‹ Simon de Montfort, comte de Leicester: comte de Leicester, sa vie (120?-1265Chapitre 62 sur 232 · Voir la lettre du 23 mai, Appendice, n · texte numérisé non relu

Voir la lettre du 23 mai, Appendice, n

5. D'assez mauvaise grâce d'ailleurs : Nous donnons la Bigorre à notre oncle, disent Esquivât et Jourdain, ■ parce que nous aimons mieux la voir dans ses mains que dans celles d'un autre. »

6. La question de la Bigorre avait été réservée, dans le traité de

qui avait reconnu la suzeraineté de Henri III lorsqu'il n^était pas encore brouillé avec lui, la répudia-t-il le jour oùjil fut devenu chef du parti des barons ligués contre le roi ? Toutes ces explications peuvent être présentées tour à tour ; aucune n'est satisfaisante. Nous n'avons que des chartes, mais elles se contredisent l'une après l'autre, et pas un historien, pas un chroniqueur ne vient nous apporter la clé de ces contradictions. Le résultat du moins de tant d'événements obscurs, qu'ils soient le fruit du hasard ou de l'intrigue, n'est pas douteux : pour l'avenir, l'acte du 20 juillet 1262 préparait un des procès les plus compliqués que le Parlement de Paris ait eu à régler jamais : avant la fin du siècle il devait mettre aux prises les deux rois de France et d'Angleterre ; mais c'est le roi de France, en définitive, qui devait rester l'héritier du comte de Leicester*. Pour le présent cet acte créait un conflit de plus entre Henri III et son beau-frère : leur antagonisme éclatait aux pieds des Pyrénées au moment où, sur les bords delà Tamise, leurs rapports s'aigrissaient chaque jour davantage.

On le voit : en France non moins qu'en Angleterre, Simon de Montfort avait des intérêts multiples, des biens considérables, une grande situation poUtique. Les affaires de France le touchaient autant que les affaires d'Angleterre. La guerre entre les deux pays pouvait compromettre ses droits au sud et ses prétentions au nord de son

Paris, 1259, avec plusieurs autres d'importance secondaire. Pendant qu'il négociait ce traité en 1259, Simon avait envoyé en Angleterre son clerc, Raimond Bodin d'Aurillac, pour traiter devant le conseil « quant que apendoit a Tafere de Bigore ». Appendice n« 27.

1. Quand Simon fut mort (1265), la comtesse sa veuve, réfuffiée en France, donna au comte de Champagne et roi de Navarre, liiibaut, tous les droits qu'elle possédait sur laBigorre » par ocheison de nostre seiçneur, Monsieur Symon de Montfort, comte de Lyncestre, qui eut ladicte comté de Monsieur Eschivat de Chabanes, avant lui conte de Bigorre » (octobre 1265) ; de son côté Simon jeune céda audit Thibaut « le chastel de Lourde et ses appartenances et o tout le droit oue nous avons et pouvons avoir en la conté de Bigorre ». Merlet, toc. cit., p. 317. Mais en réalité Esquivât, rentré dans son duché, y vécut, non sans troubles, jusqu'à sa mort (1283). Il ne laissa pas d'héritiers directs. Sa succession fut alors disputée par plusieurs prétendants ; le roi d'Angleterre, en vertu de l'acte de novembre 1253, la reine de France, Jeanne de Navarre, les collatéraux de Jourdain de Chabanaîs. Voir tout ce procès dans Marca, Merlet, et surtout Ch. Rocher, aux ouvrages cités.

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pays natal, comme la mauvaise administration de Henri III pouvait mettre en danger sa fortune et sa sécurité personnelle dans son pays d'adoption. Et tout état de cause, il n'aurait pu rester indifférent aux destinées des deux royaumes. Son caractère, ses idées, les circonstances l'appelèrent bientôt à y exercer ime influence tout à fait prédominante. Comment s'était-il préparé à jouer ce rôle de chef de parti; quelle part sa famille, ses amis avaient-ils prise à la formation de ses idées ; quels étaient la situation du gouvernement et l'état des esprits en Angleterre vers le milieu du xiii* siècle, tels sont les points qu'il faut étudier maintenant.

