CHAPITRE XXIX
Simon de Nantuafait une rencontre qui prouve que les gourmands sont punis par la gourmandise même.
Le récit de Simon de Nantiia fut interrompu par une singulière rencontre que nous finies et qui nous effraya fort , quoiqu'elle eût peut-être fait rire beaucoup de gens : car il y a des personnes qui rient , lorsqu'elles voient les autres dans l'embarras, ce qui n'estni poli, ni humain. ISous aperçûmes, sur le bord du chemin, un jeune garçon et une jeune fille, appuyés chacun la tête contre un arbre , se pressant la poitrine et faisant des efïbrts terribles pour vomir. Il y avait à terre une petite boite bleue. — Eh ! qu'a vez-vous donc, mes pauvres enfans ? leur dit Simon de Nantua en accourant auprès d'eux. — Ah î Monsieur , à mon secours ! s'ëcrie la jeune fille, je suis morte, je suis empoisonnée! — Empoisonnée ! Ah ! mon Dieu ! et comment ? que vous est-il arrivé? — Oui , oui , empoisonnée , et moi aussi ,' dit le jeune i garçon, c'est sa faute, c'est elle qui est une | gourmande. — Je te conseille, répond la
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jeune fille, de me faire des reproches; comme si tu ne Tëtais pas autant que moi. L'autre voulait répliquer, mais il fallut d'abord obéir au vomitif, qui continuait d'agir puissamment. Nous leur donnâmes à l'un et à l'autre quelques soins, et lorsqu'enfin ils furent un peu revenus de leur malaise , Simon de Nantua leur demanda: çà, rpes enfans, expliquez-nous donc un peu ce qui vous est arrivé? qu'estce que cette boite? — C'est le poison, dit le jeune homme : le coquin d'apothicaire se sera trompé. — Il est question d'un apothicaire? voyons donc cela. Vous devez bien sentir à présent que vous n'êtes pas empoisonnés. — Croyez-vous , monsieur? — Oui, oui, rassurez-vous et contez-nous votre aventure.
Il faut vous dire, Monsieur, reprit le jeune homme, que nous demeurons dans une petite maison, à une demi-lieue d'ici ; avec notre mère qui n'est plus bien jeune et qui est souvent malade. Hier elle s'esttrouvée trèsindisposée; elle étouffait à chaque moment. M.Bonin,le médecin de l'endroit, lui a fait une ordonnance, que nous n'avons pas su lire, personne dans la maison. Mais il nous avait dit qu'en la portant chez l'apothicaire
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du bourg voisin, on nous donnerait ce qu'il fallait. INous sommes partis ce matin, ma sœur et moi, poury aller, tandis que notre plus jeune sœur est restée auprès de notre mère pour prendre soin d'elle. INous avons été chez l'apothicaire qui a bien su lire l'ordonnance, et qui nous a donné tout de suite cette boite bleue toute remplie de roulettes blanches qui ressemblent à du sucre. C'était moi qui la portais et nous revenions tranquillement à la maison, lorsque ma sœur m'a dit : Dis donc, Jean, saistu que ça a l'air bien bon ce qui est dans cette boîte? — Bah ! ai-je dit , c'est peutêtre quelque. drogue bien mauvaise. — Oh! que non, il y a quelquefois de bonnes choses chez l'apothicaire, et je parie que ceci est excellent. — Tu crois? — Je le gagerais, veux-tu y goûter? — Et si l'on s'en aperçoit? — Nous dirons que la boite n'était pas pleine. Oh ! c'est que ça a l'air si bon ! — Tout cela m'a donné envie à moi aussi d'y goûter^ j'ouvre la boîte et nous mangeons chacun une roulette. Ma sœur la trou- I va excellente; ça me semblait bien un peu amer, mais pourtant ça me parut bon aussi. Enfin nous mangeons à nous deux la moitié de la boite. Un instant après, ma sœur
