CHAPITRE XXVIII
Simon de Nantiia s'élève coulre le manque de respect
pour les morts.
Nous nous dirigions du côté d'EIbœuf, où Simon de iNaatua voulait renouveler sa provision de draps. En passant dans un village , nous rencontrâmes un enterrement. 11 était suivi par beaucoup de paysans et, entre autres, par deux jeunes Lommes en deuil, qui versaient des larmes et qui nous parurent être les enfans du défunt. Nous nous arrêtâmes, et nous ôtâmes respectueusement nos chapeaux , pendant que le convoi passait pour se rendre à l'église. Simon de Kantua voulut savoir quel était celui qu'on portail en terre et s'adressa , pour le demander, à un homme qui marchait à coté du cortège , son chapeau sur la tête. — C'est un fermier de la commune , dont la mort n'est pas une grande perte, dit le paysan. — Il me semble pourtant , reprit Simon de Nantua , qu'il est \ regretté et qu'il avait des amis, car voilà I bien du monde à son enterrement. — C'est possible , mais, pour mon compte, je n'y i
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ai pas de regret. C'était un vilain homme, avec lequel j'étais en procès. Sa mort va [me donner du répit , parce que ses enfans [sont mineurs et que les affaires n'iront pas ivile. — Ah ! c'est pour cela que vous vous jréjouissez de la mort de cet homme et que |\ous n'ôtez pas votre chapeau dans ce moment, comme font tous les autres. Tenez, îmon ami , ceci ne me donne pas une bonne opinion du droit que vous pouvez avoir dans le procès dont vous parlez ; et, quand on le saura, cela pourra bien vous faire quelque tort dans l'esprit de vos juges. C'est une grande lâcheté que d'attaquer la mémoire des morts , car ils ne peuvent se défendre, ni se justifier. De tout temps c'a été un devoir sacré de rendre les derniers honneurs à ceux qui ne sont plus , lors même qu'ils ont été nos ennemis. Celui qui manque à ce devoir n'a pas une âme très-éle vée. ni un trop bon cœur. J'ai bien envie de croire que vous avez moiys d'amis dans le village que n'en avait le défunt , et que vous n'y jouissez pas d'une grande considération. — C'est possible, dit le paysan de mauvaise humeur, chacun fait comme il i'ewtend. — A la bonne heure , ajouta Si-
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mon deNantua, et chacun aussi est estimé selon ce quil fait.
Nous nous éloignâmes après ces mots, et nous continuâmes de causer, Simon de Nantua et moi. Je voudrais bien, me ditil , voir disparaître parmi nous toute trace d'irrévérence dans les funérailles. Il existe encore , dans certains cantons de la France, des usages barbares , qui seraient dignes tout au plus d'une nation sauvage. En parcourant les montagnes des départemens du Rhône et de la Loire , je me suis trouvé un | jour dans un village où l'on enterrait un | habitant. Les funérailles eurent lieu assez j convenablement , si ce n'est d'abord que , j pour la bière , on avait fait l'économie de deux planches , dont l'absence laissait apercevoir de chaque côté le corps mal enseveli du défunt. Lorsqu'on descendit ensuite le cercueil dans la fosse , elle se trouva un peu trop petite , et je détournai les yeux avec horreur, en voyant un fossoyeur descench'e dans ce trou, sauter sur la bière , et lui donner de grands coups de pieds pour la faire entrer de force. Mais tout cela n'était rien. A peine la cérémonie fut-elle terminée, que les assistans se rendirent en foule au cabaret, pour y boire
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à la santé du mort. Son fils aîné fut contraint d'y aller avec tout le monde , d'être témoin d'une espèce d'orgie et de boire aussi , en pleurant, à la santé de son père. Un spectacle si scandaleux me révolta à tel point, que je ne fus pas le maître de cacher l'horreur qu'il m'inspirait , et que je dis tout bonnement ce que j'en pensais, comme vous savez que cela m'arrive souvent. Chacun se mit à rire de mon indignation , à l'exception du malheureux jeune homme , de qui les regards semblaient me remercier de la compassion que je montrais pour son supplice. Un vieillard plus sage et plus raisonnable que les autres s'approcha de moi et me dit : « Que voulez-vous ? c'est un usage qui a toujours existé dans le pays. C'est la famille du mort qui paie tous ces frais-là , et si elle s'y refusait , ce refus serait regardé comme un outrage à la mémoire de celui qu'elle vient de perdre. » Voilà, lui répondis-je, une singulière façon de montrer son respecl pour un mort, que de s'enivrer sursa tombe ! Cet usage a beau être ancien , il n'en est pas moins révoltant et barbare, et il serait bien temps que l'on revînt sur d'aussi honteux préjugés.
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