SCÈNE II Les Mêmes, SIMONE, SERGEAC
Bonjour, grand-père.
M. DE SERGEAC PÈRE
Bonjour, mon enfant.
SLMONE, à Burtin.
Monsieur Burtin...
SERGEAC, à M. de Sergeac père.
Bonjour, père.
M. DE SERGEAC PÈRE
Bonjour... Les voilà revenus les voyageurs! {Rii-es; la main. Étreinte affectueuse et gaie. Ils se tapotent l'épaule de la main libre.)
SERGEAC
Eh oui...
M. DE SERGEAC PÈRE
Content de vous revoii^.. Et vous avez trouvé votre bonhomme?...
SERGEAC
Nous l'avons trouvé.
Et nous avons trouvé aussi un cadre admirable du quinzième.
SERGEAC, il va vers Burtin qui aidait Simone à découvrir la statue.
Bonjour, Burtin... [Donnant la main à Simone.) Tu es pressée, hein? Tu vas être confondue, tête de fer.
C'est toi qui me feras des excuses, patron.
SERGEAC
C'est un Amida.
C'est un Maitreya.
SERGEAC, imitant les enfants, Amida.
SIMONE, de même.
Maitreya.
SERGEAC
Amida.
Maitreya... Et en voici la preuve.
SERGEAC
La preuve ? Ofi cela?
SERGEAC
Eh bien?
L'Amida est japonais, patron.
SERGEAC
Je n'ai jamais dit le contraire.
Et les deux lettres que voici sont des lettres sanscrites...
BURTIN
Ça, c'est trop fort.
M. DE SERGEAC PÈRE, à SOn flJs.
Tu ne dis plus rien.
BURTIN
Alors, mademoiselle, c'est vrai, vous lisez le sanscrit?
Oh ! jereconnaissimplementles monogrammes religieux.
BURTIN, naïf.
C'est peut-être encore plus difficile.
SERGEAC
C'est un Amida.
C'est un Maitreya. (A M. de Sergeac père.) Mailreya, le Bouddha futur qui viendra dans quatre mille cinq cents ans.
BURTIN
On a déjà sa statue ?
Oui, et même celle de ses parents... Je vais te confondre, patron.
SERGEAG
Tu as le temps.
Laisse donc. . Et puis je veux voir surtout si notre beau cadre est assez grand pour le portrait de maman. [Elle sort.)
Ecoute... {On rit.)
M. DE SERGEAG PÈRE
Oh ! Lorsqu'il est question de sa mère...
BURTIN
Oui, mademoiselle Simone a pour elle une véritable adoration... Elle l'apeu connuecependant.
SERGEAG
Ma fille avait six ans, lorsque nous avons eu le malheur de perdre madame de Sergeac.
BURTIN
Toute jeune?
SERGEAG
Toute jeune...
BURTIN
Et si brutalement, n'est-ce pas ? Par un accident...
SERGEAC
Une chute de cheval.
BURTIN
Je vous demande pardon d'éveiller ce souvenir douloureux. Je comprends qu'il vous soit pénible d'en parler.
Mais non... C'est dans la Saintonge oii nous habitions alors. Ce jour-là madame de Sergeac a voulu sortir seule et monter une bête un peu ombrageusequ'elle avait achetéerécemment... On a retrouvé ma pauvre femme, l'après-midi, après bien des recherches, la tête fracassée auprès d'un arbre. Elle tenait encore sa cravache à la main.
SIMONE, qui est entrée depuis quelques instants en feuilletant un gros livre.
Tiens, tu ne m'avais jamais parlé de ce détail. Pauvre maman... [Un long silence que chacunrespecte.) Je vous demande pardon, mais je l'aime tant, ma pauvre maman... Tu vois que...
BURTIN
Vous vous la rappelez?
Ob ! très bien. J'étais toute petite quand elle est morte, rhais j'ai conservé son souvenir. {Avec une caresse à son père.) Et puis nous en parlons souvent. {Un temps.) Tu vois que j'avais raison... Voici, dans ce volume des Annales du musée Guiuiet, la représentation même de noire emplette... Tu as perdu, patron I
SERGEAC
Eh bien, sais-lu ce que je décide, Simone? Tu signeras mon livre avec moi...
SIMONE, riant.
Moi!... C'est bon... Nous reparlerons de cela
lorsqu'il sera terminé. En attendant promets-moi
seulement d'être ton humble secrétaire... Je suis
si contente de travailler avec toi. {Elle l'embrasse.)
SERGEAC, tendre.
M. DE SERGEAC PÈRE
Et VOUS offrirez un des premiers exemplaires à notre propriétaire et ami, M. Burtin, qui va transformer le hangar en atelier.
Merci, cher monsieur. Je vous promets un exemplaire avec dédicace.
BURTIN
C'est que, si votre livre ne paraît pas bientôt, je ne serai pas là pour le recevoir.
SERGEAC
Allons donc 1
BURTIN
J'ai l'intention d'aller monter une grande affaire en Tunisie.
" M. DE SERGEAC PÈRE
Des constructions?
BURTIN
I^on, non... Assez de maçonnerie. Il s'agit dQ
la mise en exploitation de tout un territoire. J'aurai une situation... une situation,., comment dirais-je... une situation avec du prestige... et si l'idée me vient de me marier... enfin, je me comprends... {Pour changer la conversation.) Je me suis souvent demandé, monsieur de Sergeac, comment vous avez été amené à écrire un livre sur les dieux de là-bas.
SERGEAC
Après la mort de ma femme, j'ai fait un voyage, je suis allé là-bas, comme vous dites, j'en ai rapporté quelques bibelots, et quand Simone a été grandej'ai été forcé de m'instruire pour répondre aux questions qu'elle me posait à leur sujet. Et peu à peu nous nous sommes passionnés pour cette histoire de l'art religieux en Asie, voilà tout.
BURTIN
Très bien. Alors je me rappelerai à vous pour l'exemplaire promis,
SERGEAC
C'est cela.
BURTIN
Je vais prendre congé.,.
M, DE SERGEAC PÈRE
Vous ne voulez pas manquer le train do Marseille ?
BURTIN
Oh ! j'ai encore le temps d'arriver en marchant tout doucement.
SEHGEAG
Vous allez en voyage ?
BURTIN
Non... Je vais meltre un peu d'animation sur le quai de la gare... Adieu !