Stubbs, II
3. Ce qui ne les empêchait pas d'ailleurs d'être, elles aussi, victimes de l'arbitraire royal. Les plus riches n'étaient pas les moins maltraitées. De 1227 à 1268, sept chartes de libertés furent concédées à Londres par Henri III; elles ne furent pas mieux respectées que la Grande Charte. Le roi exige de la ville des cadeaux au jour de l'an (Paris, V, Î7). En 1252, n'ayant pu réussir à obtenir de l'argent des évêques, il en extorque aux bourgeois de la capitale « qui, secundum cartarum suarum tenorem et antiquam consuetudinem, fore deberent
itinérants ou sous la présidence des shérifis, les délégués des viQes, c'est-à-dire ordinairement quatre prudhommes avec leur prévôt dans les villes non entièrement affranchies, ou leur maire dans celles qui avaient déjà une administration autonome, siégeaient à côté des représentants de la chevalerie du comté, à côté des prélats et des grands invités aux réunions plénières. Lies prélats et les grands y venaient sans doute de moins en moins, et le jour n'est pas loin où ils s'en feront dispenser complètement* ; mais U y reste la petite noblesse des comtés, les tenanciers libres, les paysans et les bourgeois, toujours unis pour régler les affaires locales, pour subir les mêmes charges ou payer les mêmes amendes; cette agrégation était si forte, elle plongeait ses racines si loin dans les usages du passé, qu'elle devait être indestructible. La cour du comté devient de plus en plus le centre d'action de ce qu'on peut appeler le troisième état de la nation, tiers état d'un caractère d'ailleurs si singulier et si original, puisqu'il unissait dans une communauté permanente de droits et d'intérêts, la noblesse, le clergé, les bourgeois et les paysans du comté. Ajoutons que ce tiers état n'était pas séparé des deux autres ordres par d'infranciiissables barrières; les chevaliers et les curés des paroisses qui siégeaient aux cours des comtés se rattachaient de près aux barons et aux prélats qui siégeaient au Parlement; ils assistaient peut-être parfois eux-mêmes aux réunions du commun conseil du royaume ; il n'y avait qu'un pas à faire pour qu'ils y fussent régulièrement appelés. L'innovation capitale du xiii* siècle, ce fut donc moins d'appeler les délégués de la petite noblesse et de la bourgeoisie à délibérer avec les grands du royaume, que de les y appeler dans la forme où ils étaient invités aux assem-
libemmî,... velut a servis ultime conditionis,... viderentur servilibus Judeis paulo minus equîparari • {ibid.y 333). Les c barons t des Cina -Ports n'étaient pas moins tracassés que ceux de Londres. Faut-il dès iQrs s'étonner que ces deux puissantes communautés aient fourni tant d'adhérents à Simon de Montfort ? M. Prothero a très bien résumé la situation de Londres et des Cinq Ports dans son histoire, p. 168 et suiv.
1. Par les Provisions de Westminster, en 1259. Article 4 : « de tumo vicecomitis provisum est, ut necesse non habeant ibi venire archiepiscopi, episcopi, abbates, priores, comités, barones, nec aliqui religiosi seu mulieres, nisi eorum presentia specialiter exigatur » . Stubbs, Select Charters, p. 402.
blëes du comté. Une fois déjà, en 1213, le roi Jean, réduit aux abois, entre le grand interdit qui venait à peine de finir (15 mai) et le soulèvement des grands qui allaient bientôt lui arracher la Grande Charte, avait mandé aux shériffs de semondre tous les chevaliers de leur comté d'avoir à se trouver à Oxford, en armes, dans le délai de quinze jours, et d'amener avec eux « quatre discrètes personnes de leur comté, pour s'entretenir avec lui des affaires du royaume » (7 novembre)*. De temps immémorial, quatre députés et le prévôt ou le bailli représentaient le township à l'assemblée du comté; pour la première fois quatre députés et le shériff représentèrent le comté à l'assemblée nationale ' ; ce simple fait marque le début d'une ère nouvelle : l'introduction du système représentatif des assemblées populaires dans le Parlement anglais. Ces exemples peu à peu se multiplieront. Il en est un qui se rattache de trop près à l'histoire des institutions anglaises et à la biographie de Simon de Montfort, pour qu'on ne le rappelle pas ici.
