CHAPITRE XX
Simon de ^■antua assiste de corps et d'âme à la fête du Pioi.
Nous arrivâmes, le 25 d'août , vers les neuf heures du matin, dans un bourg assez considérable, où nous trouvâmes qu'il se faisait un grand mouvement. Le son de la cloche de la paroisse , la parure des habitaas, leur empressement, la joie avec laquelle ils s'abordaient et se parlaient , tout nous annonçait qu'on s'apprêtait à célébrer la fête du Roi. Nous nous rendîmes à l'église avec tout le monde et nous assistâmes à l'office dont nous fûmes fort édifiés. Il était aisé de voir que les prières adressées au ciel pour le fils de saint Louis partaient véritablement du cœur. Le curé profita de cette circonstance, pour faire à ses paroissiens un sermon rempli de sagesse, dans lequel il leur parla beaucoup de la charité chrétienne.
« Jésus Christ, leur disait-il, vous or- » donne de vous aimer comme des frères, » de vous aider, de vous secourir les uns }) les autres, de plaindre les méchans sans
)) les haïr, et de pardonner les offenses » qui vous sont faites. N'est-ce pas là ce » que vous recommande aussi cet excellent » Roi , pour lequel nous venons implo- » rer la protection divine? Que vousde- » mande-t-il ? D'être unis, d'oublier toutes » vos petites divisions et les motifs qui » leuront donnenaissance,de ne plus son- )) ger au passé et de vous embrasser tous , )) comme les enfans d'un même père. Il » ne veut pas qu'il existe d'inimitié entre » ses sujets , et il vous donne lui même » l'exemple de cette vertu chrétienne qui » commande l'oubli des injures. Son )) amour et sa sollicitude s'étendent éga- » lement sur vous tous. Il ne distingue pas >j plusieurs sortes de Français : ceux qui )) font encore cette coupable distinction » offensent Dieu et affligent le cœur du » Roi. C'est en son nom, mes chers parois- « siens, que je vous recommande aujour- » d'hui l'union et la charité. Cette vertu )) sera pour vous une source de bonheur. )) Quel est celui d'entre vous qui n'a pas )) besoin d'indulgence et de pardon ? Mais » quel droit y aurait-il de la part des » autres, s'il refusait lui-même d'être in- )) dulgent et de pardonner ! Malheur à
» qui laisse entrer dans son cœur la haine
» et le de'sir de la vengeance !. Celui-là ne
» trouvera jamais d'amis; on le fuira
» comme un flëau. Soyez bons, charitables,
)) et chacun vous aimera; chacun s'empres-
« sera de prendre voire défense., si vous
>3 êtes attaqués , parce qu'on vous saura dis-
» poses à prendre aussi celle des autres.
» Que sommes-nous ? Que pouvons-nous
)) tous seuls ? jN 'avons-nous pas tous besoi n
y) les uns des autres? Que deviendrions-
» nous donc, si nous allions nous déchirer
» au lieu de nous entr'aider? Je ne vous
» parlerai pas, mes chers paroissiens, de
» l'amour et du respect que vous devez à j
» votre roi légitime. Je connais vos senti-
)i mens à cet égard , et la manière dont
» vous les exprimez aujourd'hui , a ren-
» du mes exhortations superflues... )>
Je voudrais qu'il m'eût été possible de retenir le sermon du curé, pour vous le rapporter d'un bout à l'autre, car il renfermait beaucoup d'excellentes choses, que la circonstance lui avait inspirées. Il parla aussi de la légitimité, et il fit voir combien il est essentiel, pour le bonheur et la tranquillité de l'état , de s'attacher à ce principe. « Car enfin, disait-il, n'est-il pas
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}; vrai que , si la couronne ne revenait )) pas de droit à quelqu'un, on se Jaciispu- )) teralt sans cesse , et nous ne verrions » que des révolutions , des batailles, du » sang répandu? Cela est bien aisé à com- )) prendre. Mais si la couronne doit revenir )) à quelqu'un, n'est-il pas naturel que ce j) soit à l'héritier de celui qui en a porté le » fardeau et qui a rendu le peuple heu- » reux? Je dis qui en a porté le lar- » deau , ajoutait le bon curé, car il ne faut » pas croire que ce soit une douceur que » de gouverner. Il n^y a pas de charge plus «difficile, plus pénible, et qui mérite » plus de reconnaissance de la part des. N hommes, quand elle est bien remplie. » En sortant de Téglise , on se rendit sur la place du village, où l'on avait préparé une espèce de piédestal, destiné à recevoir le buste du Roi, dont on allait faire l'inauguration. Au-dessus du piédestal était disposé un dais de verdure soutenu par des guirlandes, et auquel était suspendue une couronne de fleurs. Ce fut M. le INTaire, olFicier retiré et propriétaire du château voisin , qui fit lui-même cette inauguration. Le buste fut porté en procession tout autour du village, dont chaque maison était
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decorëe de feuillages et de drapeaux, et fut ensuite placé sur le piédestal , aux cris répétés par tous les paysans de vive le roi Î pendant ce temps-là , Simon de Nantua,. qui ne trouvait pas l'occasion de parler, s'en dédommageait en criant aussi de toutes ses forces : vive le roi !
