CHAPITRE XIIT
Simon de Nantua fait ime proclamation sur les avantages et l'histoire de la vaccine.
En entrant dans la ville de Bar-sur- Aube, Simon de Nantua s'arrêta brusquement dans une maison , sur le seuil de laquelle ctait assise une petite fille. Je ne savais d'abord quel pouvait être le motif de l'indignation que je voyais dans les yeux de mon compagnon de voyage ; mais je m aperçus bientôt que l'enfant qu'il regardait avait le visage couvert de plaques rouges, et je devinai la pensée de Simon de ^Nantua. Celui-ci entre et demande la mère. — Cet enfant est à vous! dit-ih — Oui, monsieur. — Eh bien! vous auriez mérité de le perdre. — J'en ai eu assez de peur; la malheureuse a été à deux doigts de la mort. — Dites que vous avez failli la tuer. Comment ! vous avez des bureaux de vaccination , et vous attendez que la petite vérole vienne menacer les jours de vos
enfans! savez- vous
Pendant que Simon de Nantua parlait, nous entendîmes un tambour qui rappe-
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lait dans la rue. — Qu'est cela? dit le père Simon. — C'est apparemment pour donner un avis de la mairie. — Ah ! ah ! bon ! prêtez moi votre enfatit.
Il emporte, en parlant ainsi, la petite convalescente, et vase placer avec elle àrfroté du tambour. Les passans s'étaient arrêtes, pour écouter ce qu'on avait à leur annoncer, et formaient un cercle dans le milieu de la rue. Aussitôt que le tambour eut fini son roulement, l'orateur de la mairie s'apprêta à prononcer son discours; mais Simon de jNanlua , à qui l'impatience fît oublier les règles de la politesse, lui coupa la parole en s'écriant :
(cHabitans de Bar-sur- Aube! voyezcette petite fille; elle vient d'avoir la petite vérole , elle a été sur le point de mourir, elle portera toute sa vie les marques de la maladie qui l'a défigurée. Que penseriezvous d'une mère qui, ayant du pain dans sa maison , laisserait mourir de faim son enfant ?Que pensez vous d'une mère qui laisse son enfant exposée au danger d'un mal souvent mortel , quand elle a à coté d'elle tous les moyens de prévenir ce mal? une si coupable négligence mériterait un grave bâtiment. La bienfaisance du gouver-
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nementa établi partout des bureaux de vaccination ; vous pouvez tous faire vacciner vos enfans , et ceux qui se refusent à le faire, soit par obstination, soit par négligence, sont coupables en V ers eux-mêmes, envers le gouvernement, envers toute la société. Ils compromeltent l'existence de la génération naissante, en fournissant des alimens à un mal contagieux. Voulez-vous conserver vos enfans ? Ou bien aimez-vous mieux vous exposer, soit à les perdre, soit à les voir défigurés, peut être même aveugles, car cette infirmité si redoutable est le plus souvent une conséquence de la petite vérole ! Ah ! croyez moi , ceux d'entre vous qui négligent une précaution, devenue un devoir sacré, s'en repentiront un jour.
Quand le mal est venu , il n'est plus temps de le prévenir. S'il trouve la porte ouverte, il entre, et une fois entré, il fait ses ravages. Il y a des gens qui ne doutent de rien et qui disent : Nous verrons quand nous j serons. Ces gens-là sont des fous. L'homme qui a du bon sens voit de loin et se tient sur ses gardes. Le bonheur ne vient pas tout seul , il veut que l'on coure après lui; mais le malheur ne se fait pas chercher et vient de lui-même. Quand
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vous bâtissez votre maison, ne prenezvous pas toutes vos précautions pour que le feu ne puisse pas s'y mettre ? Vos enfans vous sont-ils moins chers que votre maison ? INe voulez-vous pas aussi faire ce qu'il faut pour les préserver d'un mal qui peut vous les enlever ? Savez-vous combien la petite vcrole tuait d'enfans, avant la découverte de la vaccine? Sur sept qui étaient atteints du mal , il en périssait au moins un, et il y en avait à peine un ou deux qui ne gardassent aucune trace fâcheuse de la maladie. Dans votre ville seulement la petite vérole devait enlever chaque année une douzaine d'enfans au moins. Ce sont auiant de victimes que la vaccine doit sauver aujourd'hui. Mais j'en vois quelques-uns parmi vous, qui ont l'air de secouer la tête et de se défier du préservatif. ]Ne voilà- t-il pas de beaux docteurs, pour s'imaginer qu'ils en savent plusque les médecins de tons les pays? Vous auriez peut-être plus de confiance aux drogues de quelque charlatan qui voua ferait de beaux discours! Ce n'est pas pour avoir votre ai«gent que je vous parle , moi : C'est pour votre bien, et voilà tout. C'est parce cjue j'ai un peu couru le monde et que j'ai
VU ce qui se passe dans les autres pays. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est que la vaccine ? Eh bien , je vais vous apprendre comment elle a été découverte.
