Voyez la préface de Halliwell, loc. cit
s'exprime en ces termes significatifs : « Ainsi mourut cet homme illustre, le comte Simon, qui dépensa, non seulement ses biens, mais sa vie, povr délivrer les pauvres de r oppression^ fonder la justice et la liberté ^^"j et il ajoute ce portrait curieusement idéalisé : « il était instruit dans les lettres; il se plaisait aux offices divins; il était sobre et veillait pendant la nuit, plus qu'il ne dormait. Sa parole était sûre et son visage austère. Il accordait pleine confiance aux paroles des religieux, et montrait un grand respect envers les prêtres. Il était tout dévoué au bienheureux Robert dit Grossetête, évêque de Lincoln. C'est ce dernier, dit-on, qui lui ordonna de lutter et de mourir pour la cause de l'Église d'Angleterre ; il lui prédit que la paix ne pourrait y être rétablie par un glaive matériel, et que la couronne du martyre récompenserait ceux qui mourraient pour elle. On dit que Simon, après sa mort, brilla par beaucoup de miracles qui, par la crainte du pouvoir royal, se produisirent en secret*. »
La citation est touchante ; le portrait de Simon est incomplet, mais vrai en certaines parties; et, ce qui est important pour nous, il a le mérite de traduire avec fidélité le sentiment populaire. Une main pieuse a recueilli et transmis à la postérité le récit circonstancié, et daté avec le plus grand soin, de plus de deux cents de ces miracles*. Un office a même été composé en l'honneur de ce « nouveau Machabée ' » .
Il convient de rester sur l'impression adoucissante que ces naïfs témoignages produisent sur l'esprit du lecteur. Ce portrait, transformé par la crédulité populaire, est peutêtre plus exact en définitive que ceux que nous pouvons forger après coup, à l'aide de documents insuffisants, et avec nos idées modernes. Il ne faut pas voir seulement en Simon un chef de parti, un égoïste. Nous ne pouvons dire au juste comment son nom devint cher au peuple d'Angleterre ; il se peut que sa tragique mort ait contribué au moins autant que sa vie si bien remplie à cette popularité d'outretombe; mais les faits sont là; ils déposent en faveur de
\. Rishanger, Chronicon de Bellis, p. 6.Voyez aussi à Tintroduction.
2. Publié par M. Hallivell à la suite de la Chronique de Rishanger.
3. Publié par M. Prothero à la fin de la Vie de Simon de Mont fort.
Simon de Montfort. Cet amour du peuple pour le martyr d'Evesham excuse bien des fautes; il est aux yeux de la postérité le meilleur des garants qui recommandent la mémoire du comte de Leicester.
Étrange destinée que celle des Montfort ! Au commencement du xiii'' siècle, cette famille était à peine connue. En quelques années les victoires remportées sur les Albigeois avaient donné un renom européen au sire obscur de Montfort; la plus grande partie du Languedoc, conquise et ruinée par lui, était soumise à sa domination. Rapidement déchue en France après sa mort, la grandeur de sa famille s'était relevée en Angleterre. Le brillant mariage du comte de Leicester avec la propre sœur du roi avait donné à l'heureux époux d'Aliéner une éminente situation dans sa patrie adoptive; ami ou ennemi du roi son beau-frère, à mesure qu'il avançait dans sa carrière d'honneurs, de luttes, de triomphes et d'infortunes, il attirait de plus en plus sur lui les regards de la nation. Occupé de grands projets de réforme, chargé bientôt de les mettre lui-même en pratique, entouré d'une famille nombreuse où il pouvait avec orgueil compter cinq fils et une fille, il atteignit en un instant le faîte du pouvoir, et il en fut précipité d'un seul coup. En 18 mois, cette noble famille avait perdu ses deux chefs : Simon le père et Henri, le fils aîné, tués à Evesham; les survivants étaient dispersés, bannis à tout jamais d'Angleterre; leurs biens étaient confisqués, leur nom rayé de la liste des barons anglais \ Ce n'était rien encore : non seulement cette maison était tombée; elle allait promptement disparaître dans l'oubU et dans le mépris. Triste fin d'un grand nom!
La comtesse Aliéner s'était retirée en France dans le couvent des Dames Augustines de Saint-Dominique, près de Montargis. Nulle demeure ne pouvait mieux convenir à la mère en deuil de son fils aîné, à la veuve de Simon de Montfort. Ce couvent avait été fondé par la famille de Montfort. Plusieurs dames de cette maison y avaient été ensevelies; peut-être même s'en trouvait-il encore en 1266
1. M. Blaauw fait cependant remarquer avec juste raison, p. 342, que J*écu de Simon de Monfort est toujours resté sur les murs de l'abbaye de Westminster, i seul souvenir officiel de son alliance royale et de la place qu'il occupa dans Thistoire anglaise •.
parmi les religieuses. Les vivants et les morts parlaient donc à la comtesse de ce qu'elle avait perdu, et elle voulut perpétuer à son tour le souvenir du comte défunt, en faisant poser dans l'église une pierre funéraire qui portait le nom de son mari*. De cette retraite, où elle devait passer encore neuf années, elle ne cessa d'ailleurs de réclamer et de plaider de tous côtés pour recueillir les débris de sa fortune*; elle mourut, occupée jusqu'à la fin de ses petites querelles et de ses petits intérêts. En 1275, vers le mois de mai, elle avait environ 63 ans. Elle avait trop vécu, puisqu'elle avait vu le glorieux nom des Montfort souillé par le crime de ses fils.
