CHAPITRE XXXIII
Simon de Nantua est témoin d'une aventure nocturne , dans laquelle on voit les funestes effets de la colère.
Nous n'arrivâmes a Honfleur que le soir, très-fatigués, et nous n'eûmes rien de plus pressé que de chercher un gîte et de demander nos lits. Il y avait environ deux heures que nous étions endormis profondément, lorsque nous fûmes réveillés en sursaut, par des cris perçans qui semblaient partir d'une chambre voisine.
l80 SIMON
Nous nous levâmes en hâte, pour nous informer de ce que cela voulait dire. La porte de la chambre était ouverte. Simon de Nantua entra sans façon , et fut bientôt suivi de beaucoup de personnes que le bruit avait attirées comme nous. Nous trouvâmes un homme en fureur , qui tenait d'une main une femme par les cheveux, et de l'autre frappait à coups redoubles cette malheureuse, avec un débris d'une chaise qu'il venait apparemment de mettre en pièces. Cette femme appelait au secours de toutes ses forces, et à ses cris se joignaient ceux d un jeune enfant , qui embrassait la jambe du furieux et cherchait à l'entraîner. La première chose que nous fîmes fut d'arracher la victime des mains de son forcené de mari, de qui la colère semblait s'accroître encore par l'obstacle que notre présence apportait à son action brutale. — Expliquez-moi donc, dit Simon de Nantua, ce que signifie tout ce tapage ? — 11 signifie, dit la pauvre | femme en la; mes, que je suis une mal- | heureuse créature d'être obligée de vivre avec un enragé comme celui-là, et que j vous m'auri( z rendu service en le lais-= saut achever de me luer. ]
DE ^fANTUA. l8l
Pendant ce temps, le mari écnmait de rage et articulait d'épouvantables jureniens;
Représentez-vous, reprit la femme, ce ejque ce doit être que de voir un homme 5 j dans cet état, deux ou trois fois par semaine; et cela pour des riens; aujourd'hui, parce qu'il vient de s'apercevoir que j'avais mis, sans le lui dire, quelque argent en réserve, afin d'empêcher qu'il le mangeât inutilement. — Voici un grand scandale ! dit Simon de Nantua. Je ne sais pas de spectacle plus affligeant que celui d'un mauvais ménage , ni de passion plus hideuse que la colère. Regardez* si cet homme ne ressemble pas bien à une bête féroce ! Il n'y a rien à en faire pour le moment. Mettons à l'abri de sa fureur ces deux créatures qui pourraient en être victimes, et laissons-le seul, livré à ses humilians transports.
Cet avis de Simon de Nantua fut suivi. On enferma le furieux dans sa chambre, tandis qu'on en donna une autre à la femme et à son enfant. Ces divers incidens produisirent un tel bouleversement dans le cerveau de ce misérable , et exaltèrent si fort sa colère , que ses organes
Ce'
n'eurent pas la force de re'slsler à une s rude secousse. Le lendemain matin, 01 le trouva étendu sur son lit, dénué dé force.H'^* balbutiant des mots sans suite, et dans un état qui offrait tous les symptômes d'un transport au cerveau. Les secours furent inutiles, il expira dans la journée.
Cet événement jeta un grand trouble dans l'auberge. La femme de ce malheureux donna un spectacle bien édifiant, par la douleur sincère qu'elle témoigna de la mort de son mari. — Je n'avais pas le droit de le haïr, disait-elle , il était mon époux et le père de mon enfant. — Quant à Simon de Nantua , il disait : Voilà ce qui pouvait arriver de plus heureux à cet homme , car il eût fini quelque jour par tuer sa femme , son fils ou quelqu'autre personne , et par porter lui-même sa tête sur l'échafaud. Il serait bien à souhaiter que tous les hommes qui ont des dispositions à la colère pussent être témoins d'une aventure semblable à celle que nous venonsde voir. La colère est une passion que l'on peut dompter à sa naissance ; mais malheur à celui qui s'abandonne à son empire, car elle devient bientôt la plus forte, et l'on n'en triomphe plus alors.
DE NANTUA. l83
SimOQ de Nantua avait trop d'humanité, pour ne pas songer à s'informer de ce qu'allaient devenir la veuve et son enfant. Cette femme était de Valenciennes, où qI elle avait été ouvrière en dentelles , avant son mariage. Simon de Nantua s'ofïVit à lui faire avoir de l'ouvrage chez un fabricant qu'il connaissait à Honfleur. La pauvre créature ne savait comment exprimer sa reconnaissance à mon compagnon.
Depuis qu'elle vivait avec son terrible époux, il semblait qu'elle eût perdu toutes ses facultés. I^es scènes fréquentes auxquelles elle était sans cesse exposée, l'avaient, en quelque sorte, rendue incapable de parler et d'agir. Mais , redevenue libre , elle retrouva bientôt tout ce que sa malheureuse position lui avait fait perdre. Simon de Nantua ne quitta pas Honfleur, sans l'avoir mise en état de vivre et d'élever son enfant. Mais il lui recommanda sur toute chose de ne pas négliger l'éducation de ce jeune garçon , et de lui faire apprendre un métier qui pût assurer son indépendance.
l84 SIMON
»%%l,%,\j»%%l,\%'*\%\**'*.\"»A\\'*'V\'»»,^*%.V»,%^V*%/%*.*m\V»Al