‹ Simon de Nantua ou Le Marchand ForainChapitre 10 sur 54 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

Simon de* Nantua 'met d'accord deux plaideurs.

Simon de Naistua avait à faire à Semur^ et, pour nous rendre dans cette ville , nous devions passer par Dijon. Avant d'arriver à cette capitale de l'ancienne Bourgogne , nous nous arrêtâmes un soir dans une auberge , où il y avait déjà plusieurs personnes qui y étaient arrivées avant nous.

Simon de Nantua , qui aimait la compagnie , proposa de souper tous ensemble , eu payant chacun son ëcot. Sa proposition fut i^énëralement acceptée , et l'on se mit gaiement à table, pour manger une excellente soupe aux choux , du lard et des pomraes-de-terre.

Au moment de notre arrivée , il y avait dans la cuisine deux hommes qui se disputaient avec beaucoup de vivacité. Ils ne cessèrent point , même lorsqu'on fut à table , et continuèrent leur discussion la bouche pleine. — Je te répéterai , disait l'un , ce que je t'ai déjà dit cent fois ; il y a plus de trente ans que je laboure ce triangle et je ne connais que cela. — Eh ! morbleu ! disait l'autre , il y a plus de trente ans que tu as tort de le labourer, puisqu'il ne t'appartient pas. — Comment ! il ne m'appartient pas ! — Non , et je te le ferai bien voir. J'ai mes titres, et le cadastre te prouvera que ce morceau de terre dépend de ma propriété. — Je me moque du cadastre, et je labourerai , comme j'ai fait jusqu'à présent. — Tu ne laboureras pas. — Je lahourerai. — Nous plaiderons. — Soit. Tu perdras ; il y a prescription. — C'est ce qu'il

' faudra voir. — A la bonne heure. — II y a un tribunal à Dijon.

Ah ça ^ dit Simon de Nantna , avez vous bientôt fini ? Et sommes nous ici pour brailler ou pour manger? — C'est un trippon, qui veut s'emparer de mon bien , répond une des parties. — C'est un drôle, dit l'autre, qui jouit du mien depuis trente ans , et qui ne veut pas me le rendre. Tous les ans , il avance un peu plus le sillon sur ma propriété. — Et vous voulez plaider pour cela? reprit Simon de Nantua; combien peut valoir ce coin de terre ? — Mais , environ cinq cents francs. — Ah ! cela vaut bien en effet la peine d'en dépenser douze ou quinze cents , pour savoir h qui il appartiendra. — Comment ! douze ou quinze cents francs ! — Au moins , ajoute Simon de Nantua. Il me paraît que vous ne savez pas bien ce que c'est qu'un procès. On ne se fait pas rendre justice gratis , dans ce monde. Il en coûte fort cher pour avoir raison , et encore plus pour avoir tort. Quand on plaide, il faut payer l'avoué , le greffe , l'enregistrement , le timbre; et tout cela va très-vite , quoique le procès aille fort lentement. Lorsque ensuite il est fini , celui qui a perdu n'en-

tend pas raison ; il appelle , et il faut recommencer à perdre son temps et son argent. Il y a un proverbe qui dit : qu'à k fin d'un procès , un plaideur s'en va en chemise et l'autre nu : c'esl-à-dire , que l'un a beaucoup perdu, et que l'autre est ruiné. Rien n'est plus vrai, mes amis. Que Dieu me préserve de mettre jamais le pied dans la maison de la chicane! c'est un vrai puits perdu , tout y entre et rien n'en sort. Si quelqu'un voulait me forcer à plaider, je crois que je lui abandonnerais plutôt la moitié de ce que je possède ; car, au moins, il me resterait l'autre moitié , et de plus mon repos et mon sommeil , auxquels je tiens beaucoup. Tenez , si vous m'en croyez, arrangez-vous et ne plaidez pas. — Mais , père Simon , ce n'est pas moi qui veux plaider ; c'est lui qui est processif comme un Normand, et qui ne veut pas entendre raison, — Eh ! pas du tout ; c'est lui au contraire qui est menteur comme un Gascon, et qui fait semblant de ne pas savoir que le quartier est à moi. — Processif comme un Normand, menteur comme un Gascon,^ voilà des mots, dit Simon de Nantua , qui ne signifient rien du tout ; et c'est mal à propos insulter des

hommes qui valent hïen ceux des autres provinces. Les ÎNormands ne sont pas plus processifs , ni les Gascons plus menteurs , que ceux de votre pays. LeNorniaiid hésite long temps à dire , oui ou 7ion, cela peut bien être ; mais aussi, quand une fois il le dit , c'est bien dit , et Ton peutycompter. Cela vaut mieux que de parler légèrement, et de n'être pas sur soi-même de ce qu'on affirme , ou de ce qu'on promet. On est plus tranquille sur un cheval entêté, que sur un cheval quinleux. Il est plus prudent de rester en place, que de marcher sans savoir où l'on va. Le Gascon est lin et rusé; mais, aussi , il est spirituel , actif, ingénieux ; il sait fort bien se tirer d'un mauvais pas, et raccommoder une mauvaise affaire. Il n'y a pas de mal à cela , quand ce n'est pas aux dépens des autres Par exemple, si nous en avions un ici, je gage qu'il vous donnerait quelque bon moyen pour terminer votre diflérend sans plaider. Il vous dirait, je suppose : Vous croyez tous deux avoir raison , eh bien ! tirez au sort plutôt que de plaider ; car le jeu ne vaudrait pas la chandelle. Cela ne vous coûtera rien , et celui qui perdra aura encore plus gagné que si la justice lui eût

donné gain de cause. Si vous ne voulez pas vous en rapporter au sort, eh bien l partagez en bons voisins, et sans payer d'experts ; cultivez ensuite avec soin votre terre, tâchez d'en doubler le produit; tout sera profit : et buvez un coup là-dessus. — Je crois , ma foi ! qu'il a raison , dit l'un des plaideurs. Qu'en penses-tu, maître Pierre? Tiens, faisons comme il dit : notre argent sera mieux placé sur un hectare de plus, que dans la caisse de l'enregistrement. — Eh bien ! soit , maître Jacques , j'y consens , à ta santé ! mais cela n'empêche pas que le terrain ne fût bien à moi. — C'est ce dont je ne conviendrai pas. — Eh ! là , là , dit Simon de Nantua, allez vous recommencer ? Gare à l'enregistrement, et aux grosses de l'avoué ! — Allons, allons , soit , n'en parlons plus ; c'est une affaire entendue.

Sur ce , les parties s'embrassèrent , et toute la compagnie alla se coucher , en disant : C'est un drôle d'homme que ce père Simon; mais il faut convenir qu'il est de bon conseil.

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