Après la capitulation de Kenilworth, le jeune Simon s'était retiré en France; il essaya plusieurs fois, non sans succès, d'intéresser en sa faveur l'âme compatissante de saint Louis. Henri III de son côté ne s'opposait pas au retour de Simon en Angleterre; mais il y mettait de dures conditions : qu'il vienne avec un sauf-conduit pour se justifier de ses méfaits {excessibus) y écrivait Henri III à saint Louis; on consentait seulement à ne pas le charger des crimes de son père , « pour lesquels il mériterait pourtant bien de perdre l'héritage paternel » '. Simon n'eut garde de se rendre à cette dangereuse invitation. Il était encore en France en mars 1268*; puis nous le perdons de vue
1. Voy. le Dictionnaire d'Expilly, au mot Montargls. Green, Livesof the princesses of England, II, 160.
2. Le 21 février 1266, Henri III prie Je roi de France de terminer tous les débats pendant entre lui, Simon le jeune et la comtesse Aliénor. Calendar, rot. pat., p. 41. — La comtesse réclamait toujours son douaire. Henri III lui accorda enfin une rente de 500 livres. Green. Lives ofprinc, II, 153. Cf. Shirley, II, 304. — Puis elle attaqua devant le Parlement de Paris ses demi-frères pour les contramdre à lui donner sa part des biens possédés par Hugues de la Marche et la comtesse-reine Isabelle. Un arrêt du Parlement décida en 1269 que le comte d'Angoulôme était tenu de donner à la comtesse 40 livrées de terres à titre d'apanage. Ducange, v» Apanagium. Beugnot, Olim, I, 871 ; Actes du Parlement de Parts, p. p. boutaric, I, n» 1743.
3. Lettre de Henri III, du 6 septembre 1267. Shirley, Royal letters^ II, 314.
4. Le 26 mars 1268, Simon de Montfort et Renaud de Pîcquigny nomment deux arbitres pour régler certaines affaires d'intérêt en présence de l'official de Paris, avant la jprochaine Saint-Jean. Clair., 1188, fol. 28. La Chronique de Barth. Cotton dit, p. 146, qu'en 1271 Simon vint en Angleterre, « ut sepulcrum venerabilis Symonis patris sui, quandam comitis Leycestrie, etHenricifratrissui, visitaret. » C'est sans doute une erreur.
pendant trois ans. Nous le retrouvons en Italie, en 1271, avec son frère Gui.
Celui-ci parait l'y avoir devancé : dès le commencement de Tannée 1267, il avait réussi à intéresser en sa faveur le fils aîné de Charles d'Anjou, Charles, prince de Saleme, qui demanda inutilement sa grâce au roi d'Angleterre \ Il se fit un nom en combattant sous les étendards du comte Aldobrandino Rosso dell' Anguilara, dont il épousa bientôt la fille et unique héritière*. Mais il ne faut pas le confondre avec cet autre Gui de Montfort qui se comporta si vaillamment à la bataille de Tagliacozzo \
En 1271, les deux frères se trouvaient à Viterbe, avec une partie des chefs de la désastreuse expédition de Tunis, à laquelle ils avaient peut-être pris part. Le fils de Richard de Cornouailles, roi de Germanie, Henri d'Allemagne, y vint aussi pendant le carême. Les deux Montfort nourrissaient contre leur cousin une haine sanguinaire; ils le rendaient responsable des affreuses mutilations qui avaient outragé le cadavre de leur père ; ils résolurent de se venger. Le 13 mars, le jeune prince était en prières dans une des églises de la ville*, lorsque les deux frères l'assaillirent à l'improviste, le frappèrent à coups redoublés, et le traînèrent hors de l'Église. « Henri leur cria merci, jointes mains, pour Dieu, qu'ils ne l'occissent. Mais Gui lui répondit : Tu n'eus pas pitié de mon père ni de mon frère ! » Puis, après avoir achevé la victime : « J'ai fait ma vengeance » , s'écria-t-il, et il s'enfuit avec son frère auprès de son beau-père le comte Rosso ^
Cet odieux attentat souleva parmi les princes et seigneurs présents la plus vive indignation ; les deux rois de Sicile et de France flétrirent le crime. Mais la vacance du Saint- Siège (29 novembre 1268-1" septembre 1271), la mort de Richard de Cornouailles (9 avril 1272), et celle de son