‹ Simone; piece en deux actesChapitre 5 sur 17 · SCENE IV JEAN, LE DOCTEUR, LE CURÉ · texte numérisé non relu

SCENE IV JEAN, LE DOCTEUR, LE CURÉ

Jean reste à la fenêtre et suit sa femme des yeux.

LE DOGTEURj allume une cigarette, sourit, et avec une pointe d'ironie et une interrogation.

Tu l'aimes'?.. (Le curé êtemue bruyamment.) CôSt

parfait. — Mais lu l'aimes au point de faire enrhumer tes amis, ce qui est beaucoup moins bien.

JEAN, referme la fenêtre et revient.

Oui, je suis tout à ma joie d'aimer... de sorte qu'il me semble que cette femme toute

jeune, si charmante, si exquise, emporte avec elle le meilleur de mon ûme dès qu'elle s'éloigne seulement de moi.

LE DOCTEUR, un peu sceptique.

Tu es un homme bien heureux, je ne songe pas à le contester.

JEAN

Et ce que lu vois ne te donne toujours pas l'envie de suivre mon exemple?.. Tu veux mourir dans la peau d'un célibataire?

LE DOCTEUR

S'il n'en reste qu'un je serai celui-là et monsieur le curé ne me mariera pas plus que je ne le marierai. C'est bien certain.

LE CURÉ, se rôvoillant comme en sursaut.

Que dites-vous? Bonté divine! me marier?

LE DOCTEUR

>*on, non, monsieur le curé, ne vous tourmentez pas!... Ilest question au contraire pour nous deux de ne jamais faire cette bêtise. — -V'est-ce pas qu'on se porte très bien sans se marier?

LE CURÉ

Bah ! bah! je vois bien que vous avez Tinlentionde me plaisanter encore!... Cette conversation ne me regarde pas. — Et puisque la partie de domino me paraît compromise ce soir, je vais penser tout seul à mes affaires.

LE DOCTEUR

Nous savons ce que parler veut dire. Bonne nuit, monsieur le curé !

LE CURÉ, veut protester.

Mais... vous faites erreur...

JEAN

i\e craignez rien... On vous réveillera pour le diner. (Mouvement de tête du curé.) Et même avant... cette bonne partie de besigue avec ma bellemère... Qu'en dites-vous? monsieur le curé.

LE DOCTEUR, ironique.

Tiens, mais au fait... Tu as bien la tête de quelqu'un qui fait la partie de sa belle-mère quand M. le curé n'est pas là.

.TEAN.

Pourquoi pas? Tu me fais pitié I Pour attaquer le mariage en lui-même, tu ne trouves rien de plus neuf que la plaisanterie classique sur les belles-mères. C'est d'un pauvre !... D'ailleurs tu n'entends rien à tout cela.

LE DOCTEUR

Mon clier! Si je no mo marie pas, c'est juste-

ment parce que j'ai trop approfondi la question.

JEAN

Tu as disséqué... tu n'as rien approfondi.

LE DOCTEUR

Comment, disséqué? Je n'ai fait que regarder ce qui se passait autour de moi, et j'ai su profiter des exemples que les hommes m'ont donné galamment... sans que je le leur demande et surtout sans qu'ils le veuillent. Tant pis si mon bonheur présent est le fruit du malheur des autres.

JEAN

Merci — on ne peut pas être plus aimable !

LE DOCTEUR

Voyons, tu sais bien que je ne parle pas pour

toi. Il y a des exceptions en toutes choses. Ce n'est pas une raison cependant parce que tu as rencontré la femme idéale pour que j'aie bientôt la même chance.

JEAN

Je ne suis nullement de ton avis : les honnêtes femmes ne manquent pas plus que les maris parfaitement heureux.