Il V avait en Ecosse un médecin nommé Jenner,qui avait beaucoup observé les ravages de la petite vérole, et qui cherchait depuis long-tempsque]que moyen pour adoucir une calamité si funeste à l'espèce humaine. 11 n'avait rien pu découvrir, lorsqu'il s'aperçut que les bergers du pays, et il y en a beaucoup en Ecosse, gagnaient quelquefois des boutons semblables à ceux qui viennent au pis des vaches. Il interrogea ces bergers , et il apprit que ceux qui avaient eu cette maladie ne gagnaient jamais la petite vérole. Dans le même temps un Français nommé Rabaud, habitant de Montpellier, avait fait la même observation , et en avait parlé à un docteur anglais qui la communiqua lui même au médecin écossais. Celui-ci fit aussitôt des expériences d'après lesquelles il reconnut que les observations de M. Rabaud et les siennes étaient fondées. Alors il fit connaître cette découverte, et tous les médecins confirmèrent par d'autres expériences celles que Jenner avait faites. On a été
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jusqu'à faire coucher, pendant plusieurs nuits, un entant vaccine avec un autre enfant très-malade de la petite vérole, et le mal ne s'est point communiqué. Il y a ensuite des gens qui disent que la vaccine donne d'autres maladies. Les imbéciles croient cela: mais ce sont des contes. Elle empêche d'avoir la petite vérole et voilà tout. C'est un bienfait si grand que tout le monde devrait savoir le nom de l'écossais Jenncr, et celui du fiançais Rabaud, pour les répéter sans cesse avec reconnaissance , dans tous les pays de la terre.
Je vous disais que tous ceux qui ne font pas vacciner leurs enfans s'en repentiront. Tenez, voilà ce que j'ai vu dans un de mes voyages. Une femme avait deux enfans , mais il y en avait un des deux qu'elle aimait avec une préférence très-marquée. Cette préférence est toujours coupable dans le cœur d'une mère ; elle offense la nature : aussi Dieu puuit cette mère. Elle consentit à faire vacciner celui de ses enfans qu'elle aimait le moins, mais elle craignit d'exposer l'autre à l'influence d'un préservatif dont elle ignorait les précieux effet'i. Qu'arri va-t-il ? La petite vérole vint à régner daos le canton. L'enfant
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préféré était sans défense contre le mal; il eii fut atteint et y succomba. L'autre ne fut point attaqué, et vit encore. Habitans de Bar-sur-Aube ! Prenez garde d'imiter cette maJheureuse mère, doublement coupable et bien cruellement punie!
Voilà ce que j'avais à vous dire.
Simon deNantua avait excité une grande attention. L'adjoint de la mairie l'avait écouté lui-même d'un air loiit étonné, et n'avait pas voulu interrompre son discours. Lorsque Simon eut cessé du parler, lise tourna vers l'adjoint : Monsieur, lui dit-il, je vous deniand*.' pardon de la liberté que j'ai prise, mais j'ai cru bien faire en disant ce que j'ai dit. — Vous avez si bien fait, répondit l'adjoint, que je n'ai plus rien à dire moi-même, car ma proclamation n'avait pas d'autre objet que d'annoncer aux ha'iitans que la petite vérole menaçait le pays, et de les engagea;^ à se prémunir contre le mal. Vous avez parlé plus énergiquement que je ne l'eusse peut-être fait, et jo vous en remercie. — Monsieur, il n'y a pas de quoi; cela est parti du cœur , et je souhaite que chacun profite de l'avis. •