Henri III était, comme on l'a vu, arrivé en Gascogne en août 1253. Pour avoir de l'argent il avait dû jurer solennellement, et pour la sixième fois, la Grande Charte et la
\. Stubbs, Select Charters, p.' 287. Voici quels étaient les cinq Ports et les redevances cju'ils devaient au roi : « !<> Hastîng. (ffasttnps) est capitalis portus, cujus membra sunt, videlicet Winchelse (Wmchelsea),Rye,leucata de Pevenesse (Pevensey) et Bulewarehet in comitatu Sussex, Bekesburne et Greneth in comitatu Kancie. Qui portus cum suis membris predictis débet invenire ad summonicionem régis XXI naves, et in qualibet navi debent esse xxi homines fortes, apti, bene armati, et apparati ad servitium régis... per xv dies ad custus suos proprios. ... — 2« Roraenhale (Romney) portus capitalis. Vêtus Romenhale (Old Romney) et Lyde (Lydd) membra ejusdem. Qui portus cum suis membris inveniet régi v naves in forma predicta. — 3® Portus de Heth (Hythe) débet régi v naves... — 4« Dovorra (Z)ourr<»«) est portus capitalis, cujus membra sunt, videlicet Faversham, Folkestone et Mergate (Margate). Débet portus iste cum suis membris predictis XXI naves. — 5<> Sandwicus (Sandwich) est portus capitalis; cujus membra sunt Fordwiz (Forwich), Stonore (Stonar) et Serre; qui portus cum suis membris débet régi v naves. Summa servicii Quinaue Portuum: Lvii naves. » Rapport présenté à TEchiquier (janv. 1x93), par Et. de Pencestre, connétable de Douvres et gardien des Cinq Ports. B. N. Moreau, 686, p. 119.
2. Rappelons aussi ce fait curieux : quand Henri III, à son retour de Gascogne (12i3), fut arrivé à Winchester, il. donna des ordres pour qu'il fut reçu partout avec les plus grands honneurs, et fit proclamer par la voix des hérauts « ut ex qualibet civitate vel burço quatiwr cives vel burgenses honorabiliores obviam ei procédèrent m vestibus preciosis et equis desiderabilibus ». Mat. Paris, IV, p. 255.
charte de la forêt* ; mais avant la fin de Tannée, ses ressources étaient épuisées, et, dans une lettre qui parvint à Londres pendant les fêtes de Noël, il fit un appel désespéré à la reine, à son frère, à ses barons • Après un gros envoi d'argent, la reine convoqua le Parlement pour la quinzaine de saint Hilaire (&7 janvier 1254). Là, les envoyés de Henri III * exposèrent la situation critique où le mettait le roi de Castille qui, disaient-ils, allait lui déclarer la guerre au printemps. Cette allégation parut d'autant plus suspecte que dans le même temps on négociait avec ce prince un mariage entre Edouard d'Angleterre et Aliéner de Castille \ Les barons promirent néanmoins de se réunir à Portsmouth trois semaines après Pâques, et le clergé de fournir à la même époque un secours pécuniaire, si les intentions belliqueuses du roi de Castille se réalisaient, puis on se sépara.
Pour obtenir plus sûrement le concours de toute la noblesse anglaise, ou pour opposer la petite noblesse des comtés aux puissants barons qui représentaient seuls la féodalité laïque dans le Parlement, le frère du roi, Richard de Cornouailles, régent du royaume, envoya à tous les shériffs l'ordre de sommer dans leur comté tous les vassaux immédiats du roi détenteurs de fiefs d'un revenu supérieur à 20 livres, de se trouver en armes à Portsmouth, et de faire élire dans chaque cour de comté deux chevaliers pour assister au Parlement*. Au jour dit, le 26 avril, ce Parlement, qui représentait la plus grande partie de la noblesse anglaise, s'assembla; après avoir attendu le régent pendant trois semaines, on discuta, non sans aigreur, les de-
1 . Au Parlement tenu à Londres, à la quinzaine de Pâques § mense aprili » (en 1253, Pâques tombe le 20 avril.) Mat. Paris, V, 373. La confirmation de la Grande Charte est, dans Mat. Paris, datée du 3 mai (p. 375) ; dans le volume des Additamenta. du troisième jour des ides, soit du 13 mai 1253.
