LE FERMIER
Mon cher Louis, je suis content de toi. Tu es un garçon extraordinaire, et je t'ai beaucoup d'obligation pour le bien que tu. as fait à mon bétail. Je sais qu'on ta fait des propositions avantageuses et que tu les as refusées. Cela est bien de ta part , et prouve que tu es un honnête garçon. Mais je ne veux pas que tu sois la victime de ta délicatesse, et jep|:étends te faire les mêmes avantages qui t'ont été offerts.
LOUIS
Je suis bien reconnaissant de vos bontés, monsieur Berthaud ; mais j'aurais une autre chose à vous proposer.
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LE FERMIER BERTHAUD
Laquelle, mon ami?
LOUI.S
Avez-vous de la confiance en moi?
LE FERMIER BERTHAUD
On ne peut pas davantage.
LOUIS
Eh bien ! Je sais des moyens pour augmenter beaucoup le revenu de votre ferme. Laissez-moi pendant un an gouverner les travaux. Je ne vous demande point de gages jusques-là; nourrissez-moi seulement , et , si je réussis, vous ferez après ce que vous voudrez.
LE FERMIER BERTHAUD
Hola ! mais tu n'y penses pas , mon garçon , tu es trop jeune pour....
LOUIS
Vous n'avez donc pas de confiance en moi.
LE FERMIER BERTHAUD
Mon Dieu si.... mais.... te laisser gouverner,...
LOUIS
Vous veillerez sur moi.
LE FERMIER BERTHATJD.
Par exemple , voilà une chose inouïe.
Eh bien ! ma foi, c'est e'gal. Je consens à ce que tu me deman'des.
LOUIS
Je vous promets que , dans un an d'ici, vous ferez envie à vos voisins.
LE FERMIER BERTHAUD
Allons, je me fie à toi, tu vois que j'ai boïine opinion de ton instruction et de ton mérite.
Voyez-vous d'ici noire Louis régisseur d'une grosse ferme? je vous laisse à penser quelle fut sa joie, en recevant le consentement de Berlhaud. Ainsi, dans l'espace de moins de deux ans, sa bonne conduite l'avait déjà amené à ce degré de bonheur.
Il commença donc de suite à régir les terres du fermier Berthaud et à mettre à profit sçs études en agriculture. Il n'y eut bientôt plus, dans le domaine, ni friches, ni jachères; toutes les terres furent en plein rapport; il ne fut plus question de
les laisser reposer sans riea produire, ma;de les cultiver avec soin , d en tirer le plus grand parti possible , d'employer avec industrie les meilleurs engrais. Louis fit des prairies artificielles que Ton ne connaissait pas encore dans le pays. Le fermier Berthaud, qui avait tenu jusqu'à ce moment à son ancienne routine, ne voyait pas sans crainte les expériences du jeune agriculteur; néanmoins il comptait tellement sur son talent, qu'il le laissait faire eh dëpi^de ses propres craintes et des discours railleurs des nutres fermiers du canton.
Mais lorsqu'au bput de Tannée, il vit les succès des travaux de Louis tt que le revenu de sa ferme se trouva augmenté da tiers ou du quart, il sauta au cou de Louis , eu l'embrassant detoutsoncœur. Les autres cultivateurs , à leur tour , regardèrent cela avec étonnement et avec un peu d'ejwrie. — Il ne tient qu'à vous, leur disait le bon jeune homme, d'en faire autant et de jouir des mêmes avantases. Vous avez un terrain Jjien riche et qui vous donnera tout ce que vous lui demanderez. Sachej seulement le faire valoir ce qu'il vaut. Les plus grands trésors de la France sont dans l'industrie des cultivateurs. Cest l'agriciSltare
qui peut faire de notre pays le pays }e plus riche de la terre. Si les Français étaient sases, ils tourneraient tous leui-s soins de ce cote , et ils auraient fait beaucoup pour être puissans et riches. Sachons mettr€ en rapport ce fonds inépuisable que la nafure nous a légué ; écoutons les conseils que nous donnent les hommes éclairés , et ne faisons pas le sacrifice de notre fortune à de vieux préjugés , à d'anciennes routines.
Le fermier Berthaud ne savait comment témoigner sa reconnaissance à Louis. Au bout de l'année d'essai , il lui avait donné de forts appointeraens, dont Ijouis, en bon fils, faisait passer ia plus grande partie a son vieux père. Il lui écrivait régulièrement , ainsi qu'au respectable curé, de qui il tenaitcclte éducation, source de sa prospérité. Il n'avait, dans sa position, qu'uw seul chagrin, c'était d ignorer le sort de sou frère Jérôme; et c'était cependant un bonheur pour lui que de l'ignorer, puisqu'il n'aurait eu qu'à en rougir.