LE DOCTEUR

Il se peut qu'il y en ait beaucoup; mais qui me dit que je serais de ceux-là?.,. Ecoule une histoire banale, mafs véridique: Un de mes amis vivait paisible dans une petite ville de province... il reporta sur un enfant chéri de toute son âme, l'amour profond qu'il avait nourri jadis pour sa femme morte après deux ans de mariage. Sa vie avait un but : faire de cet en-

fant un brave homme, digne du nom qu'il portait... L'enfant n'était pas de lui; il le découvrit un jour par le plus commun des hasards...

JEAN

Et puis?...

LE DOCTEUR

Et puis?... Il s'est tué tout simplement. JEAN.

Je ne vois toujours pas où tu veux en venir?

A ceci: Que l'aventure est fréquente... Parfois elle finit tragiquement... Je t'accorde que c'est l'exception; le plus souvent les maris ne savent rien: cependant comme je n'ai pas la prétention d'être plus invulnérable que les autres, comme

rien ne me prouve que Je serais le seul à boire dans uion verre, alors...

JEAN

Alors tu te contentes de boire dans le verre des autres ; c'est plus commode. — Mais parfois tu risquerais de perdre ton temps, car je suis absolument sûr, entends-tu, qu'un homme peut avoir un foyer bien à lui — s'il a soin de se marier dans certaines conditions de milieu et d'esprit avec une jeune fdle dont il a étudié attentivement le caractère et les goûts... Il ne faut pas, cela est certain, qu'il la délaisse après l'avoir épousée, comme tant d'autres le font. La solitude est mauvaise conseillère. Gela ne se discute même pas. — D'ailleurs, y a-t-il quelque chose de plus charmant que de cultiver une àme délicate et confiante, toujours prête, quoi que tu en dises, à écouter les conseils d'un homme qui

lui a enseigné le secret même de la vie. Quelle jouissance unique que de sentir sa femme se rapprocher chaque jour de ce qu'on désire qu'elle devienne!

LE DOCTEUR

Et si l'on ne peut arriver à faire vibrer cette âme étrangère? Crois-tu peut-être que l'ami dont je t'ai parlé n'avait pas la certitude d'avoir conquis à tout jamais le cœur de sa femme.

JEAN

Je n'en sais rien. — Ce dont je suis sûr,, c'est de sentir battre aujourd'hui près du mien un cœur où je lis comme dans un livre. Je ne puis tout te dire, j'aurais à te Hvrer trop d'idées intimes, et il faudrait laisser venir des mots qui doivent seulement être murmurés entre deux baisers.

LE DOCTEUR

Je ne te savais pas si grand éducateur ! . . . J'exagérais... Pour ma part, j'ai quelquefois cherché sans en avoir l'air un compagnon féminin... J'ai cru trouver, mais je me suis toujours aperçu, — heureusement à temps, — que je n'avais pas été compris, que la jeune fille m'avait écouté distraitement, sans que son cœur mo paraisse devoir répondre plus tard aux élans du mien.

JEAN

C'est que tu n'as pas eu le courage de tenter l'aventure. Quant à moi, j'ai eu l'intuition que je trouverais et j'ai trouvé ; j'aurai désormais à mes cotés un être que je pourrai entourer d'amour. Vois-tu... La véritable joie en ce monde est d'être aimé, et le meilleur moyen d'arriver à ce but est d'aimer beaucoup soi-même... Une femme alors comprend vite que son âme

peut devenir le miroir de la nôtre. D'ailleurs tout l'attache à son mari: l'avenir des enfants, les mêmes espérances... les mêmes soucis... Ah! si lu savais!...

LE DOCTEUR

Tant mieux pour toi, si tu as pu saisir au vol cet oiseau qui s'enfuit à tire d'ailes et qu'on appelle le bonheur!

JEAN

Oui, je suis sur de mon bonheur!... Nous serons deux pour parcourir la longue route de la vie. Nous marcherons confiants l'un dans l'autre, — nous vieillirons entourés d'enfants qui seront de moi, ça^ je te l'affirme !

LE DOCTEUR

Amen.

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