‹ Simone; piece en deux actesChapitre 4 sur 17 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, LE DOCTEUR.

LE DOCTEUR, entrant sur la dernière phrase.

... Rôdant sur les roules... Il ne peut s'agir que de moi. Je roule depuis ce malin el, ma foi, j'avoue que je suis très fatigué, (ii s'avance pour

s'incliner devant madame Normant. Tout le monde se lève. —

A Simone.) La plus jolie mine du monde! (EUe sourit. — Galamment.)... et le plus gracieux sourife.

JEAN, riant.

Monsieur le docteur, je te défends de faire la cour à ma femme !

LE DOCTEUR

Tu ne m'empêcheras pas de dire qu'elle est aussi belle que bonne. Ce ne sont pas des compliments, mais de l'histoire. Monsieur le curé lui-même ne me contredira pas. J'espère que cette fois au moins nous serons du même avis,

LE CURÉ

Certes... certes... (En hochant la tête. — A la jeune

femme.) Un augB véritable, un ange du bon Dieu descendu sur la terre.

MADAME NORMANT

Monsieur le curé qui entreprend aussi de faire la cour à ma fille !

LE GURÉj confus.

Oh! madame, comment pouvez-vous supposer...

SIMONE, riant.

On ne suppose pas... mais si vous continuez

sur ce ton je saurai bientôt me fâclier. (au docteur.) D'ailleurs, nous parlions de choses très sérieuses, et l'arrivée de ce coureur de grands chemins a tout interrompu.

Au diable ne plaise! (Geste du curé.) Pardon, monsieur le curé. A Dieu ne plaise! ne vous gênez pas ; je sais être sérieux quand il est nécessaire.

C'est ce que nous allons voir.

•lEAN) avec une légère ironie.

Oui... A la rigueur, il pourra rester cinq minutes sans^ interrompre.

LE DOCTEUR

Cinq minutes! C'est bon. Du diable! pardon, de Dieu ! si je dis un mot jusqu'au dîner.

11 prend une lirochuro et s'enfonce dans un fauteuil.

Vous êtes bien ainsi?

Le docteur fait un geste de la tête signifiant : Oui.

Alors, maman, que disais-tu? Une femme phtisique, trois enfants, pas de pain.

•JEAN

Quelle pitié ! — Mais comment remédier à une si grande misère?

Le docteur prête l'oreille.

LE CURÉ

Ma foi, ils ont besoin de tout. — Il leur faudrait du bouillon, des jupons de laine pour les petites, que sais-je ? Pour comble de malheur, le mari vient de se casser la jambe à l'usine.

LE DOCTEUR

Parbleu ! ce sont les Martin !

JEAN

Quand je vous le disais. Ça y est I il a parlé !

LE DOCTEUR

Mais c'est tout naturel, c'est bien le signalement. Me suis-je trompé? D'ailleurs je viens de chez eux.

Allons, docteur! vous êtes excusé, et je vous donne la parole.

LE DOCTEUR

L'histoire n'est pas longue — et s'il est vrai que les heureux n'ont pas d'histoire, les malheureux souvent n'en ont pas davantage : Le mari, quarante ans, infirme et sans travail. La femme, phtisique, mourante; des enfants presque nus et la huche vide. — C'est tout... et j'ai dit !

Et tout cela près d'ici ?

Pas très loin, derrière le bois.

SIMONE, elle court à la fenêtre.

L;ï-bas, sans doute... cette fumée légère qui monte au-dessus des arbres?

JEAN, regarde également.

Là-bas, oh! non. C'est plus adroite.

LE DOCTEUR

La fumée que vous voyez vient d'un campement de chemineaux qui s'est établi, il y a trois jours à peine, dans la clairière.

LE CURÉ

Des gens bien peu recommandables, par ma foi.

MADAME NORMANT-

Encore, monsieur le curé I

Mais où donc habitent les Martin?

MADAME NORMANT

Tu sais bien, près de la route des Barres.

Ah! je vois!... une maison de misère et de deuil. Pauvres gens ! (a son mari.) Nous serons leur consolation, leur gaieté, leur rayon de soleil, n'est-ce pas, Jean?

JEAN-

Comme tu t'exaltes, ma petite fée bienfaisante! (A tous.) Est-ce admirable d'avoir une femme si charitable!

Ne plaisante pas. — Pense que là-bas on a peut-être faim.

22 SLMUNE

JEAN

Oh ! mon Dieu ! veux-tu donc me faire courir dès aujourd'hui chez ces braves gens?

Oui, n'attendons pas; on ne remet pas au lendemain une bonne action, n'est-ce pas, monsieur le curé ? Viens avec moi !

LE DOCTEUR

C'est la fin de la tirade. — (ironique.) « Viens avec moi, » A nous deux les bois ombreux, les charmilles aux odeurs enivrantes... Tu m'aimes! Je t'adore! — Tu es ma vie, tu es mon tout. — On marche entre deux baisers en jouissant du bonheur d'être riche et heureux... La charité suit comme elle peut en portant aux pauvres les petits cadeaux choisis par l'amour.

SIMONE, exaltée.

Vous ne savez pas ce que vous dites. — Ne

riez pas. Je ne pourrai pas m'endormir ce soir en songeant qu'il y a près de moi qui suis « riche et heureuse » des ôlres qui ont froid, qui ont faim, et des mioches qui pleurent !.. La vie m'a tant gâtée que je me sens le devoir de gâter les autres ! C'est si facile d'être bon quand ouest heureux!.. Heureux, nous voulons que chacun le soit autour de nous, n'est-ce pas,

Jean? (Avoc une idée sul)ite. Se tournant vers le docteur.)

Eh bien! non, docteur, ce ne sera pas une promenade d'amoureux, pas de baisers enivrants sous les bois ombreux, non, monsieur, — j'irai seule, comme autrefois, porter à ceux qui souffrent et sans autre pensée qu'eux-mêmes — quelques douces paroles et beaucoup de bon pain.

JEANj ironique.

C'est on ne peut mieux! Mais crois-tu donc que je vais te laisser [)artir seule?

SIMONE, êneigiquement.

Oui, seule pour me mortifier!

LE CURÉ

La charité a plus de prix lorsqu'elle s'accompagne d'une privation.

SIMONEj mettant son chapeau.

Comprends donc, petit mari, qu'il faut que lu me manques!,. Si tu crains quoi que ce soit pour ta femme, c'est tout au plus si je permettrai à maman de m'accompagner jusqu'à la porte du parc. — Le reste me regarde, mais pour aujourd'hui seulement, entends-tu hien, je ne veux pas de toi! — N'est-ce pas, maman, que j'ai raison ?

MADAME NORMANT

Oui, je t'approuve, — le temps de prendre mon manteau et je suis à toi. — Dépêchons-

nous, le soleil baisse. 11 vaut mieux que tu sois rentrée avant la nuit. Et la nuit viendra vile...

A tout à l'heure, messieurs... vous permettez, monsieur le cure? — Au revoir, toi! —

(Un baiser rapide du bout des doigts à son mari.) SoUge

que je travaille pour notre bonheur !

LE CURÉ

Le ciel n'est jamais ingrat pour ceux qui font le bien.

Sortie de Simone.

JEANj ouvre la fenêtre pour suivre du regard.

Au revoir, petit chaperon rouge t

SIMONE, voix lointaine.

Au revoir, petit mari t — Tu sais, je n'ai pas peur du loup...

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