Cependant le fermier gagnait de l'argent et aclietait des terres. Il avait une fille unique qui était jolie. A l'époque où Louis vint à la ferme, elle était âgée de quatorze ans, et il ne lui manquait alors qu'un peu d'in-
struction pour être une charmante personne. Louis e'prouva pour elle un penchant que sa délicatesse ne lui permit pas de laisser voir; mais il obtint de Bertliaud la permission d'enseigner à la jeune Annette le peu qu'il savait. Cette occupation fit le charme de tous les momens de loisir que lui laissaient ses grands travaux , et l'éducation acheva de rendre Atfnette aimable et intéressante. Sa reconnaissance pour son maître avait quelque chose de tendre , dont elle ne se rendait pas compte à elle-même. Mais le fermier Berthaud,qui n'avait pas de trop mauvais yeux, s'aperçut fort bien de l'inclination que les deux jeunes gens éprouvaient l'un pour l'autre sans se l'avouer.
Il y avait environ cinq ans que Louis faisait prospérer la ferme, lorsque Berlhaud lui dit un jour : Louis, tu m'as rendu des services et je n'ai pu les reconnaître autrement qu'en te traitant comme mon fils : V"eux-tu le devenir tout-à-fait? ■Ma fille l aime , elle te plait , je te la donne.
Ces mots rendirent Louis presque fou de bonheur. Peu s'en fallut qu'il n étouffât i'honnète Berthaud en le serrant dans ses bras. 11 ne se possédait plus de joie.
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Annette n'eut pas de peine à consentir à :et arrangement et ne crut pas même devoir, cacher combien il lui était agréable. On fît venir le vieux Marcel pour assister lia noce, et le bon curé voulut en être lussi. Tout se passa joyeusement. Noire •lier Louis était au comble du bonbeur. lorsqu'il eut son père auprès de lui , il ne oulut plus consentir à le laisser repartir , 3l Berthaud joignit ses instances à celles de :e bon fils. — Tenez, disait-il, père Marcel , nous sommes vieux tous deux; resons ensemble l'un près de l'autre , pour ftre témoins du bonheur de nos enfans.
\ous les entendrons se dire des douceurs, cela nous rappellera notre jeune temps, et cela nous divertira , pendant que nous viderons à nous deux quelques flacons du meilleur qu'il y a dans la cave. D'ailleurs , père Marcel, ce ne sera pas chez moi que vous serez : Nous allons être tous les deux chez votre fils, car tout ce qui est ici est à ces jeunes gens , et je ne veux plus me mélef de rien. C'est en bonnes mains que je laisse tout cela, je vous en réponds, et votre Louis est un fameux garçon pour l'activité et le mérite.
Le père Marcel avait les larmes aux
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yeux. Il ne demandait pas mieux , commevous l'entendez bien , que de vivre ainsi en famille , et le discours de Berthaud acheva de le déterminer, et de faire taire sa délicatesse.
Ainsi , Louis à vicgt-cinq ans se trouvait répoux d'une femme charn^ante , le soutien de son père, maîîre de quelques hectares de bonne terre , et fermier d'une excellente ferme.
Ce fut à cette époque qu'il éprouva cependant un grand chagrin. Le bruit de la mort tragique de son frère se répandit partout et parvint jusqu'à lui. Je ne peindrai point la consternation et la douleur qui accablèrent toute la famille, au moment où elle apprit cette affreuse nouvelle. Jetons un voile sur cet affligeant tableau. L'évé- : nement terrible que je vous ai raconté, fut le seul nuage qui troubla le bonheur de liOuis , mais il le troubla d'une manière cruelle. Je passe sous silence ces jours de deuil et de honte.
