contre la soif : " Bois ton sang, Beaumanoir ! il te rafraîchira " ?

A tout événement, il faut convenir que cette fois l'avantage des armes n'était pas du côté de

Benborough-Goelinger, puisque celui-ci s'engageait dans une lutte où il aurait à manier sa langue au lieu de Pépée suspendue à son côté.

La partie débutait mal pour lui. Il s'était attendu à avoir affaire à la tête même de l'Exécutif. Général contre Gouverneur, à la bonne heure ; voilà qui eût été traiter d'égal à égal. Il y aurait eu libre échange d'Excellences, donnant donnant.

Au lieu de cela, on le mettait en présence d'un simple chef de ministère, qu'il ne savait trop en quels termes interpeller sans manquer au protocole. Pour un homme comme lui habitué à l'étiquette chatouilleuse de l'absolutisme, une pareille situation était une dérogeance à son rang. Sa vanité souffrit cruellement de cette infraction au code des préséances. Ce fut sa deuxième déception ; ce ne devait pas être la dernière.

Le premier ministre, dont l'accueil fut courtois et surtout très digne, expliqua l'absence du gouverneur, qu'un appel imprévu avait mandé tout récemment au siège du gouvernement central à Ottawa. Cette information, donnée sur le ton le plus calme comme une nouvelle banale et sans

importance, faillit désarçonner du coup Monsieur le Commandant, comme l'appelait tout uniment son interlocuteur.

Parmi les officiers de sa suite, il y eut un léger frétillement, bruit de chaises qu'on remue, petit toc-toc sec et métallique de sabres claquant sur le parquet.

C'est que, voyez-vous, lecteur, ils se demandaient comment le gouverneur, qui d'après leurs espions était encore à Québec la veille, avait pu ainsi leur échapper. Mystère à éclaircir !

Sur un geste accueillant du premier ministre, les militaires prirent possession des fauteuils rangés d'un côté de la table, tandis que les ministres en frac noir s'asseyaient de l'autre côté.

Le tournoi allait commencer.

àJL^Z

BENBOROUGH vs BEAUMANOIR

Le général avait la parole puisque c'était lui qui avait convoqué ou, pour mieux dire, commandé cette conférence.

Son exorde fut un peu différent du petit discours qu'il avait composé dans sa tête avant de quitter ses quartiers-généraux.

Il s'était proposé de se montrer, pour commencer du moins, bon prince, bonhomme même, de mettre dans ses premières paroles un accent si bien joué de loyauté qu'il lui gagnerait d'emblée les cœurs. Il irait jusqu'à tendre franchement la main avec une petite branche d'olivier dedans ; puis, en quelques phrases suaves et persuasives, il devait aisément venir à bout des derniers scrupules du bout des lèvres, forcer haut la main les dernières résistances pour la forme de gens qu'il croyait foncièrement gagnés d'avance.

C'est en effet l'idée fixe qu'il s'était formée à la lecture de certain volumineux dossier qui lui

avait été communiqué par le Service'Secret avant son départ pour le Canada.

Cette documentation se composait en grande partie de fiches récemment reçues d'une légion de soi-disant voyageurs de commerce ou professeurs en congé d'étude qui, après avoir pendant plusieurs mois couru dans tous les sens les campagnes de cette partie du pays, étaient à peu près unanimes à conclure que les Franco-Canadiens ne lèveraient pas un doigt pour défendre le drapeau britannique.

Nombre de ces espions se vantaient d'avoir eu pour complice dans leur propagande pro-allemande un certain journal quotidien de Montréal, . qui prêchait ouvertement que le Canada ne devait rien de rien à l'Angleterre ; aussi ne s'étaient-ils pas fait faute d'aider à répandre cette feuille à profusion dans toutes les paroisses où les appelait leur prétendu négoce, et recommandaient-ils fortement l'inspirateur de cette campagne de presse aux grâces et aux croix de fer de l'Empire Allemand.

Quelle gloire donc pour lui-même, s'était dit Von Goelinger, si sans coup férir, sans perdre un

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seul soldat, surtout sans la moindre écorchure pour sa propre peau, il réussissait, par sa seule diplomatie, à détacher l'une des branches mères du tronc géant de l'Amérique Britannique du Nord, cassant du coup en deux la Confédération Canadienne !

Il rêvait déjà voir son nom flamboyer en grosses lettres dans tous les Zeitung et Tageblatt du monde ; de là à passer baron de l'Empire, ambassadeur peut-être, il n'y avait qu'un pas, et ces pas-là se franchissent vite en rêve.

Malencontreusement, les petites contrariétés qui venaient de marquer son entrée sur la scène diplomatique avaient fêlé, sinon cassé en morceaux, le pot de Perrette dans ses mains. Comme d'autres grands capitaines, il dut changer toute sa tactique sur le champ de bataille même, et ce fut sur un ton assez rogue et tranchant qu'il aborda la question.

