‹ Simone: pièce en trois actesChapitre 9 sur 24 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

UN DOMESTIQUE, BURTIN, M. DE SERGEAC PÈRE

LE DOMESTIQUE, introduisant Burtin.

Si monsieur veut bien attendre ici, je vais prévenir M. de Sergeac père.

BURTIN, quarante-cinq ans, un peu vulgaire, costume de tennis, léger accent du Midi.

Et M. Edouard?

LE DOMESTIQUE

M. de Sergeac rentre à l'instant de voyage avec mademoiselle.

BURTIN

Pas par le train, alors?

LE DOMESTIQUE

En auto.

BURTIN

S'ils étaient rentrés par le train, je les aurais vus.

LE DOMESTIQUE

C'est vrai, monsieur n'en manque pas un. On a si peu de distractions ici.

BURTIN

Ce n'est pas seulement pour me distraire, mon garçon.

LE DOMESTIQUE

Monsieur permet? (// sort. Burtin reste seul pendant quelques instants. Parmi plusieurs j^hotofjrapJiies il en prend une, la regarde, et la remet à sa place.)

BURTIN, grognon.

llsont déjà leur photographie ici, ces deux-làl... [Entre M. de Sergeac père. Il a quinze ans de plus (ju au premier acte, c'est-à-dire soixante-dix ans passés. Il est très gai et encore alerte.)

Bonjour, monsieur Burtin. Je suis bien aisé de vous voir.

BURTIN

Moi aussi, monsieur le comte.

M. DE SERGEAC PÈRE

Encore I

BURFIN

Excusez-moi. »

M. DE SERGEAC PÈRE

Asseyez-vous. Eh bien?

BURTIN

Votre santé est bonne?

M. DE SERGEAC PÈRE

Excellente! La vôtre, je ne vous en demande pas de nouvelles, vous voilà en costume d'été... en plein mois de janvier et par un froid !

BURTIN

Il ne fait pas froid ici, monsieur. Il fait froid à Cannes, il fait froid à Menton, à Nice, mais pas ici. Nous sommes, ne l'oubliez pas, sur le point le plus chaud du littoral.

Allons, vous n'avez plus à nous en vanter les mérites, puisque notre bail est renouvelé...

BURTIN, affectant de la dignité.

Monsieur le comte, je ne dis que la vérité, et si j'essayais de tromper quelqu'un, je choisirais une autre personne.

-^ M. DE SERGEAC PÈRE

Merci.

BURTIN

Je me flatte d'avoir découvert sur la Côte d'azur ce coin magnifique, unique, incomparable, qui justifie et au delà le nom de Petit Tropique que

je lui avais donné et qu'il porterait sans la jalousie des stations voisines et rivales. J'y ai construit douze villas et vous savez que je n'en ai plus que quatre à louer... Si vous pouviez à l'occasion glisser un mot à vos amis de Paris...

M. DE SERGEAC PÈRE

Je n'y manquerai pas. Dites-moi, je me trompe peut-être, il ma. semblé remarquer que vous portiez ce costume de tennis plus particulièrement au moment du passage des trains.

BURTIN

C'est par hasard. . . tout à fait par hasard. . . Mais enfin, il n'est pas mauvais d'attirer l'attention des voyageurs... Ceux qui possèdent l'esprit d'observation se disent : « Voilà un pays béni. »

Vous devez récoller des rhumes à ce jeu-là? BURTIN, soulevant légèrement le bord de son gilet.

J'ai le gilet de laine par-dessous, naturellement.

M. DE SERGEAC PÈRE

Très bien I

BURTIN

Monsieur le comte...

M. DE SERGEAC PÈRE

Je vous mettrai à l'amende, si vous continue? à ra'appeler monsieur le comte.

BURTIN

Sur la cole, c'est une habitude.

M. DE SERGEAC PERE

On y aime flatter les gens.

BURTIN

Ce n'est pas pour flatter les autres, c'est pour nous flatter nous-mêmes. Je venais vous dire et aussi à monsieur, et à mademoiselle de Sergeac. . .

M. DE SERGEAC PÈRE

Vous allez les voir; ils sont rentrés tout à l'heure.

BURTIN

Je sais. Je venais vous dire que j'ai donné des ordres pour la mise en état du hangar.

M. DE SERGEAC PÈRE

Ma petite-fille va être enchantée.

BURTIN

Mademoiselle de Sergeac pourra y dessiner tout à son aise et y caser toutes vos statues.

M. DE SERGEAC PÈRE

Merci. Et nous vous devons pour cela?

BURTIN

Rien. Permettez-moi... Je ne suis qu'un ancien maçon, je ne m'en cache pas.

M. DE SERGEAC PÈRE

Ayez de la mesure dans votre modestie; ne vous en vantez pas non plus...

BURTIN

Je ne suis qu'un ancien maçon, et depuis trois ans que vous êtes mes locataires, vous me traitez presque comme un ami.

' M. DE SERGEAC PERE

C'est qu'aussi vous vous êtes ingénié, de la façon la plus délicate, à nous rendre mille petits services et que nous ne l'oublions pas.

, BURTIN

Si c'est vrai, laissez-moi continuer.

Vous réglerez cela avec ma petite-fîUe et son père.

BURTIN

Vous êtes tout joyeux de les revoir.

• M. DE SERGEAC PÈRE

Oui.

BURTIN

La séparation a été courte cependant.

M. DE SERGEAC PÈRE

Oui, mais à mon âge, un jour, ce peut être la moitié de la vie.

BURTIN

Vous êtes des gens heureux.

M. DE SERGEAC PÈRE

Nous avons eu nos tristesses... mais heureusement il y a l'oubli... Sans l'oubli, la vie ne serait pas supportable aux vieillards. [Un domestique apporte une statuette encore enveloppée de papier de soie et sort.) Ah I ils l'ont trouvé. {A Burtin.) On leur avait annoncé l'existence à Gênes d'un dieu indien qui manquait à leur collection. C'est

de là qu'ils viennent... Je crois qu'ils n'ont pas fait ua voyage inutile : ils doivent être ravis.

BURTIN

Et tout ça, c'est pour le livre que M. de Sergeac est en train d'écrire?

M. DE SERGEAC PÈRE

L'Histoire de l'Art religieux dans VInde, parfaitement, mon cher monsieur Burtin.

BURTIN

Tiens, vous avez la photographie de vos voisins, ces messieurs Mignier.

M. DE SERGEAC PÈflE

Ce sont aussi des amis.

BURTIN

Ils sont très ressemblants... A propos, savezvous le bruit qui court ici?

M. DE SERGEAC PÈRE

Non.

BURTIN

On dit qu'il y a projet de mariage entre mademoiselle Simone et M. Mignier fils...

M. DE SERGEAC PÈRE

C'est la première nouvelle.

BURTIN

Ah! ahl

M. DE SERGEAC PÈRE

Simone a toujours déclaré qu'elle ne se marierait pas et la voilà arrivée à vingt et un ans

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passés sans avoir eu, que je sache, l'idée de manquer à sa parole.

BURTI.\

Ah ! ah ! [Entre Simone, puis Sergeac, vieilli naturellement, mais très gai et l'air heureux.)

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