2. « Comes marescallus R. Bigod, Gilebertusque de Segrave, spéciales domini régis nuncii. » Mat. Paris, V, 423.
3. Ce mariage fut conclu peu après; cf. Mat. Paris, V, 424 et 449.
4. Henri III au shériff des deux comtés de Bedford et de Buckingham : « Precipimus quod... venire facias coram consilio nostro apud Westmonastermm... quatuor légales et discrètes milites de comitatious prediclis, quos iidem comitalus ad hoc elegerint, videlicet duos de uno comitatUf et duos de alio, ad providendum, una cum militibus aliorum comitatuum... quale auxilium nobis in tanta necessitate impendere voluerint.., » Stubbs, Select Charters j p. 376. Cf. Mat. Paris, Y, 440.
mandes du roi ; mais le comte de Leicester, qui arrivait de Gascogne, prouva que Tagression du roi de Castille n'était nullement à craindre. Éclairée par ces renseignements, rassemblée se sépara pleine d'indignation contre le roi, et de défiance contre les Poitevins, qu'elle accusait d'avoir* suggéré, dans leur unique intérêt, le piège « diabolique » où elle avait failli tomber*.
On a vu tout à l'heure les représentants des villes appelés au Parlement en 1213; en 1254, ce iiont les chevaliers représentant les comtés que Ton convoque. Bientôt Simon de Montfort ' fera venir au Parlement à la fois les bourgeois délégués des villes et les chevaliers délégués des comtés. Cette assemblée plénière, composée comme les cours de comté en pleine session, est le type du futur Parlement national. Avant la fin du siècle, celui-ci ne sera plus réuni que dans la forme nouvelle : depuis 1295, aux prélats et aux grands barons qui le composaient seuls jusqu'alors, sauf dans certaines circonstances extraordinaires, s'ajouteront régulièrement les représentants des villes et des campagnes. Lre grand Parlement de 1265 n'a été qu'une exception ; l'exception deviendra la règle à partir d'Edouard P^
On n'a pas tout dit quand on a tracé le tableau, même aussi rapide qu'il vient de l'être, de l'administration royale; il ne suffit pas d'avoir montré les ressorts de cette machine puissante, la force que la centralisation donnait au gouver* nement, la résistance que certaines institutions nationales et locales pouvaient opposer au pouvoir arbitraire. En
1. • Hoc autem subdolum consilium ex sulphureo fonte Pictaviensium dicitur émanasse ». Paris, V, 440.
2. On ne sait s*il assista aux deux parlements d'avril et octobre 1255,
gui marquent aussi dans l'histoire constitutionnelle : à son retour de ascogne le roi, accablé de dettes, demanda au Parlement des subsides; on lui répondit par des demandes et des doléances. On se plaignit de nombreuses violations de la Grande Charte, et Ton réclama une fois de plus le droit d'élire le chancelier, le justicier et le trésorier, qui ne pourraient être révoqués que pour des crimes manifestes {clarescentibus culpis). Cette demande repoussée (avril), le Parlement remit à sa prochaine réunion de prononcer sur les demandes^ de subsides si, dans l'intervalle, le roi était revenu à l'observation de la Charte (Paris, V. 493). C'est en effet ce que fit Henri III {ibxd, p. 500). Le Parlement s'assembla le 13 octobre, à Westminster; mais il refusa de consentir à aucune aide, i parce qu'il n'avait pas été semons d'après les règles établies par la Grande Charte »; on d.iscuta pendant un mois sans pouvoir s'entendre, et le Parlement se sépara sans avoir voté aucun subside. Ihid.^ p. 520.
dehors de l'action directe et légitime du roi, sinon en dehors de son influence, la noblesse et surtout le clergé forment jusqu'à un certain point de petits états dans l'État, et il convient d'en dire au moins quelques mots.