— Messieurs, dit-il, vous savez sans doute que depuis la nuit dernière, cette capitale, l'unique place forte quelque peu digne de ce nom qui existe dans l'Est Canadien, est soumise aux ordres de mon illustre Souverain Sa Majesté

l'Empereur des Allemands. Comment cela s'est fait, par quel miracle d'ingéniosité et d'intrépidité pareil exploit a pu être consommé, voilà qui vous étonne, hein ? . . .

Il se trompait ; personne n'avait l'air étonné. N'importe, il continua :

— Suffit. Moi, je vous demanderai tout simplement de voir dans ce fait stupéfiant la démonstration de la force irrésistible, surhumaine, de la Kulture allemande. Avec nous, vouloir c'est pouvoir. Notre génie d'organisation fait depuis longtemps l'admiration du monde entier. Chez nous, tout marche de front : les grandes affaires et la haute politique. La guerre est l'une de nos industries nationales. Tout tend vers un but unique ; l'exaltation de la race au-dessus de toutes les autres, et devant cette poussée d'ensemble de toutes les volontés, de toutes les intelligences d'une nation supérieure comme la nôtre, tout obstacle doit fatalement crouler ; en un mot, nous avons acquis et détenons le monopole de la toute-puissance sur la terre. . .

— Après le bon Dieu, sans doute ? murmura une voix.

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— Dieu ! ah ! oui, mais vous savez, il est avec nous. Gott mit uns\ c'est notre devise, nous ne le cachons pas. Ce que nous cachons par exemple — et c'est là le secret de notre force — ce sont les moyens d'arriver à nos fins. Vous en avez ici sous les yeux un exemple frappant. Quelle profonde habileté n'avons-nous pas dû déployer pour masquer nos batteries sous les dehors d'une simple entreprise industrielle et maritime où, pauvres badauds que vous êtes ! vous ne vouliez voir que ce qui reluisait au soleil. Sous cet or dont l'éclat vous crevait les yeux en attendant qu'il tintât dans vos coffres-forts, se cachait du bon fer allemand avide de sang. Blood and ironî II n'y a plus de mystère maintenant. En deux mots, ces grands navires, dont vous guettiez joyeusement l'arrivée chaque semaine, ne regorgeaient pas seulement de belles et bonnes marchandises ; dans leurs fausses cales habilement dissimulées, ils vous apportaient, à votre choix, la délivrance ou la mort !

— Nous étions de bonne foi, fit remarquer le premier ministre.

— Oui, trop naïfs, continua Goelinger. Votre

populo croyait naguère aux apparitions surnaturelles ; cette langue de terre qui coupe le fleuve en deux et qu'on aperçoit de cette fenêtre s'appelait autrefois l'Ile des Sorciers. Eh bien, les sorciers y sont revenus en chair et en os. Sous les immenses hangars du port de mer que nous avons créé de toutes pièces il y a quelques années sur un point parfaitement isolé de l'Ile d'Orléans, des caveaux mystérieux ont été creusés de longue main ; des bétonnages à toute épreuve y ont reçu nos Krupp importés morceau par morceau sans éveiller le moindre soupçon dans vos esprits. Ces derniers mois, vous remarquiez avec quelque surprise peut-être le nombre exceptionnel des voyageurs qu'amenaient nos paquebots ; ces inoffensifs globetrotters ou agents commerciaux étaient les éléments de nos régiments d'invasion qui, avec l'appoint des Germano-Américains déjà en place, sont à l'heure qu'il est en train de faire la conquête de tout le Canada. Voyons, messieurs, dites-moi s'il n'est pas vrai que, tout détestable que peut vous paraître l'esprit d'organisation et de persévérance qui a dirigé et mené à bonne fin, sans un accroc, des entreprises aussi gigan-

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tesques, au fond du cœur vous ne pouvez vous défendre d'un de ces élans d'admiration que seuls peuvent exciter les plus beaux chefsd'œuvre du génie humain ! . . .

Après une pareille charge à fond de train, le commandant, le visage tout empourpré d'enthousiasme, s'arrêta un instant, pour jeter un coup d'œil à la ronde sur le front ennemi et pour jouir de l'effet qu'il avait produit. Ses petits yeux d'acier ne rencontrèrent que des ragards impassibles, froids comme glace.

Le premier ministre, nonchalamment accoudé sur la table, paraissait très sérieusement occupé à faire des moulinets avec un crayon entre ses doigts. Après un moment de silence, il se retourna vers le général et lui dit tranquillement :

— Et après ? . . . Ce n'est pas tout ?

— Non, monsieur, ce n'est pas tout, reprit l'Allemand sur un ton de plus en plus revêche. Sachez qu'au moment où je vous parle, la capitale de votre confédération, Ottawa, est aussi envahie par nos troupes ! . . .

Ici, les ministres échangèrent un sourire à peine perceptible. Mais le général continuait.

