CHAPITRE XI
Grande satisfaction qu'éprouve Simon de Nantua en trouvant que ses bons avis ont fructifie'.
• Simon de Nantca , qui ne sëjournaif; dans chaque endroit, qu'autant qu'il y avait à faire, et qui aimait à mettre son temps à profit, n'avait pas compté passer plusieurs jours à Semur. Mais il y fut retenu par l'événement dont nous avions presque été témoins, et il ne voulut pas quitter brusquement la famille désolée de son ami. Nous passâmes auprès de ces bonnes gens la moitié d'une semaine. Sniion de INantua leur fut très-utile , et leur donna d'excellens conseils pour les dispositions qu'ils avaient à faire; mais il s'efforça surtout, par ses discours pleins de raison et de sensibilité, de leur inspirer de la résignation et du courage. Enfin , au bout de quatre jours, nous quittâmes Semur et nous prîmes le chemin de Bar-sur-Aube.
Simon de Nantua était triste et ne parlait plus autant que de coutume. Il poussait de temps en temps de profonds soupirs, et pai'aissait regretter vivement l'ami qu'il
venait de perdre. Cependant , comme il avait une âme aussi forte que sensible , il reprit peu à peu son air ordinaire et sa forme de conversation accoulumëe.
Nous nous arrêtâmes le soir dans un petit village, dont je ne me rappelle pas le nom , où il connaissait quelques personnes. Il paraît qu'il était particulièrement aimé dans ce pays-là , car ce fut une joie aussitôt qu'on le vit. Les jeunes garçons et les jeunes (illes surtout étaient, enchantés de son arrivée. — Ah ! il nous racontera quelque histoire de ses voyages, disaient-ils; il est si drôle quand il conte ces choses-lh , et il est si bon enfant ! Eh bien , père Simon , qu'avez-vous fait , depuis que nous ne vous avons vu? Avezvous appris quelque chose de nouveau que vous puissiez nous dire? — Oui, vrailuent , mes amis , j'ai appris des choses qui vous intéresseront , car je puis vous donner des nouvelles de deux personnes de ce village , que j'ai rencontrées dans ma dernière tournée , et qui m'ont fait part de leurs aventures : je vous conterai cela après souper; mais dites -moi d'abord, vous-mêmes , si les choses vont bien ici depuis que j y ai passé ? On avait bon be-
DE NAÎSTUA. 5l
soin de se corriger sous plusieurs rapports. Je me rappelle y avoir vu de jeunes filles qui faisaient les coquettes et qui avaient beaucoup plus de vanité qu'il ne convient. Il y avait aussi de jeunes gaicons qui , au lieu de s'occuper à quelque chose d'utile le dimanche, après avoir rempli leurs devoirs de chrétiens, s'en allaient au cabaret jouer aux cartes, perdre leur argent et s'enivrer. Je n'ose pas dire qu'il y avait même des pères qui ne leur donnaient pas un trop bon exemple; mais je me souviens cependant d'en avoir vu un rentrer chez lui la tète fort échauffée parle vin , et maltraiter rudement sa pauvre femme. — Ah^ père Simon, dit une jeune fille, vous ne verrez plus rien de semblable dans le pays. On a suivi vos conseils et ceux de notre bon curé. Nous ne savons pas encore tous lire malheureusement, et nous le regrettons beaucoup ; mais M. le curé et M. le Maire nous ont promis que bientôt il y aurait ici une école, où nous pourrions aller nous instruire le dimanche. En attendant , mon frère qui a appris à lire au régiment, quand il était caporal, nous fait la lecture le dimanche soir; et c'est la même chose dans presque toutes les mai-
sons du village. Vous voyez bien ces livres sur celte table? ce sont \ Evangile, la Doctrine chrétienne , \ Imitation de Jésus- Christ, et deux ou trois autres, qui renferment des histoires comme vous en racontez et de bons conseils comme vous en donnez. Je vous assure, père Simon, que nous sommes devenus beaucoup plus raisonnables depuis que nous nous occupons comme cela , et nous nous amusons aussi bien davantage.
— Je suis tout-à-fait ravi de ce que vous me dites, et voilà une grande satisfaction pour moi , dit Simon de Nantua. Continuez , mes amis, et vous vous en trouverez de mieux en mieux. Surtout, quand il y aura une école du dimanche dans ce village , ne manquez pas de la suivre grands et petits. Vous devez être bien reconnaissans envers votre Maire et votre curé, des soins qu'ils prennent pour vous procurer les moyens de vous instruire , car c'est un grand cadeau qu'ils vous font.J'aime avoir que vous le sentez, et que vous en parlez comme je viens de l'entendre. Je ne saurais vous dire quel plaisir j'éprouve à vous trouver dans ces bonnes dispositions.
Mais, mes amis, ce n'est pas tout de se
proposer le bien , il faut perse'vérer à le faire. Une bonne résolution est le premier pas , et le premier pas est toujours le plus ditficile. Voyez donc comme il serait fou de retourner en arrière, quand on n'a plus qu'à marcher devant soi dans un beau chemin tout tracé. H est cependant vrai qu'il y a des gens très-forts pour projeter de belles choses, et tout aussi prompts à ei> abandonner l'exécution. Ces gens-là sonr des insensés et il se faut garder de les imiter. Si petite que soit une tâche, on ne la remplit pas sans persévérance : c'est une vertu nécessaire à la pratique de toutes les autres. On entend souvent dire, je ferai , et l'on ne voit pas toujours faire; pourquoi? c'est que ceux qui le disent n'ont pas de persévérance. Il est bien peu d'hommes qui n'aient ressenti des mouvemens de vertu; mais quel mérite y a-t-il à cela, si ces mouvemens brillent et disparaissent comme l'éclair? le mérite consiste à suivre la bonne route, quand une fois on la tient. C'est ce que vous ferez , mes amis, je l'espère. Vous y êtes dans cette bonne route : marchez-y tout droit sans vous détourner, et vous êtes sûrs d'arriver où? au bonheur, qui suit partout la vertu.
^ CHAPITRE XIL
Simon de Kantua raconte l'histoire d'une fille laborieuse et d'une fille dissipe'e
Je vous al promis, dit Simon de Nantua après le souper, de vous donner des nouvelles de deux personnes de votre paye; , et Je vais le faire d'autant plus volontiers, que leur histoire pourra vous servir de leçon , à vous autres jeunes fiiles.
Vous vous rappelez bien Catherine Gervais et Coietle MiL'haud? Vous savez qu'elles ont quitte' toutes deux le pays pour aller se placer en maison à Paris. Je lésai rencontrées dans cette ville, et j'ai su par elles-mêmes ce qui leur est arrivé depuis leur départ du village. C'est ce que je vais vous répéter.