La comtesse Aliénor donna six enfants à son mari ^ ; mais il ne semble pas que les époux aient toujours vécu en parfait accord. Ecoutons l'honnête et doux Adam de Marsh : la comtesse avait accompagné son mari en Gascogne; d'Angleterre, Adam lui envoie une longue et vive exhortation au sujet des querelles qu'elle avait avec Simon de Montfort, et de son goût immodéré pour la toilette*. « Les emportements de la colère, lui écrit-il dans son style entortillé, détruisent la paix du ménage, rompent les liens que Dieu a voulu serrer si fortement quand il a dit : Faisons à l'homme

une compagne semblable à lui Dans la colère, le cœur

palpite, pousse le bras qui frappe, met en mouvement la langue qui maudit, bouleverse l'intelligence, engendre la haine des êtres qui sont le mieux faits pour s'aimer, et rompt le pacte de l'amitié. » N'y a-t-il là qu'un simple développement de rhétorique, une réminiscence lointaine d'un ancien traité sur la colère, ou plutôt ne saisit-on pas une allusion discrète à quelque scène d'intérieur où la femme eut la parole vive et la main leste ? « Plaise à Dieu, continue sévèrement le moine franciscain, que cette peste exé-

1. Cinq fils et une fille : Henri, filleul de Henri III, Simon et Gui, qui déshonorèrent le nom de leur père en se souillant, en 1271, du sang de leur cousin, Henri d'Allemagne ; Robert, dont l'histoire ne parle pas ; Amaury. La fille portait le nom de sa mère. On retrouvera la plupart de ces personnages dans la dernière partie du présent ouvrage.

2. Lettre eux, p. 294. Cette lettre n'est pas datée ; on peut supposer qu'elle est de l'hiver 1249-50. La forme du nom que je donne à Adam fait supposer au'il était d'oriçine anglaise. M. Hauréau pense qu'il pourrait aussi bien être d'origine française ou normande. Journal des Savants, cahier de décembre 1882.

crable ne jette pas votre âme, ornée par la gloire multiple de tant de titres illustres, dans la détestable ignominie du péché ! » Et plus loin il ajoute : « Que la sévérité de mes paroles ne vous étonne pas. Mais pourquoi cette recherche excessive de votre toilette, ces dépenses énormes et ce goût insensé pour des ornements superflus qui provoquent la majesté divine? » Ailleurs au contraire * , il l'engage à faire entendre à son mari des conseils de modération et de prudence : « Si rillustre comte votre époux a magnanimement entrepris pour l'honneur de Dieu et le salut de l'Eglise, pour le service du roi et l'utilité des- peuples, et confiant dans l'appui du Sauveur, qui, je l'espère, ne lui fera jamais défaut, cette tâche, presque désespérée dans un si grand péril, de conserver au roi votre frère et à ses hoirs la province de Gascogne, vous devez, vous et tous ceux que l'amitié lie au comte, éclater en joyeuses actions deg^âces^ Que si, par suite de mesures inconsidérées, mais dictées par ime louable intention, il a observé moins strictement qu'il n'aurait dû certains traités, s'il s'est livré à des dépenses excessives^ cependant, comme il a été manifestement poussé par la nécessité, c'est à vous, par la pieuse industrie de votre circonspection bienveillante, et en mettant fin à tous les débats des irritantes disputes, de l'amener peu à peu, par votre douceur et vos conseils, à se conduire avec plus de prudence à l'avenir. » Sous les termes adoucis de cette lettre, ne retrouvons-nous pas l'indice de ces discordes dont nous parlions plus haut? Ces « irritantes disputes » sont donc bien répétées, pour qu'Adam de Marsh y revienne avec tant d'insistance ? Mais ont-elles eu quelque influence sur le caractère de Simon de Montfort? L'ont-elles rendu plus impérieux, plus emporté qu'il ne l'était par nature? La comtesse Aliéner prit-elle parti pour ou contre son frère, ou resta-t-elle neutre entre le roi et le sénéchal d'Angleterre ? Nous l'ignorons. Disons seulement que

1. Lettre clxi, p. 297. Comparez ce que dit à peu près à la même époque Robert de Sorbon de la reine de France, Marguerite de Provence, femme de saint Louis. Hauréau : Les propos de maître Boberi de Sorbon dans la Bévue politique et littéraire, l«' décembre 1883.