— Et je ne serais pas surpris le moins du monde d'apprendre dès demain l'arrivée d'une de nos escadres devant Halifax qui, grâce à notre excellent service d'espions et d'artificiers, n'est plus du tout en état de se défendre. Toronto, si facile d'accès par eau, n'aura pas même le temps de crier : Aux armes ! Ne vous faites donc pas d'illusion. Tout l'Est canadien, depuis l'océan jusqu'aux Lacs, est entre nos mains. Quant au Grand Ouest, il l'était depuis longtemps, grâce à notre système d'émigration, qui a littéralement noyé ce que vous appelez l'élément canadien.

— Et dans tout cela que faites-vous des Etats-Unis? interjeta poliment l'un des civils. Il existe, ce me semble, une certaine doctrine Monroe. . .

— Ah ! vous en êtes encore à la doctrine Monroe, ricana l'Allemand. C'est un manteau d'une couleur bien changeante. L'étoffe en est très élastique aussi. Prenez garde qu'en vous couvrant il ne vous enveloppe des pieds à la tête, sous la forme du fameux Pan-Américanisme ! Pour le quart d'heure, vous devez savoir

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que les plus forts légistes de la République d'à côté, consultés il y a quelques années sur ce que devraient faire les Etats-Unis dans le cas d'une invasion allemande au Canada, ont conclu ex cathedra qu'après avoir tourné et retourné en tous sens le célèbre message du président Monroe, ils n'y voyaient rien qui obligeât Washington à intervenir aussi longtemps qu'il n'y aurait pas prise de possession dans toutes les formes. ®

Comme cette interprétation ne parut guère produire d'effet, le général crut devoir la développer.

— En d'autres termes, reprit-il, nos troupes pourraient mettre votre pays à feu et à sang, le gouverner même militairement, tant que le Reichstag n'en aurait pas formellement décrété l'annexion à l'Empire et notifié d'icelle les Puissances, les Etats-Unis régleraient leur attitude, non sur le point d'honneur et de droit continental consacré par cette vieille déclaration qui date de 1823, mais uniquement sur leur intérêt du moment. Or, il est bien connu que le

® Déclaration de l'ex-président Taft, en 1915.

peuple américain n'est pas plus que le vôtre une nation homogène ; l'Allemagne y compte ses amis par millions, et dans l'éventualité que nous venons de supposer, il serait plus difficile que jamais pour son gouvernement d'obtenir l'unité de sentiment, le coup d'épaule d'ensemble, sans lesquels il ne pourrait bouger.

Ici, le commandant baissa la voix d'un ton comme s'il eût craint d'être entendu des reporters derrière la porte :

— D'ailleurs, je puis bien vous dire entre quatre-z'yeux que nous avons prévu toute éventualité, de ce côté-là comme des autres. Si les Etats-Unis font mine de nous barrer la route, leur tour viendra à eux aussi ! Nos pieds-à-terre sont prêts depuis longtemps, de ce côté-là comme ils l'étaient ici : dans les Iles Caraïbes, à Saint- Thomas des Indes Danoises, à Cartagène en Colombie, à Haïti, au Brésil, un peu partout nous avons des bases navales inattaquables d'où nous déclancherions au premier signal de nos puissants wireless. Des arrangements ont été pris avec la Colombie pour percer un autre canal

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par Daiïen ; nous aurons leur Panama, ou nous le bloquerons ! ®

Pour accentuer sa pensée, il asséna en travers de la table un coup de poing imitatif qui faillit couper en deux l'isthme qui le séparait des ministres ; après quoi il s'écria plus triomphalement que jamais :

— Ah ! nous les tenons par les deux bouts ; mieux que cela, nous les cernons. Ils le savent et nous craignent comme feu d'enfer. Il n'y a qu'à lire les messages présidentiels, les rapports de leurs chefs d'état-major, les livres de leurs experts militaires qui admettent carrément que rien ne nous serait plus facile que de les subjuguer. Tenez ! un livre américain publié en 1916, et qui m'a fort intéressé, contenait cette remarquable prédiction : débarquement de nos troupes sur la côte du Rhode-Island, capture de Boston par terre, marche triomphale de nos soldats à travers le Connecticut, New- York pris par derrière, les deux grands ports de l'Atlantique en nos mains, les Etats de l'est rançonnés,

© Complot allemand contre les Américains divulgué par le New-York Herald en décembre 1915.

ruinés, réduits à la famine, adressant de vains appels à POuest et au Middle West, où domine Pimmigration germanique. ® Comme vous le voyez, votre doctrine Monroe ne vaut pas cher par le temps qui court.

La voix tranquille, légèrement traînante, du premier ministre, s'élève à ce moment :

— Ce riant tableau que Monsieur le Général vient de tracer avec tant d'art présuppose tout de même certains préliminaires qui me paraissent assez invraisemblables. Avant de disposer aussi lestement de l'Amérique, il faudrait comme de raison que l'Allemagne eût préalablement brisé l'équilibre européen.

— Mais parfaitement, c'est fait ! reprend l'Allemand avec un aplomb tellement superbe que les sept visages d'en face, jusqu'ici imperturbables, se dérident pour un instant.

