SIMON DE NAIS TU A
Et pourquoi n'avez -vous pas suivi sa profession ?
LE MENDIANT
C'était bien son désir, et il avait même commencé à me montrer son état; mais cela ne me plaisait point. J'ai appris ensuite àêtre tisserand , vannier, charpentier; tout cela me répugnait, et je ne voulais pas être artisan.
Par fierté, peut-être? Et que vouliezvous donc faire ?
DE NAIN TU A. 3q
LE MENDIANT
Je voulais être commis chez un ne'gociant , clerc de notaire , ou placé dans quelque bureau. J'ai quitté Nanci avec cette espérance , pour aller à Paris. Mais je n'ai pu réussir à rien de ce que je désirais. J'ai eu le malheur de fperdre mon père , après avoir mangé le peu d'argent qu'il m'avait donné , en se gênant beaucoup. Enfin , je me suis vu sans ressources et réduit à demander l'aumône, comme je fais.
Voilà où conduisent la vanité de rougir de sa condition , et la présomption de vouloir en sortir, quand on n'a pas assez de talens pour cela. Si vous eussiez sagement continué l'état de votre père , mon ami , vous eussiez hérité de ses pratiques , et vous seriez aujourd'hui un honnête artisan , libre et indépendant. Toutes les professions sont honorables , quand elles sont utiles et qu'on les exerce avec probité. Il n'y a d'humiliant que ce qui est malhonnête ou inutile. Aucun état ne déshonore un homme ; mais un homme déshonore parfois son état. Celui qui veut
monter plushaut qu'il ne peut, risque atout moment de tomber plus bas qu'il n'était. IX'est-ce pas une grande folie que de lâcher ce qu'on a dans la ma'n, pour saisir ce qui est à cent pas de nous. Tenez , ce sont de vilaines choses que l'orgueil , l'ambition et la vanité ; elles nous font faire des sottises, et se chargent elles-mêmes de nous en punir. Celui qui rougit de faire ce qu'a fait son père , n'a pas un trop bon cœur : il en portera la peine tôt ou tard, et il sera bientôt forcé de rougir honteusement de lui-même. Vous avez reçu cette terrible leçon; mais comment se fait-il que vous ne soyez pas retourné à quelque métier honnête , plutôt que de vous livrer à celui que vous faites ? li y a peut-être bien un peu de paresse dans votre fait. Prenez garde; c'est un vice qui mène loin. Il vous a déjà conduit à mendier sans honte ; il peut insensiblement entraîner jusqu'à être criminel sans remords. Un homme oisif et fainéant, est un être inutile sur la terre : il ne sert ni à lui, ni aux autres, et quand il quitte la vie , il ne fait que débarrasser le monde. Dieu nous a tous placés ici bas pour travailler, et pour nous servir les uns les autres. Sa providence veille sur
DE NANTUA. 4l
tous. Il a voulu qu'il y eût des riches , qui occupassent les pauvres et qui les fissent vivre. Mais il a donné aux riches bien des soucis , afin qu'ils ne fussent pas plus exempts de peine et de travail que les autres; car il voit tous les hommes d'un même œil et ne fait pas de distinction entre ses enfans. Il faut avoir confiance en lui et respecter ses décrets. Il vent que chacun se trouve bien à la place qu'il lui a assignée, et Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Fions-nous à sa sagesse, et ne murmurons jamais. La religion est là , pour nous donner courage et consolations. Venez avec nous à Semur, mon ami ; je vous ferai entrer h la manufacture de draps; et, si vous vous conduisez comme un bon chrétien et un honnête garçon , vous verrez que la Providence aura soin de votre sort.
Simon de Nantua prêchait quelquefois un peu durement : mais , quand cela lui arrivait, son sertnon était toujours suivi , comme vous voyez , par quelque acte d'humanité qui en faisait oublier la sévérité.