Lorsque Louis se vit tout-k-fait le maître, il osa faire plus encore qu'auparavant, car il était sur dès-lors de ne pas éprouver de contradictions. Il n'y avait pas d'année quil ne fit de nouvelles expériences,
loiit la plupart réussissaient on ne peut iiioux. 11 allait de temps en temps à Lyon , )ii il avait fait la connaissance de quelques Dersonnes qui s'occupaient d'agriculture. Il luisait des lumières dans la conversation de :cs hommes éclaires et il se fît bientôt à lui ■nème, par les applications auxquelles il ' ^o livra, l'honorable réputation d'un agrijukeur distingué. Il recevait souvent chez lui des personnes de la ville et des environs de sa ferme, qui venaient visiter avec intérêt ses belles plantations, ses prairies et tous ses travaux. Au bout de peu d'anne'es sa fortune se trouva considérablement augmentée. Il agrandit alors sa propriété par de nouvelles acquisitions , et il fît bâtir une petite maison simple, mais fort jolie et pourvue de toutes les commodité? désirables. Ce fut là qu'il s'établit avec sa femme , son père , son beau-père et deux enfans qu'il avait déjà. Il serait difficile de se représenter un bonheur plus parfait que celui de Louis. Comment n'eùt-il pas été heureux? une femme charmante et bien digne d'être aimée, bonne épouse, bonne mère; deux jeunes enfans, de qui l'éducation allait devenir une de ses plus douces jouissances; son père qui devait la trau-
quillité et la consolation de sa vieillesse à la pieté d'un bon fils; cet excellent Berthaud, qui jouissait lui même de tout ce bonheur , en si grande partie son ouvrage ; quel entourage pour un cœur comme celui de Louis ! Joignez à cela l'estime et l'attachement de tous ceux qui le connaissaient. Il voyait venir chez lui les personnes les plus distinguées,qul se faisaient un honneur démanger quelquefois à sa table. Dans ces occasions , quel que fût le rang des convives , jamais le bonhomme Marcel, m Berthaud , ne quittaient les deux places d'honneur que le respect filial leur avait re'servées, et personne n'eût ose' se formaliser de ces marques de vénération de la part de deux enfans pour leurs pères. Louis n'oublia jamais ce qu'il avait été avant de devenir riche, et, loin de chercher à le cacher, il en ,
ïç
parlait souvent aux autres, pour leur con- , seiller de faire comme il avait fait.
C'est vraisemblablement dans cette position que vous l'avez trouvé, la dernière fois que vous lavez vu, monsieur le curé ; mais, puisque vous ne savez pas le reste de son histoire, le voici.
Louis rendit de grands services dans le pays, en contribuant par ses lumières et
Et
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ar son exemple aux progrès de Tagricul- .ire, et sa commune est devenue une des lus riches de la France. Quand la place Ile maire vint à vaquer , Louis fut ge'ne'raîment désigné comme celui qui devait i remplir. Il y fut, en, quelque sorte, ortë par l'opinion publique. Devenu maire e sa commune, il se montra magistrat j^itègre et éclairé , et son administration ut une nouvelle source de prospérité pour e pays. Il lui fut aisé de faire le bien,
rce qu'on était convaincu qu'il le voulait, tque chacun s'empressait de seconder ses fforts.
Enfin Louis a obtenu , il n'y a pas longemps, le plus grand honneur auquel un :itoyen puisse prétendre : investi de la coniance des habitans de son département, il i été chargé de les représenter à la chambre les députés, où il a donné un bel exemple le patriotisme et de dévouement aux intééts de l'état et du roi.
Ses enfans, élevés par ses soins dans tous es sentimens d'honneur et de probité qu'il a professés lui même, donnent les plus flatteuses espérances. Il est heureux père, parce qu'il a été bon fils ; il est fortuné, parce qu'il a été laborieux et industrieux; il est
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considéré et honoré, parce qu'il a été Lon
citoyen et utile à son pays.
Vous allez dire que je prêche aussi , nie% amis, mais il faut bien que je finisse comm* j'ai commencé, et l'on ne se corrige plus guère à mon âge. Je ne puis m'em pêcher de faire encore quelques réflexions au sujet de l'histoire que je viens de vous raconter. Quelle chose précieuse que l'éducation ! et quel malheur que d'en être privé ! Voyez Louis et Jérôme ! la prospérité de l'un , la dégradation et la fin misérable de l'autre. Oh! mes chers amis, si vous avez des enfans , pensez quelquefois à cela. Vous ne seriez pas excusables de négliger l'éducation , de vos enfans, lorsqu'on vous fournit tous;' les moyens de la leur donner. Faites qu'ils aient la crainte de Dieu, le respect pour j| les lois et l'amour de leurs semblables. On \ J, ne se perd jamais avec de tels guides , et i j; il est bien difficile de ne pas s'égarer sans eux.
Simon de Nantua se tut : toute l'assemblée , qui avait pris un vif intérêt à son récit , le remercia beaucoup. On s'entretint encore quelques instans des aventures des deux frères Marcel ; puis chacun se re-»
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DE NANTU.A. 2.3 1
tira , en emportant une bonne matière à réflexions pour Ja nuit.