— Ne riez pas, messieurs, rugit le martial diplomate. J'avais en effet oublié de vous informer que nous frappons le grand coup exactement en même temps, j'oserais dire à la même

(T) The Invasion of America, by Julius W. Muller. — Voir New-York Times Review of Books, 16 janvier 1916.

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heure, en Europe, en Amérique, partout où nos ennemis sont vulnérables. Le Canada, leur plus belle colonie, était naturellement l'un des premiers points de mire de nos canons. Au moment où je vous parle, nos superdreadnoughts enfin supérieurs à ce que la marine anglaise avait de mieux, nos centaines de sous-marins géants, nos terribles zeppelins, attaquent les côtes anglaises ; nos immenses armées de terre, jointes à celles de l'Autriche, foncent sur Petersbourg et sur Paris.

Puis, avec un grand geste :

— L'Allemagne veut sa place au soleil, et elle l'aura ! C'était hier le grand jour, le dies irœ qu'elle attendait impatiemment depuis plus d'un demi-siècle. Ses rivaux, adroitement endormis dans une fausse sécurité par nos plus rusés diplomates, ne peuvent parer notre botte cette fois. Le coup de tonnerre de nos déclarations de guerre — pure formalité du reste ! — a dû éclater juste en même temps, sinon même après nos coups de canon.

— Mais, fit observer quelqu'un de l'autre côté de la table, pour arriver à Paris comme vous

dites, il faut plus de temps que cela. Les forts de la Meuse ? . . .

— Oh ! répond l'Allemand, cette fois nous passons sans cérémonie sur le dos de la Belgique. Le chemin est un peu plus long, mais il n'est pas gardé.

— Mais l'Allemagne est l'un des garants de la neutralité belge ! s'écrie l'interrupteur indigné. Il y a des traités, et le code d'honneur vous oblige à respecter au moins votre signature . . .

— Allons donc ! dit le général avec un sourire cynique. Pourquoi tant de tralala pour un simple mot: neutralité — " un mot dont en temps de guerre on n'a si souvent tenu aucun compte ", — pour un traité, " un chiffon de papier " ! ® Vous savez bien que " nécessité ne connaît pas de lois." ® Il faut bien, si nous voulons prendre Paris, sauter par dessus la Belgique et les traités. Eh bien, nous sautons, voilà tout . . .

(1) Ce sont les paroles mêmes du chancelier Bethmann-Hollweg dans son entrevue du 4 août 1914 avec Sir Edward Goschen.

(2) Le Dr Bethmann-Hollweg au Reichstag, 4 août 1914, excusait ainsi la violation du territoire belge : " Cela est en contradiction avec les prescriptions du droit des gens. . . Nécessité ne connaît pas de lois."

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Cette boutade avait tellement l'air d'une charge que cette fois le général — sauf respect — fut pris pour un pince-sans-rire. L'un des ministres, une des lumières du Barreau canadien, tout de même réputé pour la finesse de ses réparties, ne put s'empêcher de dire:

— Permettez, général, savez-vous à qui vous me faites penser ? En lisant l'autre jour l'histoire de Russie, je me suis fort amusé d'un mot de Vladimirko, prince de Galicie, à qui l'on reprochait d'avoir violé le serment qu'il avait prêté en baisant la croix : Peuh ! dit-il pour s'excuser, la croix était si petite !

Cette joyeuseté, jetée au beau milieu d'une situation aussi dramatique, faillit faire manquer la pièce et baisser le rideau. L'état-major, oubliant la gravité du moment, partit à rire en chœur. Le général lui-même eut quelque peine à se remettre.

— Soyons sérieux, dit-il. Qui veut la fin veut les moyens. Puisque vous connaissez si bien l'histoire, vous n'ignorez pas ce qu'il y a de providentiel dans la progression constante de l'auguste dynastie des Hohenzollern : de simples

burgraves, devenus Electeurs, Rois, Conquérants et enfin Césars. Dieu est visiblement avec elle, ainsi que le proclame sa devise : Gott mit uns. Cette illustre famille a créé un état social supérieur à tout autre, fondé sur la Force. Il serait injuste de priver le reste du monde de ce bienfait du ciel. Aussi Y Allemagne entend-elle l'imposer aux autres nations nolens volens.

— Ce qui en bon français veut dire à coups de canon ! interrompit encore le facétieux ministre d'en face, qui ne pouvait se mettre en tête qu'il fût permis à un chrétien, même armé d'une épée, de se moquer ainsi des gens. C'est pas mal usé, ce que vous prêchez là, général. Gengis- Khan prétendait, lui, que de même qu'il n'y avait qu'un soleil dans le ciel, il ne devait y avoir qu'un seul monarque sur la terre ; mais il y a sept cents ans de cela. Plusieurs autres que ce Temoutchine ont eu la même idée depuis que le monde est monde : Assur, Cyrus, les archontes d'Athènes, Alexandre-le-Grand, Jules César, Mahomet, Charlemagne, Charles-Quint, et plus récemment encore Bonaparte, mais ça n'a jamais pris. L'humanité en a plein le dos, de ces sortes

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d'expérimentations, qui coûtent trop d'argent et surtout trop de sang. . .