Pour la noblesse, ce sera vite fait; son existence est trop intimement liée à celle de la royauté pour qu'en traitant de celle-ci, on n'ait pas dit aussi tout ce qu'il était essentiel de noter à propos de celle-là. On sait quelle est l'étendue de ses privilèges, et aussi quelle est la limite de son autorité. Sa situation politique dépend de sa situation territoriale. Les barons et les comtes, quels que soient d'ailleurs le nombre et l'importance de leurs possessions, n'ont par eux-mêmes qu'une puissance médiocre. Un comte de Leicester ne saurait être comparé à un comte de La Marche ou à un duc de Bretagne : il ne gouverne pas un peuple, il commande à des vassaux dispersés de toutes parts; ce n'est pas un chef d'état, c'est un détenteur de fiefs nombreux, mais isolés. Il ne peut guère songer à se défendre chez lui : quelques forteresses fort éloignées les unes des autres ne lui donnent pas une force défensive bien considérable; s'il peut quelque chose, c'est par ses alliés, par ses amis poUtiques; pour protéger ses intérêts particuliers, il faut qu'il travaille pour l'intérêt général ; le centre de sa puissance n'est pas à Leicester, il est au Parlement.
Il n'en va pas de même avec l'Église.
L'Église forme vraiment un état dans l'État. Elle a son chef spirituel, vicaire de Jésus-Christ sur la terre et chef de toute la chrétienté, ses lois réputées immuables, qui sont les dogmes, sa hiérarchie et sa discipline si admirablement organisées pour le gouvernement des consciences. Avec l'Etat laïque, l'État ecclésiastique a des rapports étroits, compliqués, dangereux pour l'un et pour l'autre, suivant les circonstances et le moment où l'on se place, mais inévitables et nécessaires. Le clergé anglais a joué un grand rôle dans la crise politique traversée par l'Angleterre à l'époque de Simon de Montfort. Plusieurs des prélats les plus éminents par leurs vertus et par leurs lumières ont préparé, approuvé, servi la révolution de 1258 à 1265. De même que nous connaissons les plaintes de la noblesse, il est nécessaire de savoir quels étaient les griefs du clergé, de quels maux il se plaignait et quels remèdes il souhaitait d'y apporter.
L'article 1" de la Grande Charte de 1215 commence ainsi : « Nous avons accordé à Dieu, et par la présente charte nous confirmons, en notre nom et au nom de nos héritiers et à toujours, que l'Église d'Angleterre doit être libre, posséder ses droits tout entiers, jouir de ses libertés inviolées. Et ainsi le voulons. Et notre bon vouloir est manifeste, puisque nous avons accordé et confirmé la liberté des élections, la plus grande et la plus nécessaire des libertés de l'Église d'Angleterre; cette liberté, nous l'observerons et nous voulons qu'elle soit observée, à tout jamais et de bonne foi, par nos héritiers*. » Cette déclaration formelle fut renouvelée dans les confirmations de la Grande Charte, si fréquentes sous Henri III; le clergé en rappela l'existence dans plusieurs occasions solennelles " ; elle était en effet la garantie de sa dignité, de ses intérêts et de son indépendance.
D'autre part la liberté des élections laissait le roi désarmé en face de l'Église. Les archevêques et les évêques, les prieurs et les abbés n'avaient pas seulement une autorité spirituelle, ils exerçaient aussi im pouvoir temporel fort étendu; les églises ne possédaient pas seulement des biens en libre aumône [libéra elemosyna^ free alms), les prélats étaient aussi des seigneurs féodaux; outre leurs devoirs envers le Saint-Siège ou envers leurs ouailles, ils relevaient du roi pour les baronnies qu'ils tenaient de lui en fief, et à ce titre ils lui devaient, comme de simples chevaliers, le double serment politique de fidélité et personnel d'hommage. Il était donc naturel que le souverain désirât n'avoir pas d'ennemis parmi les titulaires de ces baronnies. De plus U se servait beaucoup du clergé, qui lui fournissait la plupart des scribes, des lettrés, des légistes, nécessaires à l'expédition des affaires déjà fort compliquées du gouvernement. Au xm* siècle, la bureaucratie était encore en grande partie ecclésiastique. Comment le roi pouvait-il récompenser ce clergé, qui lui fournissait ses plus dévoués serviteurs? Les premiers rois normands disposaient à leur gré des dignités ecclésiastiques. La liberté des élections allait-elle à jamais tarir cette importante, cette inépuisable