2. La comtesse aurait- elle marqué quelque mécontentement à propos des affaires de Gascogne ?

3. Ces paroles ne sont-elles pas la condamnation du gouvernement de Simon en Gascogne ?

Simon épousa toutes les querelles de sa femme, soit contre Henri III à Tégard de son douaire, soit contre ses demifrères les Poitevins, auxquels elle disputait une partie de l'héritage de leur mère, la comtesse-reine Isabelle * . Disons enfin que, pendant la guerre civile, la comtesse partagea la destinée de Simon, et qu après Evesham elle dut s'exiler; traitée en ennemie de la couronne, elle ne rencontra de sentiments affectueux qu'auprès du prince Edouard son neveu, le filleul de son mari.

Si la vie de famille de Simon de Montfort se dérobe à nos yeux sous un voile difficilement pénétrable, les amis du comte de Leicester nous sont mieux connus. Il en eut beaucoup, et, le fait doit être soigneusement noté, les plus illustres appartenaient au clergé, soit au clergé régulier comme Adam de Marsh, soit au clergé séculier comme l'ardent et savant évêque de Lincoln, ou comme le réformateur archevêque de Rouen, Eudes Rigaud.

Deux nouveaux ordres monastiques avaient fait une rapide fortune en Angleterre, dans les premières années du XIII* siècle; c'étaient les Dominicains et les Franciscains'. Les premiers disciples de saint François y étaient arrivés en 1226, deux ans après la mort du fondateur de leur ordre. Malgré l'hostilité des maisons religieuses plus anciennes et d'une partie du clergé séculier, ils s'étaient étabUs dans plusieurs grandes villes, où ils apportaient au menu peuple des artisans une prédication plus à la portée de leurs intelligences encore grossières, et des soins médicaux plus empressés que par le passé. Les dons affluèrent bientôt de toute part, et, trente ans après leur arrivée, ces moines voués à la pauvreté possédaient cinquante couvents en Angleterre. D'ailleurs ils ne se contentèrent pas d'apporter aux pauvres gens la consolation de l'âme et du corps, ils fournirent aussi de brillants professeurs à la naissante université d'Oxford : Adam de Marsh était un franciscain, et Robert Grossetête fut recteur de l'école qu'ils avaient ouverte dans cette ville. Ils établirent des professeurs [lectores) à Hereford, à Leicester, à Bristol, à Cambridge;

1. Comme on Ta dit plus haut, le manuscrit 1188 de Clairembault à la Bibliothèque nationale contient plusieurs actes relatifs à ces démêlés.

2. Voy. la préface que M. Brewer a mise en tête de ses Monumenta franciscana. Cf. R. Pauli, Bischof Grosseteste und Adam von Marsh. Tubingue, 1864.

« le don de la sagesse débordait à ce point dans la province d'Angleterre, qu'avant la déposition de Guillaume de Nottingham, il y avait trente professeurs dans ce pays et que leur succession régulière aux universités était assurée * » .

Bien qu'ils eussent précédé de plusieurs années les frères Mineurs en Angleterre, les Prêcheurs, disciples de saint Dominique, ne parvinrent jamais au même degré d'influence ni de popularité. Ils n'avaient pas, comme dans le Languedoc, à prêcher ou à poursuivre les hérétiques; leur rôle, plus modeste et plus humain, fut surtout enseignant. La nouveauté de leur enseignement résidait dans l'étude constante, minutieuse, des livres saints. Peu versés en général dans la connaissance des lettres profanes, c'est dans la Bible qu'ils cherchaient toute science. Ce sont les Dominicains qui ont fabriqué les fameuses concordances, travail considérable, et dont on se sert encore; on sait que Hugues de Saint-Chier, plus souvent appelé en Angleterre Hugues de Vienne, moine aux Jacobins de Paris, achevait vers 1260, avec la collaboration d'un grand nombre de moines, anglais pour la plupart, les concordanciae majores, dites encore concordanciae anglicanaa^. Leurs traités de morale sur les Sept Commandements, sur les Vices et les Vertus, sur le Pater noster^ ont, pendant tout le moyen âge, joui d'une vogue immense, qu'attestent les nombreux manuscrits conservés jusqu'à nos jours dans les bibliothèques de l'Europe. Un au moins de ces traités, de Viiiis et Virtutiàus, œuvre, soit du dominicain Guillaume Perrault, soit plutôt de Jean de Galles, que ses frères avaient surnommé Jfrbor vitae^ faisait partie de la librairie de Simon de Montfort ^

1. Thomas d'Eccleston, de Adventu fratrum minorum in Angliam^ publié par Brewer dans \qs Monumenta franctscanay p. 38 ; cf. p. XLix. Cf. Mullinger : The UniversUy of Cambridge^ p. 90.

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