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médit qu'elle a mal au cœur. Moi, je je l'avais aussi, mais je n'osais pas le dire. A la fin , il a bien fallu en convenir, quand il m'a ëtë impossible de retenir l'envie de vomir. Ça nous prend en même temps, et nous voilà tous deux appuyés contre un arbre et faisant, chacun de notre coté, des efforts à nous arracher les entrailles. Enfin, il y avait bien, je crois, une heure que nous étions à souffrir comme cela et à nous croire empoisonnes , par une méprise de l'apothicaire , lorsque vous êtes arrivés et que votre présence nous a un peu rassurés. — Mon frère arrange cela comme il l'entend, dit la jeune fille; mais je vous assure , Messieurs , qu'il en avait bien autant d'envie que moi ; seulement il n'osait pas le dire le premier. — Je vois, dit Simon de IVantua, que vous n'avez pas moins de tort l'un que l'autre , car votre fi ère devait être plus raisonnable et ne pas se laisser tenter , parce qu'il est le plus âgé Mais enfin vous êtes tous les deux bien punis de votre faute.Voyez ce que c'est que la gourmandise : elle vous a fait oublier bien des choses et faire plusieurs'sottises ensemble aujourd'hui. Vous n'avez pas pensé que votre pauvre mère malade at-
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tendait ce médicament; vous n'avfiz- pas pense que toute la buite était peut-être nécessaire pour la guérir; vous avez eu Pidée de mentir, si l'on s'apercevait qu'il y manquât quelque chose. Or, à quoi vous a servi de céder à cette tentation ? vous avez mangé des pastilles, qui n'étaient pas très-bonnes et qui vous ont rendu fort malades. La gourmandise est comme les autres vices, c'est-à-dire, qu'elle se charge de punir ceux qui se laissent séduire par elle. Ceci est un vomitit , et il n'est pas étonnant que vous en ayez été incommodés. Mais si vous êtes gourmands, vous pourrez vous rendre malades avec les choses les plus saines, parce que vous les prendrez sans modération, et que l'excès des meilleures choses produit toujours de fâcheux efiéts. Ce qui flatte le palais déchire souvent l'estomac. Quand on se livre immodérément à ce qui séduit les sens, le corps s'en ressent : c'est la santé qui paie les dettes de la sensualité. Parce que vous êtes jeunes et bien portans, il ne faut pas vous figurer que c«la doit durer toujours, vous*auriez tort Si vous ne résistez pas à l'attrait de vos sens, yous serez vieux avant 4e l'être . et voire estomac aura soixante
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ans, que vous n'en aurez encore que trente. Peut-être même votre passion pourra vous coûter la vie; car enfin, s'il vous arrivait d'avoir entre les mains quelque poison que vous ne connussiez pas , vous pourriez en. être tentes, tout aussi bien que vous l'avez été aujourd'hui par ces pastilles. Je me rappelle avoir vu un jeune homme très-gourmand, auquel une erreur semblable est arrivée. Ce jeune homme ne voyait jamais quelque chose qui lui parut bonne à manger, sans avoir envie d'y goûter. Cette disposition lui avait souvent fait commettre des indiscrétions et aussi des imprudences. Enfin il en fut lui-même la victime. Ayant un jour trouvé une poudre blanche enveloppée dans du papier, il se figura que ce devait êti'e du sucre ou quelque chose de très-bon; il en mangea C'était de l'arsenic! Au bout de peu d'instans, il fut en proie à des coliques et des convulsions horribles. Comme on ignorait la cause de son mal, on ne put lui administrer aucun secours, et il expira en peu d'heures, dans des douleurs épouvantables. Que cet exemple et ce qui vierit de vous arriver à vousmêmes vous serve de leçon , mes en- 'ans. La gourmandise est un vice bien hu-
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miliant et Lien dangereux, dont il n'y a que de la honte et du mal à attendre. Vous êtes mieux inainteuaiit , allez vite porter cette boîte à votre mère. Je souhaite que ce médicament serve tout à la fois à guérir, elle de son mal, et vous d'une disposition bien fâcheuse. Adieu , mes enfans.