CHAPITRE X
Sensibilité de Simon de Nantua , et bons conseils qu'il donne à l'occasion d'un décès et d'un inventaire.
Nous voilà arrivés à Semur. Nous n'y fûmes pas plus tôt, que Simon de Nantua conduisit notre jeune homme à la manufacture de draps, pour le pre'senter au Propriétaire. Il n'est pas besoin de dire que, d'abord , il avait eu le soin d'examiner scrupuleusement les papiers de cet inconnu, pour s'assurer de ce qu'il était : car Simon de Nantua avait trop de prudence et de sagesse pour s'en rapporter aux paroles d'un aventurier. Présenté par Simon de Nantua, ^ui jouissait de beaucoup de considération et de confiance, ce garçon ne pouvait manquer d'être admis, à moins qu'il ne se trouvât pas une seule place. Il le fut donc , après avoir bien promis de se conduire comme on pouvait le désirer, et de travailler avec ardeur.
En sortant de la manufacture, Simon de Nantua voulut aller voir de suite un ancien ami qui devait, en grande partie, sa fortune aux bons conseils de Simon. Cet ami était
un marchand mercier, établi depuis quinze ans à Semur, où il avait fait d'assez bonn'es affaires. Il en faisait encore tous les ans avec Simon de ÏSantua, qui logeait ordinairement chez lui, en passant par cette ville. INous nous rendîmes ensemble au domicile de ce brave homme. Mais qu'on se figure la douleur de mon compagnon , lorsqu'en y arrivant , nous trouvons toute une famille dans les larmes, et nous apprenons que le })auvre Germain venait d'expirer à la suite d'une maladie de quinze jours. La femme du défunt , son fils , ses filles et son gendre ne purent qu'embrasser, en sanglottant , le triste Simon, que cette nouvelle venait d'attérer, comme s'il eût été le frère de Germain. Ce tableau avait quelque chose de si déchirant, la douleur de la famille était si vraie , si touchante , celle de Simon de Nantua paraissait si grave, si profonde, que je ne pus moi-même retenir mes larmes, quoique je ne connusse pas celui qui était l'objet de tout ce deuil.
Après avoir payé ce premier tribut à la mémoire de son ami, Simon de ^Nantua pensa aux intérêts de toute la famille. Il n'était pas de ces hommes qui, lorsqu'ils
DE NANTUA. l^rj
voient souffrir les gens, se sauvent au lieu de leur porter secours , sous prétexte qu'ils ont le cœur trop sensible pour supporter l'aspect de la douleur. Il ne pensait pas que ce fut une sensibilité bien louable et bien utile, que celle qui fait oublier toutes choses à celui qui l'éprouve, et ne le conduit point à secourir ses semblables.
Simon de TSantua appela à part le gendre de Germain et lui dit : Mon cher Dumont , où en sont les affaires? — Eu bon état, à ce que j'ai pu voir. — Tant mieux : et dis-moi, je te prie, pourquoi les scellés ne sont pas encore apposés sur la caisse, le magasin et les papiers de ton beau-père? — Mais, croyez vous qu'il soit absolument nécessaire de faire ces frais-là ? Nous ne nous disputerons certainement pas entre nous, et nous n'avons que faire de la justice. — Voilà qui est fort mal raisonné , quoique ce soit le raisonnement d'un honnête homme. Il ne faut jamais négliger en rien les formalités prescrites par les lois. Ceux qui font ces lois y refléchissent ; les mûrissent long - temps , et nous devons penser que, s'ils les adoptent, ils ont vu qu'elles étaient nécessaires. Car enfin ils en savent plus que nous là-dessus. Voilà
ua chef de famille qui meurt ; son bien va être divisé : il faut que tout cela soit bien clair, et que jamais il ne puisse y avoir lieu au moindre soupçon de part ou d'autre. Un bon moyen pour être toujours unis, c'est de n'avoir point d'intérêts à discuter; car c'est l'intérêt qui brouille la plupart des familles. De plus, ton beaupère était dans le commerce; il a conséquemment des créanciers et des débiteurs, et il y aura une petite liquidation à faire; or, il est important que tout cela ait lieu dans les formes légales. Faire un mventaire, dans les cas pareils à celui-ci, est un devoir, duquel on s'écarte rarement sans avoir sujet de s'en repentir. Les lois sont faites pour nous protéger tous et pour assurer nos droits : si nous refusons leur protection , et qu'il nous arrive malheur, à qui devrons - nous nous en prendre ? Allons, c'est à toi, mon cher Dumont, à te mêler de tout cela. Il faut, sans plus tarder, avertir le juge de paix et se mettre en règle.
DE ISA •NTL A.