Après cette cérémonie , M. le Maire invita les villageois à se rendre dans la grande avenue du château, où devaient avoir lieu les courses à cheval «t à pied. Le prix de la course h cheval était une montre et celui de la course à pied une iasse d'argent. Ce fut le même vainqueur qui obtint l'un et l'autre, et personne n'en fut jaloux, parce que c'était un garçon que sa douceur et ses bonnes qualités faisaient aimer généralement. Ce jeune homme était au comble de la joie, car ce jour était un bien beau jour pour lui. Il recevait en même temps , des mains de madame la baronne épouse du Maire, et les deux couronnes qu'il venait de remporter, et une jeune villageoise, qu'il aimait depuis longtemps et qui allait devenir sa femme.
Il avait existé quelque inimitié entre les familles de ces deux amans , et elles
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S étaient jusqu'alors refusées à les unir. La baronne ayant fait appeler les pareus de l'un et de l'autre , leur avait dit : Pourquoi cette haine qui vous sépare et qui s'oppose au bonheur de vos enfans ? Allons, mes amis, le Roi ne veut pas qu'oa se haïsse. Voici bientôt sa fête ; il faut qu'elle soit partout le jour de la réconciliation ; il faut que ce jour-là, vous consentiez à vous rapprocher et à unir vos enfans. Je nie charge à cette condition de les doter. — Ils ne purent résister à la générosité de la baronne, et le consentement fut donné. Le jour de la Saint- Louis vint enfin combler tant de vœux. La jeune paysanne , vêtue d'une robe de mousseline blanche des fabriques de Tarrare, et parée du bouquet de fleurs d'oranger, fut présentée à son époux qui venait d'être proclamé vainqueur des courses. Madame la baronne prit elle même les mains des deux jeunes fiancés et les unit ensemble. Ce furent aussitôt des acclamations générales, et l'on n'entendait plus que, vive le roi l vhe M. le Maire ! vwe madame la ha^ ronne.
Les jeux furent suivis par une danse joyeuse, qui eut lieu sur la place du vilhAge
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en présence du buste du Roi. Les nouveaux fiances ouvrirent le bal , et: madaTue la baronne voulut leur faire l'honneur de danser à la même contredanse qu'eux. Rien ne troubla cette innocente allégresse. Un beau soleil avait éclairé cette lournée de plaisir : lorsqu'il fut au moment de disparaître de l'horizon, ses derniers rayons s'arrêtèrent sur l'image du Roi qu'ils éclairèrent vivement. Le premier qui s'en aperçut le fit remarquer aux autres, et cette circonstance excita de nouvelles acclamations qui terminèrent la fête.
Nous venons de voir, me dit Simon de !Nantua,un échantillon du spectacle qu'ont offert aujourd'hui toutes les villes et tous les villages du royaume. Heureux le prince, de qui le nom est un objet d'amour et de bénédictions , jusque dans les hameaux les plus obscurs de ses états !