HISTOIRE DE COLETTE MICHAUD
Colette Michaud , reprit Simon de Nantua, était fort jolie , comme vous venez de le dire ; mais malheureusement elle le savait trop bien, et surtout elle aimait beaucoup trop à se l'entendre dire. Elle n'avait pas l'ombre de piété , et n'allait à
l'église que quand il lui était impossible de faire autrement. Son occupation de toute la semaine était de penser à la manière dont elle s'habillerait le dimanche , pour \ aller à la danse. Elle avait peur de noircir sa peau ou de durcir ses mains, en sorte qu'elle n'aimait à travailler ni dans les champs, ni à la cuisine. Le peu d'ouvrage qu'on la contraignait à faire était mal fait, parce qu'au lieu d'y apporter de l'attention, elle repassait dans son esprit tous les complimens qu'elle avait reçus des jeunes garçons. Sa grande envie était d'aller à Paris , car elle avait entendu dire qu'on s'y amusait beaucoup, et elle pensait que la ville lui convenait plus que le village. Elle tourmentait sa mère à ce sujet ; mais la bonne femme, qui savait bien tous les dangers quecourrait sa fille, ne voulait pas y consentir. Cependant , ne sachant plus que faire de cette petite évaporée , la mère Michaud se décida enfin à l'envoyer h Paris, dans une maison que lui indiqua M. le curé, et où il la recommanda fortement, avec prière de veiller sur elle le plus qu'il serait possible. Il donna à Colette, au moment de son départ, les avis les plus sages et les plus paternels ; mais
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c'étaient autant de paroles perdues : Tëtourdie n'écoutait pas et ne songeait qu'au bonheur daller h la \ille. Pauvre Colette ! Elle arrive : elle est place'e en qualité de bonne d'enfans. La malheureuse n'y entendait rien : elle laissait crier les enfans, ne prenait pas gafde qu'ils montaient sur les meubles, qu'ils pouvaient tomber et se blesser. Elle n'avait aucun soin de les débarbouiller, de les tenir propres. Comme au village enfin, Colette ne s'occupait toujours que de sa personne. Venait-il à l'hôlel quelque domestique étranger , elle allait bien vite se montrer à l'antichambre , et chercher des complimens.
Mais bientôt elle eut le malheur d'en recevoir de la part de jeunes gens de distinction , et sa fierté devint révoltante à l'égard des autres domestiques. Elle prit même des airs impertinens vis-à-vis de sa maîtresse, qui, plus d'une fois déjà, l'avait trouvée fort insolente.
Enfin , un jour qu'elle avait mené promener les enfans dans un jardin public qu'on nomme le Luxembourg y et au milieu duquel il y a un grand bassin , elle laissait courir seuls les deux enfans , et s'amusait à causer avec un jeune homme qui
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lavait accostée. Tout à coup on entend des cris affreux : un enfant est tombé dans le bassin ! La pauvre fille perd connaissance. Heureusement un passant saute dans leau et en retire le petit garçoit qui s'était cru perdu.
Mais je vous laisse à penser la manière dont Colette fut reçue par !a mère. Elle eut ordre de quitter la maison le jour même, et la voilà ne sachant où aller, seule dans Paris, sans appui, sans recommandations pour se placer. II y avait de quoi faire des réflexions : mais est-ce que Colette était capable d'en faire de sages? K Je ne veux plus être bonne^d'enfans , dit-elle , cela est trop fatigant et trop désagréable. Je veux me placer comme femme de chambre dans quelque grande maison. C'est une place charmante; j'en ai vu qui sont aussi bien mises que leurs maîtresses, et moi je serais plus jo!ie que la mienne. Je ne sais à qui m'adresser ; c'est égal , je vais me mettre dans les Petites-Affiches. »
Je n'ai pas besoin de vous dire, mes amis, qu'il est bien fâcheux de n'avoir pas d'antre recommandation que les Petites- Affiches; mais il y a des gens qui ne sont
pas difficiles, et pour bonnes raisons. Collette trouva donc à se placer en qualité de femme de chambre; mais ce fut chez une femme bien peu respectable, et auprès de laquelle elle eut devant les yeux plus de mauvais exemples qu'il n'en fallait pour achever de la perdre.
Je ne veux pas, jeunes filles, vous raconter en détail le reste de l'histoire de Colette. Ce récit vous ferait frémir, mais vos oreilles ne sont pas faites pour l'entendre. Qu'il vous sufiise de savoir qu'elle .est sortie de cette maison, où elle avait eu le malheur d'entrer, perdue de mœurs et de réputation, et que son unique ressource a été le plus infâme et le plus horrible métier. Quelque temns elle osa espérer pouvoir ainsi être heureuse dans le sein du ^vice. Mais la main de Dieu s'apprêtait à la frapper. Bientôt ses charmes sont flétris, la maladie et la misère la saisissent comme une proie à dévorer. Tout est. fini pour elle; plus de ressources; le remords, la honte, la souffrance, la terreur, sont tout ce qui lui reste. Je n'ose, je n'ose vous peindre l'état hideux dans lequel j'ai rencontré cette infortunée. Pâle, défaite, défigurée, mendiant un pain destine à soute-
nir la plus misérable existence. La malheureuse enfin n'a plus qu'un vœu à former, qu'une dernière espérance a concevoir, c'est d'obtenir un asile , pour y rendre le dernier soupir, dans l'hôpital où l'on recueille les femmes perdues.
Tfiut le monde gardait un morne silence à la (in de ce récit , et des larmes roulaient dans les yeux de la plupart des auditeurs. La jeune fille qui avait parlé la première de Colette, dit enfin : Ah pauvre Colette! voilà donc pourquoi on n'a plus entendu parler d'elle! il faut bien nous garder de rien dire de cela h la mère Michaud. Elle est bien malheureuse, mais il vaut mieux encore qu'elle croie sa fille morte, que de savoir ce qu'elle est en effet.
Voyez, mes enfans, reprit Simon de Nantua , voyez la différence qu'il y a pour le bonheur, entre une conduite honnête et laborieuse, et une conduite étourdie et dissipée. *Voyez encore combien la beauté est un déplorable avantage , lorsqu'on y attache trop de prix. La beauté du visage n'a de valeur, qu'autant qu'elle est l'image de la beauté del'àme. S(^uvenez-vous de l'histoire de Colette , et pensez souvent à celle de Catherine.
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