CHAPITRE XXI
'^imon de Nantua explique à un nouveau jure' la nature
et l'importance de ses fonctions. r
LEdësir d'assister à la fête du Roi nous avait retenus toute la journée dans ce village , où nous ne connaissions personne et où nous ne savions à qui demander l'hospitalité. Elle nous fut offerte par un bon fermier, avec lequel Simon de INanlua avait causé quelques instans pendant la danse.
Lorsque nous fumes à la ferme , Simon de Nantua dit à notre hôte : Qu'avez-vous donc, père Morin? vous paraissez préoccupé et je ne vous ai pas trouvé joyeux 4;^, comme tout le monde. *■
LE FERMIER MORIN
Vous avez bien vu, père Simon; j'ai quelque chose en effet qui me touimeute.
Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander quoi ?
Il8 SIMON
LE FERMIER M O R I N
Pas du tout. Je suis appelé à être jure' à la cour d'assises de Laon. C'est la première fois que cela m'arrive , et je vous avoue que je voudrais bien m'en dispenser.
SlMOTî DE NANTUA.
Vous en dispenser ! et pourquoi donc cela? Premièrement, vous ne le pouvez pas; ensuite, c'est un devoir auquel les honnêtes citoyen» ne doivent pas désirer de se soustraire. Vous ne savez donc pas que le jugement par jury est une des prérogatives les plus précieuses que nous donne notre constitution. Je suppose que vous fussiez accusé injustement, ne seriezvous pas bien aise d'être jugé par des hommes qui fussent vos égaux, qui ne pussent point être guidés par la passion, par rinterêt, par la crainte, ni endormis par i'indilTert nce? Eh bien, comment pourriezvous songer à refuser aux autres ce droit précieux que la loi leur accorde, et que vous réclameriez pour vous-même ? Si nous voulons conserver nos bonnes institutions, il faut nous soumettre aux devoirs qu'elles nous imposent.
DE NAWÏUA. 11^
LE FERMIER MORIN
Mon Dieu, père Simon, vous avez bien raison : ce n'est pas le dérangement , ni la peine que je crains. Mais vous conviendrez que c'est une terrible chose que d'avoir en quelque sorte à disposer de la vie d'un homme. Aussi , pour mon compte je suis bien déterminé à absoudre tous ceux qui se prc%enteront.
Ah ! oui, vous feriez là une belle chose, et votre conscience aurait lieu d'être fort tranquille ! Ce serait tout bonnement manquer à l'engagement que vous auriez contracté, trahir la confiance de la justice, et compromettre la société toute entière. Supposons, père Morin, que vous ayez ainsi sauvez la vie à un misérable, et qu'une fois rendu à la liberté , il commit de nouveaux crimes et assassinât encore quelques personnes, ne penseriez-vous pas être la véritable cause de ces malheurs ? Et votre conscience ne vous ferait-elle pas de terribles reproches ?
LE FERMIER MORIN
Ce que vous dites là me semble vrai, père Simon. Mais alors comment donc
faire? afin de ne pas s'exposer à cela, il
faut donc les condamner tous ?
Peste î comme vous y allez ! ce serait Lien une autre folie et pire que la première. Je vois que vous ne savez pas en quoi consistent les fonctions que vous aurez à remplir comme jure. *
LE FERMIER M O R I N
Pas trop bien, à vous dire vrai.
En ce cas. écoutez-moi ;en vous asseyant au banc du jury, vous vous engagez d'abord à entendre les débats le plus attentivement possible, sans aucune prévention pour ou contre l'accusé , et à dire ensuite Totre opinion en conscience. Vous devez donc prêter toute l'attention dont vous êtes capable, aux dépositions des témoins , aux discours de M. l'avocat-généraljde MM. les défenseurs des accusés, et de M. le président. Vous n'aurez plus ensuite qu'à répondre aux questions qui vous seront faites par les juges, car ce n'est pas vous qui êtes chargé de rendre l'arrêt. On vous demandera
DE NANTUA. 12ï
si l'accusé est coupable, s'il a été' coupable avec ou sans prémëditatioa , s'il est vrai que le crime a ëlé accompagné de telle ou telle circonstance. A tout cela vous répondrez oui ou «072. Si, d'après ce que vous aurez entendu, vous êtes convaincu que l'accusé soit coupable, vous le seriez vousmême beaucoup, comme je viens de le dire , en déclarant le contraire. Mais, si vous avez le moindre doute, si vous ne trouvez pas de motifs suffisans de conviction , vous devez répondre nojij parce qu'il vaut bien mieux s'exposer à absoudre un coupable, que risquer de condamner un innocent. Alors quand vous aurez mis tous vos soins à rechercher la vérité , quel que soit le résultat de l'affaire , votre tâche est remplie et vous pouvez dormir tranquille. D'après vos déclarations, MM. les juges feront enfin l'application de la loi et prononceront 1 arrêt par lequel l'accusé doit être condamné ou acquitté.
LE FERMIER MORIN
J'entends bien ce que vous me dites, père Simon : mais tout cela n'empêche pas que ce ne soit une tâche fort inquiétante et fort pénible.