CHAPITRE V
Simon de Nantua fait sentir les avantages des e'coles où les enfaus s'instruisent entre eux par l'enseigneraent mutuel, et raconte l'histoire du chevalier 'Paulet.
En arrivant à Besançon, nous nous logeâmes , pour y passer deux nuits , dans une petite auberge bien modeste, à l'entrée de la ville. L'hôtesse de cette auberge avait trois enfans; deux [garçons, dont l'aîné n'avait pas moins de onze ans, et une petite fille de sept à huit ans. Simon de Nantua, qui a toutesa vie eu beaucoup de penchant et d'affection pour les enfans , eut bientôt captivé les bonnes grâces de ceux-ci, en jouant avec eux toute la soirée, devant le fen de la cuisine. Mais, comme il ne perdait jamais de vue les choses utiles, il s'avisa de demander à l'aîné s'il savait lire et écrire. L'enfant répondit, avec un peu de honte , qu'il ne savait rien de tout cela. Le père Simon ne s'amusa pas à augmenter sa confusion , car il sentait bien que c'était la
faute des parens , et non celle du petit bon homme , s'il était encore si ignorant. Mais il appela la mère et lui dit : Madame Bertrand , est-ce que vous ne songez pas à faire apprendre à lire à vos enfans?
Madame BERTRAND.
Mais, père Simon, j'ai voulu faire apprendre quelque chose à Taîné , et j'ai été forcée d'y renoncer, parce qu'il ne comprenait rien à ce que son maître lui montrait.
Eh bien î mère Bertrand, c'est que sou maitre n'y entendait rien lui-même. Mais pourquoi ne l'envoyez-vous pas à l'école, aussi-bien que son frère ?
MaJaine BERTRAND.
Parce que jepense qu'ils n'y apprendront pas davantage.
C'estce qui voustrompe, mère Bertrand.
Vous avez ici des écoles cV enseignement mutuel y dans lesquelles il est impossible de ne pas apprendre.
Madame BERTRA^^D.
J'en ai bien entendu parler, mais je ne sais pas trop ce que c'est.
Ce sont des écoles où les enfans s'enseignent les uns aux autres, tout naturellement, •àlire,à écrire età compter ; oîilonapprend l'évangile, le catéchisme et tout ce qu'il faut que des enfans sachent pour devenir dociles, soumis, bons chrétiens et bons sujets.
Madame BERTRAND.
Eh! bien, oui; mais j'ai entendu dire que cette méthode venait d'Angleterre ; je vous avouerai que cela a été un peu cause que je n'ai pas eu grande envie de la connaître.
D'Angleterre ! eh ! mon Dieu , voilà ce que c'est que de ne pas savoir les choses. Tout au contraire, ma chère madame Bertrand, ce sont les Anglais qui l'ont prise chez nous, et je vais vous conter comment cela est arrivé.
