SCÈNE VI
SIMONE, M. DE SERGEAC PÈRE, SERGEAC
Grand-père, tout est arrangé, et tout le monde
sera heureux.
M. DE SERGEAC PERE
Enfin, lu te maries?
Oui, mais mon père t'expliquera, il est probable que nous ne nous quitterons pas.
M. DE SERGEAC PÈRE, qui est entré avec un paquet de lettres à la main.
Ah! dans ces conditions! Tous ces événements m'avaient fait oublier de te donner ton courrier, Edouard. Il y a une dépèche.
SERGEAC
Merci. (// regarde les enveloppes.)
M. DE SERGEAC PÈRE, à Simone.
Et alors, tu t'es tout à coup éprise de ce jeune homme?
sraoNE Oh ! pas tout à coup, puisqu'il y a trois ans que nous nous connaissons.
SERGEAC
Une dépêche... Honneur au papier bleu ! Commençons par elle. (// ouvre et lit. Grande émotion. En rassurant sa voix.) Quand est-elle arrivée?
H. DE SERGEAC PERE
La dépêche? Elle est là depuis deux jours.
SERGEAC
« Le 29 ». Mais c'est aujourd'hui le 29.
H. DE SERGEAC PÈRE
Oui.
SERGEAC
Jeudi? jeudi... 29?
Oui... C'est quelque chose de grave?
SERGEAC
Non. C'est ton grand-père Lorsy qui m'annonce son arrivée.
Enfin! Pendant mon dernier séjour chez lui, je lui ai tant demandé de venir! Quel bonheur ! Lui qui n'avait jamais voulu venir ici I
SERGEAC, tirant sa montre.
Oui. Quelle heure est-il?
M. DE SERGEAC PÈRE
Quatre heures dix.
SERGEAC
Quatre heures dix. Mais alors, nous n'avons que le temps. Dis qu'on attelle...
Moi I moi ! C'est moi qui vais au-devant de lui... je vais prendre l'auto.
SERGEAC
Tu veux...
Oui, oui. {File sort.)
SERGEAC
Que peut-il nous vouloir? Pourquoi vient-il ?
M. DE SERGEAC PÈRE
Que dit sa dépêche?
SERGEAc, lisant.
« Je vous demande de me recevoir jeudi. J'arriverai à quatre heures vingt-deiix avec Ilermanco. Il s'agit de Simone — Lorsy. » Que va-t-il penser s'il ne trouve personne à la gare? M. DE SERGEAC PÈRE, à la fenêtre.
Voici le chauffeur qui met l'auto en marche. Et voici Simone. Ils arriveront. II n'y a pas cinq minutes de chemin. Elle est contente, Simone, elle rit. Bonjour! bonjour ! Les voilà partis!
SERGEAC
C'est peut-être au-devant du malheur qu'elle court aussi vite.
Que vas-tu t'imaginer ?
SERGEAC
M. de Lorsy n'avait jamais consenti à venir ici malgré les instances de Simone. Pour qu'il s'y décide ainsi tout à coup, il faut qu'il se soit produit un événement grave.
M. DE SERGEAC PÈRE
Dans quelques minutes nous serons fixés.
SERGEAC
Oui, mais c'est long, quelques minutes... Par bonheur cette dépêche ne m'a été remise qua l'instant. Je n'aurais pas pu vivre deux jours dans une pareille angoisse... Avec ïïermance .. pourquoi ? {Regard à la montre.) Le train va entrer en gare. {Marche. Silence. Station devant la fenêtre.)
M. DE SERGEAC PERE
J'y suis !... Simone lui a peut-être écrit qu'elle est dans l'intention de se marier... et il se sera décidé subitement à venir. La vieille Hermance a vu naître Simone, elle aura demandé à être de la fêle.
SERGEAC
Non. Vous savez bien qu'il n'a pas cessé de me haïr. Les rares fois que nous nous sommes trouvés ensemble en présence de ma fille, nous jouions lui et moi, comme nous pouvions, la comédie de l'amitié. Mais lorsque le hasard nous laissait seuls, il tombait entre nous un silence effroyable. (Un temps.) Il est arrivé Ils sont ensemble... Je n'aurais pas dû la laisser aller.
M. DE SERGEAC PÈRE
Quel prétexte lui aurais-tu donné pour l'en empêcher?
SERGEAC
Qui sait ce qu'il lui dit?... Ah! je croyais avoir^ expié, pourtant !
M. DE SERGEAC PÈRE
Calme-toi 1 A quoi vas-tu penser, grand Dieu!
SERGEAC
Je suis certain, certain, vous entendez, que la visite de M. de Lorsy se rapporte au drame d'il y ¥1 quinze ans. J'ai l'impression qu'une catastrophe s'approche.
M. DE SERGEAC PÈRE
Quelle catastrophe peux-tu redouter?
SERGEAG
Vous le savez bien.
M. DE SERGEAG PÈRE
Une seule pourrait nous atteindre, c'est la révélation du passé à notre pauvre petite enfant. Mais Lorsy l'aime autant que nous l'aimons, ce n'est pas lui qui parlera, n'est-ce pas?
Je ne sais... J'ai peur... {Silence.) Maintenant, ils s'approchent... Non, ils ne pourraient pas encore être là... Mon père, je vous l'ai caché autant que je l'ai pu, mais je passe mon existence dans des transes mortelles... Pendant les séjours que Simone fait chez lui, je ne vis pas... Tout un mois et deux fois chaque année, je m'attends à chaque minute à recevoir le coup. Et lorsqu'elle revient, je suis fou de terreur, je cherche ses yeux avec l'angoisse de ne plus les trouver les mêmes, et lorsque j'ai vu qu'ils n'ont pas changé, je me sens défaillir de joie et de reconnaissance, et je me dis :« Encore six mois de répit... «Ils devraient être là... Pourquoi sont-ils en retard? Pourquoi? Que s'est-il donc passé?...
M. DE SERGEAG PÈRE
Tais-loi... Voici la voiture... Simone lui indique le domestique... Elle ne vient pas avec lui... Elle emmène Ilermance... Je devine qu'il l'éloigné sous un prétexte... Ils se sourient... « A tout à l'heure. » 11 est entré. [Silence. La porte s'ouvre.
Sergeac père va au devant de Lorsy. Poignée de main. Salul à Sergeac.)