‹ Simone: pièce en trois actesChapitre 16 sur 24 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

SERGEAC, MIGNIER. Sergeac s'est repris, et c'est gaiement qu'il serre la main de M. Mignier.

SERGEAC

Je vous en prie... (// lui désigne un siège.) Ah ! monsieur Mignier, je suis ravi de vous voir. Je suis un peu troublé. Excusez-moi : M. de Lorsy que je n'avais pas vu depuis longtemps vient d'arriver. {Un temps.) Alors, vous venez sans doute chercher la réponse de Simone ..

MIGNIER

Non. Je viens au contraire vous prier de différer cette réponse.

SERGEAC

Comment cela ?

MIGNIER

Avant tout... je tiens à vous déclarer que nous gardons, mon fils et moi, la plus profonde, la plus respectueuse estime pour mademoiselle Simone.

SERGEAC

Ces précautions oratoires sont inutiles. Je vous en prie, expliquez-vous nettement. [Chancelant mais réussissant à peu près à se dominer.) Vous voulez rompre les pourparlers qui...

MIGNIER

Rompre, non. Mais les ajourner. Un de mes

frères part pour le Japon. Il propose à Michel de l'accompagner. Je suis convaincu et nous pensons que ce voyage, dans les conditions favorables où Michel peut le faire, lui sera très utile pour la carrière qu'il a choisie. Il est encore jeune, je crois qu'il peut, sans inconvénient, retarder son mariage et voilà tout.

SERGEAC

C'est un prétexte.

MIGMER

Mais non.

SERGEAC

Et ce voyage doit durer combien de temps ?

MIGiMER

Huit mois, dix mois, un an tout au plus.

SERGEAC

Un an ! Mon cher monsieur Mignier, vous m'affirmez, et je vous crois, que vous n'avez aucune idée de rupture; je vous demande donc de ne pas retarder le bonheur de nos enfants. Simone éprouve à l'égard de votre fils une inclination très marquée : ce retard lui causerait, je pense, un certain chagrin. Marions-les et Michel, au lieu d'aller au Japon avec son oncle, s'y rendra en compagnie de sa femme. Oh ! ne faites pas d'objection. D'ailleurs nous n'avons qu'à laisser les jeunes gens causer ensemble, ils seront bien vile de mon avis. Quand votre fils devait-il venir faire ses adieux ?

MIGNIER

Il comptait écrire à mademoiselle de Sergeac.

SERGEAC

Par <jxemple ! Vous avez accepté cela ?

MIGNIER

Je l'ai conseillé.

SERGEAC

Pourquoi ?

MIGNIER

J ai pensé qu'il serait préférable d'épargner à l'un et à l'autre l'émotion de cette scène.

SERGEAC

C'est impossible. Dites-lui de venir...

MIGNIER

C'est que...

Eh bien ?

Il est parti.

SERGEAC

MIGNIER

SERGEAC

Vous ne dites pas la vérité. Il était ici il y a une heure. Allons, monsieur, nous sommesseuls, c'est un père qui parle à un père. Estimez moi assez pour tout me dire... Songez que ces explications que j'implore de vous, j'aurais le droit, le devoir même de les exiger.

MIGNIER, ap7'ès un silence.

Ne les exigez pas, je vous prie.

SERGEAC

Il est trop lard. Il faut que je sache.

MIGNIER

J'aurais voulu vous voir accepter le prétexte que je vous proposais.

SERGEAC

Vous le reconnaissez, ce n'était qu'un prétexte.

MIGNIER

Oui.

SERGEAC, s'essuyant le front.

Et le... le véritable motif?

MIGNIER

Voici. Notre famille a été, il y adeux ans, douloureusement éprouvé£. La femme de mon frère est devenue folle. On a dû l'arracher à son mari, à ses trois enfants et Tinterner. Depuis, nous avons appris que sa mère avait été dans le même cas et que, par conséquent, la catastrophe aurait pu être évitée, si mon père avant ce mariage avait pris des renseignements suffisants. La leçon a été dure. Je me suis promis que je n'aurais pas à me reprocher une aussi coupable négligence.

SERGEAC

Que me racontez-vous là ? Et où avez-vous pris...

MIGNIER

Laissez-moi achever, ou permettez-moi de me taire tout à fait.

SERGEAC

Achevez.

MIGNIER

Je vais être amené à vous parler d'événements douloureux... de la mort de madame de Sergeac. SERGEAC, se lève brusquement.

C'est bon ! Assez ! Partez ! [Après un silence.) Monsieur, je vous demande pardon mais vous avez en effet évoqué un souvenir... un... Un mot encore. C'est à propos de madame de Sergeac que vous parlez de... de folie...

MIGNIER

Restons-en là.

SERGEAC, énergiquement.

Non. Tout. Je veux que vous disiez tout.

MIGNIER

J'étais parfaitement disposé à considérer comme exact votre récit des derniers moments de madame de Sergeac, mais mon attention a été éveillée par un certain nombre de menus faits. 11 m'a paru que vous étiez embarrassé, lorsque je vous priais de préciser certains détails. J'ai observe, je me suis renseigné... Votre départ de La Rcciielle après le triste événement, votre répugnance à parler de la ville que vous habitiez et des relations que vous y possédiez certainement, tout cela a provoqué en moi une certaine inquiétude. Le souvenir du malheur qui a frappé mon ^ère ne me quittant pas, j'ai eu des doutes

et je me suis dit que si madame de Sergeac était morte dans un accès de maladie mentale — si elle s'était suicidée —pour dire le mot — ce que vous me donniez pour la vérité est précisément ce qu'on inventerait afin de cacher à des étrangers la cause réelle du décès.

SERGEAC

Et c'est tout?

C'est tout.

MIGNIER

SERGEAC

Eh bien, monsieur, vous pouvez rappeler votre fils. Je vous donne ma parole d'honneur que madame de Sergeac n'est pas morte folle.

MIGiNIER

De quoi est-elle morte ?

SERGEAC

Vous le savez. Je vous l'ai dit.

MIGNIER

Je vous en conjure, n'essayez pas... Je suis renseigné.

SE'KGEAC

Vous êtes renseigné...

MIGNIER

Oui.

SERGEAC, bas.

C'est vous qui avez procédé là-bas à celte enquête...

MIGNIER

Oui... Je sais la vérité sur la mort de madame de Sergeac.

SERGEAC

Ahl misérable I misérable! Qu'étes-vous venu faire dans celte maison ? [Mignier se prépare à sortir. Enlre Simone.)

SERGEAC, à Mignier^ bas.

Pitié! Je vous en supplie I Pitié! {Svnone qui était entrée souriante regarde avec stupeur son père et M. Mignier.)

SIMONE, à Sergeac.

Qu'est-ce qu'il y a ? [Sergeac essaie de se reprendre. Il n'y parvient pas, et ne répond que par un geste désespéré. A Mignier.) Qu'est-ce qu'il ya?

MIGNIER

Votre père vous le dira. {Au milieu d'un grand silence, il salue et sort lentement.)

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