Le commandant ne se sentait sans doute pas prêt à concourir pour un prix d'histoire, surtout en présence de ses subalternes qui, par respect pour leur oracle, se contentaient d'écouter en silence. Il s'aperçut peut-être aussi que son Taube était trop haut dans les nuages ; aussi d'un vigoureux tour de gauchissement, il le ramena vivement sur le terrain des vaches. Il retroussa sa manche pour consulter sa montrebracelet, et dit :

— Messieurs, ne perdons pas un temps précieux. Time 'is money, comme vous dites en Amérique.

— Oui, fit le premier ministre en échangeant un rapide et significatif clignement d'yeux avec ses collègues, le temps pour nous vaut de l'or.

— Eh bien, reprit l'Allemand, allons droit au but. Voulez-vous être riches et puissants ? dominer, régner, gouverner en un mot plus réellement que vous n'avez fait jusqu'ici? Acceptez le fait accompli. Toute résistance est inutile. Votre province, je le sais, est fatiguée du régime

anglais. Profitez-en pour adopter le système idéal de gouvernement : l'Etat socialiste et soldat ; l'Etat père de famille, mais père sévère, toujours armé du fouet. On ne badine pas avec lui ; chacun, qu'il le veuille ou non, est forcé de travailler pour le faire vivre. Dans cette admirable organisation, l'Etat est tout, l'individu à peu près rien. Tout marche militairement

Ici, le vieux militaire prit le ton mielleux du séducteur habitué à vaincre les dernières résistances.

— Vous ne vous faites pas d'idée, dit-il en se rapprochant familièrement du premier ministre, comme la tâche des gouvernants est rendue facile par cette méthode. La force armée, qui ne rélève que de l'autorité suprême, l'Empereur, est toujours là pour vous faire obéir du vulgum pecus. Vous n'êtes plus gênés par toutes ces ennuyeuses libertés, critique, opinion, presse ; ce sont elles qui le sont. De là pour les classes dirigeantes toutes sortes de bénéfices, honneurs, privilèges, monopoles, titres héréditaires de père en fils. Voilà ce que je vous offre.

— Monsieur le général, répondit gravement le

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chef du gouvernement, je vois que nous ne nous comprendrons pas. Le Canada a goûté un peu de ce régime de fer que vous prônez ; mais il y a longtemps de cela, et personne n'a envie d'y retourner. Votre organisme politique, fait d'autocratie, d'oligarchie, de garde prétorienne, est une vieille machine ; les siècles l'ont usée. Pourquoi six millions et demi de vos concitoyens se sont-ils exilés en Amérique dans le cours du siècle dernier, si ce n'est parce qu'ils avaient soif de liberté ?

Von Goelinger, tout déconcerté, se lève tout à coup et dit :

— Alors vous refusez ?

Les sept ministres sont debout en même temps que les sept militaires, et leur chef répond avec solennité :

— Nous avons prêté le serment d'allégeance à Sa Majesté le roi de Grande-Bretagne, et lui seul a le pouvoir de nous dégager.

— Vous rendez-vous bien compte des conséquences de votre refus ? . . .

Et la voix du chef d'état-major scande chacune

de ces syllabes avec un accent qu'il cherche à rendre aussi terrible que possible.

Celle du premier ministre laisse à peine percer une légère nuance d'émotion lorsqu'il dit :

— Mes collègues et moi, nous savons parfaitement que nous sommes aujourd'hui entre vos mains. Mais qu'est-ce que nous sommes ? Des passants sur la terre. Après nous, d'autres viendront. Vous pouvez supprimer les hommes; mais il est une chose que vous ne pouvez tuer : l'Idée ! Quand vous abattriez toutes les têtes sur votre passage, derrière vous Elle surgira de terre, plus forte, plus vivifiée de tout ce sang répandu. Croyez-moi, ni vous ni celui qui vous envoie ne réussirez jamais à imposer à l'Amérique, qui veut et entend rester libre, l'hégémonie du fer. . .

— Soit, dit sèchement le général, je vous donne quarante-huit heures pour réfléchir. Je vous attendrai après-demain, à midi, à mes quartiers généraux.

Et, sans même saluer, lui et sa suite quittent brusquement la salle en faisant résonner les tuiles du parquet d'un grand bruit de ferraille.

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En route, Von Goelinger ne souffla mot, de peur de trahir sa déconfiture devant ses inférieurs, qui le suivaient non moins mornes et taciturnes, les uns à cheval, les autres à pied. Mais, dans son for intérieur, il était très mécontent de lui-même.

