‹ Simon de Nantua ou Le Marchand ForainChapitre 43 sur 54 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Simon de Nantua parle de l'envie , et soutient que les envieux n'engraissent , ni ne s'enrichissent.

Après avoir quitté Elbeuf, pour nous rendre au port d'Honfleur, où il se fait un commerce assez considérable de dentelles, Simon de Nantua s'arrêta dans un gros bourg, où il avait coutume de vendre diverses marchandises à des marchands qui y sont établis. Il entra chez l'un d'eux pour lui faire ses offres. Ce marchand avait une fort mauvaise mine : ses yeux étaient enfoncés, ses joues creuses, son teint jaune, tout son corps très-maigre, et il avait, avec tout cela, l'air sombre et renfrogné. — Votre serviteur , Monsieur Thibaud , dit Simon de Nantua. — Bon jour, père Simon , répond le marchand d'une voix aigre. — Ne vous faut-il rien aujourd'hui? — Non. — Comment donc cela, Monsieur Thibaud , est-ce que les affaires ne vont pas comme vous voulez ? — Allez-vous-en chez ce coquin de Parneauj il vous achèteralui , car il vend. — Pourquoi donc l'appelez-vous coquin? Il m'a toujours paru porter la mine

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d'un galant homme. — Ahî ce n'est pas avec des moyens honnêtes que l'on gagne autant d'argent que lui. — Je croyais cependant,Monsieur Thibaud, que la probité était un assez bon moyen pour se faire une bonne réputation , et qu'une bonne réputation aidait à faire de bonnes affaires. — Cela se peut bien, mais Parneau n'en est pas moins un coquin , qui m'enlève peu à peu toutes mes pratiques. — Ah ! voilà qui est fâcheux pour vous,MonsieurThibaud. Mais tenez, si vdus vouliez m'en croire, ce ne serait pas en disant du mal de Parneau que vous chercheriez à les ramener. C'est peutêtre le moyen de les faire fuir plus vite. — Tant pis ! cela m'est égal , et je dirai à qui voudra l'entendre que Parneau est un coquin. — Monsieur Thibaud, voulez-vous que je vous dise que j'ai vu quelque part une affaire qui ressemblait fort à la vôtre .^ Il y avait, dans une petite ville,un marchand qni faisait d'excellentes affaires. Il était seul de son commerce , mais la consommation, de la ville était assez grande, pour que deux ou trois marchands comme lui eussent pu y faire une honnête fortune. Cela donna l'idée à une autre personne de s'y venir établir. Quand le marchand de qui

je parle vit cela, il imagina de dire beaucoup de mal de son confrère, il devint d'une humeur à faire fuir tous les chalands, l'envie sortait de ses yeux, il fut en peu de temps maigre et jaune de désespoir; enfin il fut bientôt lui-même la cause de sa propre ruine. On abandonna sa boutique, parce qu'il recevait grossièrement tout le monde , et que l'on s'aperçut que tout ce qu'il disait de son rival était autant de calomnies. Cela vint au point qu'il se fût réduit à la misère , s'il eût voulu continuer son commerce. Il vendit donc son fonds et se retira. Celui qui lui succéda s'y prit différemment. Il proposa même à l'autre marchand de faire des affaires ensemble; il reçut les chalands avec un air riant et de bonne humeur; il fit son commerce en honnête homme. Bientôt ses affaires furent aussi brillantes que celles de son confrère , et tous deux gagnèrent une jolie petite fortune.

Pendantce temps-là, l'envieux maigrissait et jaunissait de plus en plus dans sa retraite, car c'est une terrible maladie que l'envie. Les heureux succès des deux marchands étaient un supplice pour lui : il ne pouvait en entendre parler sans éprouver une sorte

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dérape; il avait enGn dans l'âme un ver roncreur, quiine le quitta plus de sa vie. Celte manière d'être , odieuse et repoussante, éloigna de lui tout le monde, et il ne trouva même plus personne à qui raconter son désespoir et ses calomnies.

Enfin It'S choses vinrent jusque-là, qu'il fut obli'^éde se tenir caché honteusement, parce qu'aussitôt qu'il paraissait, on le montrait au doigt en disant : Voila Veu- Wez/jc.' Ce n'est pas pour vous que je dis tout cela au moins , Monsieur Thibaud ; je sais bien que vous ne pouvez pas ressembler à l'homme dont je parle ; mais c'est seulement pour vous montrer qu'il y a plus d'avantage à rester en bonne intelligence avec ses confrères , qu'à être jaloux les uns des autres et à se décrier entre soi. Ne faut-il pas que tout le monde vive? Là où il y a deux places, pourquoi n'y aurait-il qu'un occupant? L'industrie est un champ qui appartient à tous et que chacun a le droit de cultiver. Il ne faut pas vouloir tout pour soi. Celui qui veut tout accaparer finit par se voir tout enlever. C'est mériter sa propre ruine que de se chagriner des succès des autres. Le temps que nous employons à les contrarier est perdu pour nos pro-

près affaires, et la peine que nous y prenions est q.u préjudice de noti^ santé. Il n'y a pas d'envieux riches ni bien portans, et qui vivent longues années. C'est que len- ■vie est une lime qui use tout à la fois le corps et l'àme. — Si vous n'avez que cela à me dire, interrompt enfin M. Thibaud, faites-moi le plaisir, père Simon, de porter vos balles chez Parneau , je vous ai dit que je n'en avais que faire. — J'y vais, j'y vais, ne vous fâchez pas, Monsieur Thibaud ; je suis bien désolé de vous voir en si mauvaise santé.

La maladie est trop avancée, me dit Simon de Nantua en nous retirant . et du ton d'un docteur qui condamne un malade , la maladie est trop avancée et voilà un homme perdu sans ressource.

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