CHAPITRE XXX
Simon de Nantua rencontre un apprcntif de sa connaissance achevant son tour de France.
En entrant dans le bourg d'Elbœuf, nous fumes accostés par un jeune homme de fort bonne mine, qui dit à Simon de Nantua : Vous voilà, père Simon, que je suis aise de vous voir ! — Tiens , c'est toi, mon pauvre Claude ; et que fais-tu donc dans ce pays-ci ? Est-ce que tu auiais quitté la serrurerie pour travailler en drap? — ]\on pas. Mais je fais mon tour de France et je vais dans ce moment à Rouen. Il me tarde d'avoir fini et de retourner à Eyou ; parce qu'alors je prendrai la boutique , et mon père se reposera. — Je tY^n fais compliment ; c'est bien cela. As-tu .déjà vu du pays? — Mais pas mal. J'ai commencé par
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le midi. — Bon : tu me conteras cela. Où loges-tu ? Je veux être auprès de toi. — Je travaille chez un serrurier du pays, pendant les huit jours que je reste ici. Il y a une auberge auprès. — Eh ! bien , mène nous à cette auberge.
Ce garçon-là , dit Simon de Nantua , en s'ad ressaut à moi , est un habile ouvrier , et il fait bien , car son père a une réputation dans la serrurerie. Il a remporté un prix proposé pour celui qui inventerait la meilleure et la plus belle serrure. Je suis fier de cela, moi; car, quoique le bon homme Claude soit établi à Lyon, il est de mon pays et né à Nantua. J'ai bercé ce gratid garçon, dans le temps que ion berçait encore les enfans. Ça, maintenant que nous voici établis chez nous, conte-nous un peu les affaires, mon ami Claude.
Vous savez, père Simon , dit le jeune homme, que les ouvriers de Lyon se sont associés pour venir au secours les uns des autres, en cas de maladie ou de manque d'ouvrage lorsqu'il n'y a pas de leur faute. Ceci établit entre eux beaucoup d'union et de bonne inteMigeuce. Us ne laissent pas partir un camarade pour le tour de France, sans lui faire la conduite une ou deux lieues.
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en chantant et lui souhaitant bon voyage. C'est ce qui m'est arrive comme aux autres. On a son livret dans sa poche, avec lequel on est sûr d'être bien reçu partout et de trouver de l'ouvrage dans tous les endroits ou l'on se présentera ; aussi Dieu merci ! je n'en ai pas manqué. En quittant Lyon, j'ai commencé ma tournée par le midi. J'ai vu toutes les grandes villes , Avignon , Marseille ; INîmes , Montpellier , Toulouse , Bordeaux , etc., et j'ai travaillé dans chacune. Je pourrais bien vous dire que j'ai rencontré des camarades qui n'entendaient pas grand'chose à leur métier , et qui ne voyaient pas loin devant eux. Cela m'a été utile, car je me suis dit : Oh! oh ! ne faisons pas comme ceux-là, parce qu'il m'en ] cuirait comme à eux. Il faut profiter d'un mauvais exemple comme d'un bon , et les sottises des autres peuvent tout aussi-bien nous servir de leçon que leur bonne conduite. C'est pour cela que je me suis gardé d'imiter ceux qui , en arrivant dans une ville s'amusaient à flâner à droite et à gauche , au lieu d'aller chercher de l'ouvrage et travailler de leur état. Je voyais qu'en sortant de la ville , ils y avaient justement appris tout ce dont ils n'avaient q^ue
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faire, et fort peu de ce qu'il eût fallu apprendre. Je me gardais bien aussi de faire comme quelques autres, qui n'avaient pas plutôt gagné un peu d'argent, qu'ils allaient courir et le dépenser en divtrtissemens. Je me disais en voyant cela : Prends garde à toi , Claude : tu aurais tout autant de plaisir qu'un autre à te divertir , mais ce n'est pas l'affaire pour laquelle tu es venu ici. Quand le divertissement sera passé , tu regarderas ta bourse et tu ne seras pas content de la trouver vide. C'est une folie d employer son argent à acheter un repentir. On ne dort plus si bien après cela. Travaille , au lieu de t'amuser , et tu auras le plaisir de ne point craindre de manquer. Tu n'as qu'à tomber malade en route , si tu as amassé quelque cliose , tu ne .seras pas obligé d'aller à Ihopital. En raisoimant ainsi , père Simon , je crois que j'ai évité bien des sottises , que j'aurais pu faire , avec moins de rertexion. Et puis, je pensais souvent à mon vieux père, qui m'avait vu partir avec confiance, et qui attend mon retour pour me laisser son état et se reposer. Il est résulté de tout cela que je suis en mesure contre le besoin et que ma bourse est,
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assez bien garnie» J'ai même en le plaisir i de pouvoir rendre service à plusieurs de mes camarades qui n'avaient pas pris la ' même précaution. Je sais bien mon métier \ aujourd'hui. Outre que je me suis exercé ■ à travailler de mon mieux dans tous les genres de serrurerie, j'ai voulu me mettre j au fait des pays qui fournissent les meilleures qualités de fer, des moyens de se les procurer, de leur valeur , de l'avantage qu'il y a à se servir de l'une plutôt que de l'autre , suivant les ouvrages qu'on exécute. Il m'a semblé que toutes ces connaissanceslà pourraient m'être fort utiles dans l'exercice de ma profession , et je crois que je les possède à présent. J'ai eu le bonheur d être bien reçu et bien traité chez tous ceux qui m'ont fait travailler, et je ne craindrai pas de montrer mon livret à la fin de mon tour de France. Me voilà maintenant retournant tout joyeux au pays. Tenez , père Simon , c'est une bonne chose qu'un tour de France. On y apprend beaucoup, et je sais aujourd'hui bien des choses , dont je ne me fusse jamais douté , si je ne fusse pas sorti de chez nous.
Tout ce que tu me dis là me fait grand plaisir, mou ami Claude, dit Simon de
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Nantua. J'avais bien toujours pense que tu ferais un bon sujet, et je vois que je ne me suis pas trompé. — Ma foi, père Simon, je dois vous dire que je me suis souvent souvenu de vous, et que j'ai été fort bien avisé plusieurs fois, en me rappelant certaines choses que je vous avais entendu dire. — Eh bien ! tant mieux, mon pauvre Claude. Je suis ravi d'être pour quelque chose dans ton bonheur. Ah ! çà, quand tu verras ton père, ne manque pas de lui dire que tu as rencontré son vieil ami Simon de Nantua, qui l'aime toujours de tout son cœur, et qui ne retournera pas à ISantua sans passer par Lyon , pour lui dire bonjour et l'embrasser.
ino SIMON