D'abord, il s'était niaisement lancé sur une fausse piste, et s'en revenait chien battu, comme les débris de la bande du chevalier Benborough, après la sanglante mêlée de Ploërmel. Puis son grand tort avait été de s'aventurer dans une joute de langue contre plus fort que lui, sur un terrain et avec des armes qui n'étaient pas les siens. Ce qui blessait aussi sa vanité de junker, c'est que ces démocrates d'avocats ne l'avaient pas une seule fois appelé Excellence.

Enfin, comme au fond il n'était pas méchant homme, il gémissait un peu à la perspective d'avoir à employer les grands moyens contre des adversaires après tout si galants.

— - Heureusement, pensait-il, moi aussi j'ai deux jours pour réfléchir !

— Ah ! vous autres les Angliches, c'est toujours comme ça ; il n'y a que vous qui puissiez avoir raison.

— Explique-moi au moins en quoi j'ai tort, y ou blockhead ! . . .

— Eh bien, je te dis, moi, qu'il y a moyen de passer.

— Et moi, je t'affirme que toutes les issues sont gardées. Dans la matinée, quand j'eus fait un somme dont j'avais grand besoin après notre nuit blanche, je suis allé faire le tour des ponts et je me suis renseigné : partout des corps de garde, partout des patrouilles.

— Oui, partout, excepté au bon endroit où tes longues gigues ne t'ont pas porté. Tes patrouilles, tes corps de garde, je m'en moque. Veux-tu parier que je passe quand même?

— Don't make a fool of yourself. Voyons, my dear Paul, tu seras bien plus avancé quand tu seras tombé entre les pattes de ces mangeurs de saûerkraut. Leurs espions nous connaissent

trop bien tous deux. Tu a dû les voir souvent à ton journal comme ils venaient au mien, sous prétexte de publicité commerciale ou d'articles ronflants sur la paix universelle.

— Fiche-moi la paix avec tes histoires d'espions. Je ne sais qu'une chose : c'est qu'il faut à tout prix avoir des nouvelles, savoir ce qui se passe dans le pays. Québec est pris, bon ; mais le Canada est grand, et ils ne sont pas maîtres de tous les chemins, de tous les téléphones, de tous les télégraphes. Nous avons promis du secours à Québec ; eh bien, il faut aller le chercher. Comprends-tu, espèce de beef-eater?

— You bet si je comprends, mais ce que je sais aussi, c'est que pour sortir de Québec, il faut une permission. . .

— Je m'en passerai.

— Mais, you d. . . fool, tu te feras pincer, ou tu recevras du plomb dans l'aile. Et moi, tu sais, je n'entends pas rester tout seul à la manoeuvre!

On l'a deviné, ce sont nos deux inséparables qui dialoguent sur ce ton charmant.

Après s'être remis des fatigues de la nuit, ils avaient couru la ville chacun de son côté pour

juger de l'effet de leur " mot d'ordre ", et ils se retrouvaient, dans l'après-midi de cette torride journée de juillet, au rendez-vous qu'ils s'étaient assigné, dans un haut de maison dont les fenêtres donnaient d'enfilade sur la rue Saint-Jean, et où Belmont avait établi ses quartiers de célibataire.

Certains de n'être dérangés par personne, et surtout d'être à l'abri des regards fureteurs du lynx allemand, ils profitaient de ce moment de répit pour se livrer sans contrainte à leur sport favori : le ping-pong à coups de langue.

Cette fois, leur prise de bec différait de leurs habituelles bisbilles politiques, en ce qu'ils étaient pour le moment d'accord sur le fond, ce qui ne leur était jamais encore arrivé.

Tous deux voulaient exactement la même chose : percer le voile ténébreux qui enveloppait la capitale, communiquer avec le dehors, pouvoir crier au secours avec quelque chance d'être entendus. Sur l'urgence de ce projet, ils abondaient ; c'est seulement sur le mode d'exécution qu'ils en étaient encore aux gros mots.

Pourtant, il devait y avoir un moyen d'arriver. Ils croyaient sincèrement qu'il n'est pas de situation sans issue ; cet axiome avait souvent relevé leur courage dans leurs pires échecs. A la guerre comme dans la politique, ce devait être la même chose. Ils se disaient aussi que la nuit n'est jamais plus noire qu'à l'approche de l'aurore.

Mais ils avaient beau se répéter : " L'issue existe ", ils ne l'entrevoyaient nulle part. Chaque fois que l'un émettait une proposition, l'autre mettait le pied dessus. C'étaient alors des hauts cris à n'en plus finir.

Il faut dire aussi que quelques-unes des solutions proposées étaient d'une extravagance pommée.

Jimmy Smythe avait sérieusement lancé l'idée d'établir un poste de T. S. F. sur le toît même qui abritait l'appartement de Paul, pour se mettre en communication aérienne avec Ottawa, tout au moins pour intercepter les ondes hertziennes de l'ennemi.

Belmont, plus funambulesque, parlait ni plus ni moins d'assassiner un Allemand comme dans les Trois Mousquetaires, d'endosser son uniforme

et d'aller monter la garde sous les fenêtres de l'état-major, dans l'espérance de saisir au vol, de cette façon, quelque renseignement utile à la patrie.

