SCÈNE V
SIMONE, SERGEAG
SERGEAG, à Simone.
Il n'a pas l'air d'avoir été trop découragé, ce garçon-là...
Père, il faut que nous causions. Je suis désolée, je suis honteuse, car je vais te faire beaucoup de peine.
SERGEAG
Alors, c'est vrai ?
Oui.
SERGEAG
Tu t'es d'<5cidée bien promptement.
Tout à l'heure, tu me disais que j'avais assez réOéchi.
SERGEAC
Assez pour dire non, pas assez pour dire oui.
SIMONE, riant.
Très bien.
SERGEAC
Je suis abasourdi, un peu assommé... Je ne comprends pas comment, dans la confiance où nous sommes, où nous étions, tu aies pu, au cours du voyage que nous venons de faire en tète à tête, conserver le secret d'un tel projet.
Dix fois j'ai été sur le point de tout te dire... Ma décision était subordonnée à une réponse que j'attendais.
SERGEAC
Qu'est cette réponse?
Je te le dirai tout à l'heure. Tu verras que j'ai fait tout mon possible pour atténuer ton chagrin. SERGEAC, souriant.
Je vois. Tu me plonges un couteau dans le cœur, mais tu mets de la cocaïne sur la lame.
SIMONE, de même.
Comme tu es méchant !
SERGEAC
... Et c'est moi qui suis méchant I
Si lu n'approuves pas ce mariage, je ne le ferai pas.
SERGEAC
Mais, mon enfant, tu n'as pas besoin de mon approbation, tu es libre.
SIMONE, tendrement.
Ah! non! non! pas ces mots-là entre nous deux ! Que les autres pères et les autres filles échangent des paroles semblables, je veux bien, mais nous, nous, toi et moi, nous avons d'autres choses à nous dire. Tu n'es pas seulement mon père, tu es mon ami, mon confident, mon maître. Tu m'as associée à toutes tes pensées, comme à tous tes travaux.
SERGEAC
Mais, cruelle enfant, c'est justement pour cela que l'idée de ton mariage me met au poteau de torture.
Ah I si l'on m'avait dit que j'entendrais cela, que je te verrais comme je te vois, avec ta bonne figure convulsée et tes yeux pleins de larmes, et que cependant j'insisterais pour te faire accepter tant de chagrin!... Je te demande conseil... Je ne vois plus clair en moi ! Je ne me reconnais plus. Je sens toute mon ingratitude.
SERGEAC
Tu n'es pas plus ingrate que les autres jeunes filles. Seulement la plupart sont moins bonnes que toi, et ne s'aperçoivent pas de l'atroce déchirement qui se fait, à ce moment-là, dans le cœur
de tous les pères. Elles tournent leurs regards vers l'amour qui est l'avenir et se détachent de la vieillesse, du passé, avec une adorable et désolante indilTérence. Tu te rappelles la fillette du « Monument aux Morts » de Bartholomé. Pendant que les autres pleurent, elle envoie un baiser à l'amour, et à l'avenir. Va, comme elle, vers la vie et vers le bonheur, mon enfant, c'est ton devoir et la destinée. Et c'est la mienne. J'étais trop heureux... c'était une injustice.
Qu'est ce que tu veux dire?
SERGEAG
Rien, rien I
J'ai honte de moi-même.
SERGEAG
Ne dis pas de folies.
Ce ne sont pas des folies. Je m'étais juré de te rendre ton dévouement. Pour assurer la joie de ma jeunesse, tu n'as pas voulu te remarier, je m'étais promis en échange de rester toujours auprès de toi...
SERGEAG
Au moins est-il digne de toi, celui que tu as choisi ?... T'aime-t-il autant que tu le mérites? Te donnera-t-il le bonheur? S'il doit te le donner, qu'importe tout Iç reste ?
Il est bon il est loyal, il est intelligent, il m'aime et il t'aime.
SERGEAC, riant.
Il m'aime, moi aussi ! Simone, tu le vantes !
Patron, tu as tort de ne pas me croire.
SE-RGEAC
Je parie qu'il a mis comme condition d'habiter avecnous, après son mariage.
Ce n'est pas lui, c'est moi qui l'ai exigée, cette condition.
SERGEAC
Imprudente,
Et c'est sa réponse que j'attendais.
SERGEAC
Il refuse ?
Il accepte.
SERGEAC, très ému.
Tu as fait celai Ah ! mon enfant, mon petit enfant.
SIMONE, souriant.
Cela ne te déplaît pas, alors ?
SERGEAC
Non... non... Je t'assure que cela ne me dé-
plaît pas du tout... Mais pas du tout... Seulement je m'y oppose.
Comment I
SERGEAG
Oui, ma petite Simone... Je m'y oppose formellement. C'est gentil à toi d'avoir pensé à cela, c'est encore plus gentil à lui d'y avoir consenti... Seulement, vous me ferez le plaisir de vivre tous les deux chez vous, et de nous laisser, ton grand-père et moi, aux joies tranquilles de nos parties d'échecs.
Mais cependant...
SERGEAC, très tendre.
Ne me tente pas, ma chérie. Tu comprends bien que si je ne pensais qu'à moi, je te dirais oui, de grand cœur, mais votre bonheur pourrait en souffrir, crois-moi.
Puisqu'il veut bien...
SERGEAG
Moi, je ne veux pas.
Vous ne vous ennuierez pas trop, tout seuls, grand-père et toi?
Mais non, mais non... Et puis, vous viendrez nous voir de temps en temps?
SIMONE, inconsciemment féroce. '"
Naturellement... Je suis bien heureuse... Mais je vais aller chercher grand-père, tu veux bien?... [Elle va vers la porte.)
SERGEAC, à part, avec un sourire tendre et navré.
Oh I la vilaine 1 Comme il a fallu peu de mots pour la décider ! [Haut.) Simone 1
Patron !
SERGEAC
Et l'Histoire de l'art religieux en Asie?...
Dire que je n'y pensais plus!...
SERGEAC
Je voulais te le faire dire... Va... va... je prendrai un secrétaire. (Seul.) En eflet, je prendrai un secrétaire... Tout de même ce ne sera pas la même chose. (// pousse un profond soupir. Entrent Simone et M. de Sergeac père.)