Il n'y a pasmoins de quarante ans, qu'il y avait à Paris un brave militaire retiré qu'on
appelaitlechevalierPaulet. Cethomme respectable ne possédait qu'une fortune trèsbornée, qu'il consacrait cependant à faire le plus de bien possible. Un jour, en se promenant dans le bois de Vincennes, il rencontra un pauvre enfant couvert de haillons et dans l'état le plus misérable qu'on pût voir. Ce petit malheureux versait des larmes et paraissait tout-à-fait abandonné. Le bon chevalier, touché de compassion et poussé par vn mouvement de cette charité chrétienne, qui commande de secourir son semblable , conçut aussitôt le projet de recueillir chez lui et d'adopter ce petit infortuné. II l'emmena en effet dans sa maison, et commença immédiatement à lui servir de père et d'instituteur. Il n'v avait pas encore long-temps que le chevalier se vouait à ce soin charitable, lorsqu'un jour son élève lui amena deux de ses compagnons, aussi dépourvus qu'il l'était dans le bois de Vincennes. « Mon bienfaiteur, dit-il avec une confiance toute ingénue, faitespour eux ce que vous avez fait pour moi. » L'excellent homme n'eut ni la force ni la volonté de résister; il les reçut. lien arriva d'autres , il les reçut encore et sa maison devint bientôt l'asiîe des pauvres orphe-
lins. Mais comment faire pour instruire tous ces enfans ? La fortune du Chevalier pouvait à peine suflire pour les entretenir; il ne fallait pas songer à payer des maîtres. Heureusement l'amour du bien est ingénieux; il inspira au chevalier la plus heureuse idée. « Il faut , dit-il , que ces enfans s'instruisent entre eux. Tenez, mes amis, voici des livres et des modèles d'écriture. Les plus intelligens montreront aux autres ce qu'ils apprendront, et je ferai tout ce que je pourrai pour vous aider./» Ce plan réussit on ne peut mieux. C'était un spectacle charmant que de voir cette réunion d'enfans tous animés du désir de s'instruire et d'une honorable émulation. Les plus habiles, quisaisissaient le mieux les leçons, les répétaient aux autres : cette manière de travailler en commun donnait à l'élude un charme tout particulier qui la transformait en un véritable amusement. Aussi les élèves du Chevalier firent-ils de rapides progrès. Bientôt l'institution fit du bruit. On en parla comme d'une petite merveille. Le bon roi Louis VXI voulut la connaître; il la vit et lui accorda un secours de 5o,ooo francs sur sa cassette. Ce fut ensuite à qui pourrait y être admis en payant. Cela
a duré jusqu'à la révolution, époque ou rétablissement fut renversé. Pendant ce temps les Anglais se sont emparés de la méthode du chevalier Paulet , et lui ont donné le nom de méthode de Lancaster.
Mais nous venons de la reprendre, et elle a été encore bien perfectionnée depuis ce temps. Le Roi veut aujourd'hui qu'elle soit établie partout en France, et que tout le monde sache lire et écrire dans son royaume. Ainsi, ma chère madame Bertrand, c'est déjà désobéir auRoi que de ne pas faire instruire vos enfans.
Madame BERTRAND.
Ah î père Simon . je ne vaux pas désobéir au Roi.
Je le crois bien ! et d'autant plus que si le Roi fait ouvrir des écoles pour que vous puissiez y envoyer vos en fans , c'est qu'il sait très-bien que l'instruction est nécessaire à leur bonheur. Celui qui ne sait rien a toujours besoin des autres et reste dans la dépendance de tout le monde.
Les affaires ne sont bien faites, mère Bertrand , que lorsque chacun est en état de
DÉ NAKT LA. 2^
faire les siennes soi-même. Vous devez le savoir. Votre mari ne sait ni lire , ni e'crire, ni compter ; si vous n'étiez pas là, comment irait votre maison .^ heureusement vous pouvez tenir vos comptes vous-même et vous êtes sûre de n'être pas trompée. Pouvez-vous ne pas apprécier cet avantage, et vous endormir sur la nécessité de le procurer à vos enfans ? Quand ils sauront lire, écrire et compter, eh bien ! en attendant qu'ils soient d âge à gouverner leurs propres affaires, ils vous aideront à administrer les vôtres; ils vous soulageront de tout ce fardeau dans votre vieillesse. Ajoutez à cela qu'ils seront accoutumés au travail et à l'ordre , qu'ils ne seront pas joueurs et fainéans, qu'ils auront reçu des principes de religion et de probité. Quand vous les aurez rendus instruits, honnêtes et laborieux, vous n'aurez pasde peine à les placer;iIsseront propres à tous les états et on les recherchera. Si, au contraire, vous les laissez ignorans et oisifs , ils contracteront des vices et vous donneront du chagrin. Mère Bertrand, il faut absolument que, dès demain, vos deux fils- aillent à l'école d'enseignement mutuel, et c'est moi qui veux les y conduire.
Madame BERTRAND.
D après ce que vous me dites, je ne demande pas mieux, père Simon, et je m'en rapporte à vous.