La discussion s'était tellement échauffée que l'Anglais avait fini par tourner le dos à son adversaire, et comme pour exprimer son profond dégoût, s'était mis à siffloter tout en faisant semblant de reluquer curieusement les portraits d'hommes politiques et d'actrices à la mode qui composaient en grande partie la décoration murale de cette chambre de garçon.

— What is this ? demanda-t-il tout à coup d'un ton indifférent, manière de rompre le silence.

— Ah ! ça, c'est tout nouveau, dit Paul. Comme tu n'es pas ami du ministère, je parie que tu n'as pas encore vu cette carte ; je t'en ferai donner une. Cette intéressante lithographie accompagne le dernier rapport du ministère de la Voirie. Voilà qui te convaincra, fanatique censeur, que la province de Québec, si arriérée à tes yeux d'angliche, bat toutes les autres pour les belles routes. Regarde : ces lignes en cou-

leurs indiquent les différents genres de chaussées : macadam, bétonnages, empierrements et cœtera.

— Et tu dis que cette carte est toute récente ? fit Jimmy sans se retourner.

— Mais oui, je L'ai reçue pas plus tard qu'hier. Soudain, l'Anglais pousse un cri à faire trembler les vitres :

— By Jove, wëve got them ! vociféra-t-il en exécutant un tango fantastique tout autour de la chambre.

Paul le croit fou, mais l'autre, l'entraînant de force vers la carte, pose un doigt triomphant sur l'un des bariolages en couleur qui la décorent.

— Tiens ! crie-t-il, voilà un bout de chemin qui m'a l'air de s'arrêter tout court à deux ou trois milles de notre ville.

— Eh ! oui, dit l'autre, c'est un nouveau raccourci que les paroisses de Portneuf ont obtenu du gouvernement pour faciliter le transport de leurs denrées au marché. Eh bien, quoi ! qu'y a-t-il là de si épatant ?

— Il y a, my dear fellow, que, si tu étais d'équerre, tu ne manquerais pas l'occasion de m'abrutir d'un de tes assommants calembours.

Il y a que, si tu étais dans un de tes moments lucides, tu dirais : Voilà une impasse qui va nous tirer de la nôtre. Il y a que ce tronçon de chemin vicinal, non encore ouvert à la circulation, ne doit pas encore figurer sur les fameux plans des espions allemands. Il y a enfin que je connais le moyen d'y parvenir à travers bois sans risquer sa peau. Voilà ce qu'il y a, simplicissimus !

L'enchantement que cette révélation produisit instantanément sur Belcourt lui fit oublier le ton blessant qui l'accompagnait.

Les deux affidés firent sans bruit leurs préparatifs de départ, et comme toute circulation était interdite dans les rues après 7 heures du soir, ils se rendirent de bonne heure chez un ami logé aux extrémités de la ville du côté de Sainte- Foy, où ils attendirent la noirceur pour «se glisser furtivement dans un bois voisin, dont les sentiers n'avaient rien de secret pour Jimmy Smythe, qui les avait maintes fois pratiqués dans ses parties de cynégétique.

Nous précéderons nos amis dans leur aventureuse chasse aux nouvelles. Disons tout de

suite, pour ne pas faire languir le lecteur, que, si Québec avait été pris par surprise, il n'en avait pas été de même pour le reste du pays.

Les communications télégraphiques n'avaient été rompues que localement, sur quelques points du vaste territoire qui s'étend au sud du Saint- Laurent. Montréal, Ottawa, à vrai dire tout le nord du fleuve, étaient restés intacts, et les chemins de fer de la rive nord continuaient à circuler librement, à l'exception d'un certain rayon autour de la vieille capitale.

Dès la veille au soir, les mouvements des envahisseurs avaient été notablement compromis par la découverte fortuite d'une cache d'armes et de munitions dans un endroit isolé non loin de la frontière. Ordre avait été immédiatement dépêché d'Ottawa dans toutes les directions d'armer les bataillons de milice volontaire et d'arrêter la circulation des voies ferrées venant des Etats-Unis.

Déconcertées, ça et là désorientées au premier moment, les bandes armées s'étaient reformées et concentrées sur divers points, et leurs rangs grossissaient à vue d'œil. Des villages de frontière avaient été ravagés, pillés, incendiés même.

Il était évident que le Canada avait affaire à un coup de main beaucoup plus sérieux que les raids féniens de 1866.

Du côté de Québec surtout, la situation était singulièrement inquiétante. Les communications télégraphiques avaient été brusquement coupées de bonne heure dans la soirée, et les rumeurs les plus terrifiantes faisaient traînée de poudre d'un bout à l'autre du pays.

On parlait d'un massacre général, de l'arrivée d'une mystérieuse escadre armée de gros canons dans les eaux du golfe Saint-Laurent ; en un mot, le spectre de la guerre hantait tous les esprits, monstre d'autant plus hideux que sa visite était inattendue.

D'où partait le coup ? On n'osait le deviner. Les rapports confus reçus de la frontière parlaient d'une invasion de 200,000 Allemands recrutés secrètement dans les Etats de l'Ouest, où l'immigration germanique s'était surtout groupée, comme d'après un plan préconçu et dirigé par une main occulte, formant ainsi dans les grandes villes, depuis San Francisco jusqu'à Détroit, des noyaux prépondérants.

Cette information n'avait rien d'invraisem-

blable pour ceux qui avaient étudié le mouvement ethnique en Amérique. Ne parlons pas de ces petites colonies luthériennes venues d'Allemagne au 18ième siècle, quelques milliers d'individus à peine ; non plus que de l'émigration germanique aux Etats-Unis pendant la première moitié du siècle dernier, jusqu'à la révolution de 1848.

Il est permis de croire que ces déjà vieilles générations, chassées du sol natal par le despotisme, sont aujourd'hui fondues dans le grand moule américain ; les noms se sont altérés, Trautwein est devenu Trautwind, Schumacher s'est transformé en Shoemaker, Meyer en Myers, et ainsi de suite!

C'est l'apport des décades suivantes qui nous intéresse davantage pour le moment. Voici, succinctement, les statistiques de l'immigration allemande aux Etats-Unis depuis 1850 : 1851-60, 951,667 ; 1861-70, 787,468 ; 1871-80, 718,182 ; 1881-90, 1,452,970 ; 1891-1900, 543,922 ; soit environ 4,500,000 âmes auxquelles on peut ajouter 500,000 Autrichiens de nationalité germanique. ®

® Voir Encyclopedia Americana, article : " The Germans in the United States."

Il n'y avait donc pas à s'étonner que sur les dix millions d'individus que devait représenter l'accroissement naturel d'une aussi forte immigration, on eût pu enrégimenter et armer 200,000 fanatiques aventuriers.

D'ailleurs, l'apparition imprévue du chef de l'Exécutif de Québec ce jour-là dans les rues de la capitale fédérale, et surtout les nouvelles qu'il apportait, ne laissèrent aucun doute sur la na tionalité des agresseurs.

La veille au soir, après que Québec eut été plongé dans les ténèbres et dans la terreur, un messager était allé en toute hâte prévenir le Lieutenant-gouverneur de ce qui se passait dan? la ville.

Comme le représentant de Sa Majesté à Québec habite un château champêtre hors ville, et que les chemins lui étaient encore libres, ses ministres ravisaient — c'est ici le terme consacré — de partir pour le siège du gouvernement cen tral, afin de pouvoir concerter la défense, pendant qu'eux veilleraient au grain sur place.

Qui fut dit fut fait. Quelques instants après, le gouverneur sautait dans sa rapide limousine,

qui bientôt le déposait à la première station de chemin de fer non encore inquiétée, où il prenait le train de nuit pour Ottawa.

Il y était reçu avec tous les honneurs dus à son rang le lendemain vers midi, c'est-à-dire presque à la même heure où Son Excellence le commandant Von Goelinger enrageait de ne pas avoir le plaisir de serrer la main et de passer les menottes à Son Excellence le gouverneur.

La conséquence de cette apparente évasion d'un grand personnage fut que le pays était informé du peu glorieux fait d'armes de Goelinger, pendant que celui-ci restait dans une complète ignorance de ce qui se passait dans le pays.

Naturellement, l'émouvante nouvelle de la capture de Québec par un détachement allemand leva les derniers doutes qui pouvaient encore subsister dans l'esprit des autorités fédérales.

Il n'y avait pas à hésiter un instant devant l'audacieuse entreprise d'ennemis menaçant le Canada sur tous les points : aux grands maux les grands remèdes, il fallait prendre un parti extraordinaire, mettre en force certaines dispo-

sitions, — jusque-là lettre morte — de la loi de milice du Canada, et convoquer le Parlement à quinze jours d'avis.

Cette vieille loi de milice dormait depuis plus de soixante ans dans les poudreux statuts, d'où on l'avait retirée à certains intervalles, histoire de lui donner un coup de plumeau.

Et voilà que tout à coup, sans crier gare, on allait s'en servir tout de bon, pour la première fois dans l'histoire de la Confédération ; il le fallait bien, puisque l'effectif de la troupe permanente et de la milice active était manifestement insuffisant pour faire face à cette nuée d'envahisseurs qui menaçait l'interminable frontière du Canada.

Voici ces terribles clauses de levée en masse qui allaient sonner le tocsin par tout le Dominion. Comme on le verra, c'est presque la conscription, une conscription à une minute d'avis, comme la trompette du jugement dernier :

" 2 — L'expression " milice " signifie toutes les forces militaires du Canada.

" 4 — Le commandement en chef de la milice reste et est attribué au Roi, qui l'exerce et administre personnellement, ou par l'intermédiaire du

Gouverneur-général agissant comme son représentant."

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