‹ Simone: pièce en trois actesChapitre 17 sur 24 · SCÈNE IX SIMONE, SEHGEAG · texte numérisé non relu

SCÈNE IX SIMONE, SEHGEAG

Mon mariage ?

SERGEAC

N'y pense plus, mon enfant.

Que s'est-il passé?

SERGEAG

On ne veut plus de toi.

On ne veut plus de moi !... Où est Michel?

SERGEAG

Tu ne le verras pas.

Pourquoi?

SERGEAG

11 est parti.

Parti ?

Pour un long voyage.

Sans m'avertir, c'est impossible.

SERGEAG

Son père a retiré sa demande.

Mais lui, Michel, pourquoi n'est-il pas ici ?

SERGEAG

Sans doute on l'a empêché de venir.

Il a accepté cela?

SERGEAG

Tu le vois.

Il a fallu qu'on lui donne des raisons bien graves. Lesquelles ?

SERGEAC

Je ne puis le les dire.

J'ai le droit de les savoir.

Je t'en supplie, Simone, ne me demande rien.

Si j'ai été calomniée, il faut bien que je me défende.

SERGEAC

Personne ne t'accuse.

Eh bien ?

SERGEAC

Par grâce, ne me questionne pas, plus tard, tu sauras.

SIMONE, calme.

Père, il faut que tu rappelles M. Mignier. Sil ne s'agit que d'une question d'amour-propre, ou d'argent, je te demande d'accepter tout ce qu'on te proposera... Ce n'est pas cela ?

SERGEAC

Non, non.

Enfin, la rupture n'est pas définitive?...

SERGEAC

Hélas I

Alors, ma vie est brisée.

SERGEAC

Non, mon enfant, ta vie n'est pas brisée pour un mariage manqué. Fais appel à toute ta force, à tout ton courage.

De la force et du courage, j'en aurai, mais pas pour me résigner.

SERGEAC

Tout ce que tu feras sera inutile.

Nous verrons.

SERGEAC

Simone, il faut renoncer à toute lutte, il faut renoncer à ce mariage.

Je n'y renoncerai pas sans avoir acquis par moi-même la preuve qu'il est impossible.

SERGEAC

Ne peux-tu me croire quand je te l'affirme?

Tu peux te tromper. C'est ma vie qui se joue.

SERGEAC

Non, ce n'est pas ta vie qui se joue. Tu te grises avec des mots. Il y a un mois, tu ne songeais pas à cette union.

J'y songeais il y a un mois, puisque j'y songe depuis trois ans.

SERGEAG

Trois ans!

Oui, père; il y a trois ans que nous nous aimons. Par affection pour toi, j'ai gardé le silence, j'ai combattu. Eh bien, mon orgueil, mes serments à moi-même et les promesses que je t'avais faites, tout a perdu de sa force, de sa réalité, tout s'est enfoncé subitement dans le passé lorsque j'ai aimé. Je suis devenue une autre, je suis entrée dans de la lumière, dans de la fièvre. Il m'a semblé que je commençais seulement à vivre. Il y a un an que nous nous sommes promis de nous épouser. Ta vois que je ne cède pas à un caprice. Nous nous sommes étudiés, appréciés et estimés et nous nous adorons. Et je sais maintenant que je n'aurais pas le bonheur sans lui. C'était d'une douceur inexprimable, d'une tendresse infinie... J'avais enfin osé te dire mon secret. Tu avais été bon, d'une exquise bonté et j'étais bien heureuse. [Gagnée par les larmes.) Et voilà à présent qu'il faut tout oublier, tout détruire en moimême... Tu me dis que je ne l'épouserai pas et que je ne le verrai plus.

SERGEAG

Simone, ne pleure pas.

SIMONE, dans les sanglots.

Comment ne pas pleurer, alors que je suis la plus malheureuse des femmes?

SERGEAC

Je t'en supplie.

Mon beau rêve...

SERGEAC

Simone, tu me brises !

Mon bel espoir, mon bel avenir !... Oli ! Oh I

SERGEAC

Je t'en supplie, calme-toi I

Là, subitement brisé...

SERGEAC

Reprends-toi.

Comme par un coup de tonnerre I... Oh ! que j'ai mal ! que j'ai mal !

SERGEAC

Mon enfant! Mon enfant 1 Je souffre autant que toi ! (// la prend dans ses bras.)

Je l'aime tant! Si tu savais I... Père, père, dismoi que tu me le rendras!... Je t'en supplie !,.. Fais ce qu'il faut'... Enfin, ce qui était possible, il y a une heure, doit l'être encore!... Rends-le-

moi !... Maintenant que tu vois qu'il ne s'agit pas d'une amourette, mais de mon existence même, — rends le-moi 1

SERGEAC

Je ne puis rien.

SIMONE, comme une enfant.

Rends-le-moi, dis! Rends-le-moi, je t'en prie 1

SERGEAC

Je ne le peux pas.

Oh ! Je voudrais mourir...

SERGEAC

Ne dis pas cela ! Ne dis pas celai

Tiens, tu ne m'aimes pas!

SERGEAC

Oh! comme tu soufTres ! Je te demande pardon ! Pardon ! Simone, je te demande pardon I (// est aux genoux de sa fille.)

SIMONE, cessant de pleurer et se détachant de lui.

Tu me demandes pardon ! C'est donc de ta faute?

SERGEAC

Non, non! Qu'est-ce que tu comprends? Qu'estce que tu vas deviner, mon Dieu!... Je te demande pardon d'être impuissant à te consoler, de ne pouvoir te donner celui que tu aimes... mais

voilà tout. Ne va pas fimaginer autre chose... voilà tout, voilà tout.

Père, je ne mérite pas d'être traitée comme une enfant. Je suis sérieuse et capable de garder un secret. Tu m'as jugée assez intelligente et assez raisonnable, pour me faire l'associée de tes travaux et de tes pensées. Je mérite que ta confiance aille jusqu'au bout. Je ne suis pas une petite fille qu'on renvoie à ses colifichets, quand, le malheur tombe sur la maison. Je suis la plus douloureusement atteinte. Je ne me contente pas de consolations banales, je veux la vérité, je ne pleure plus. Je suis forte. Parle.

SERGEAG

C'est inutile. Je ne dirai rien.

Sans doute tu as donné ta parole de te taire. Mais, alors que l'événement qui se produit modifie toute ma vie, transforme mon avenir, je ne puis pas, moi, accepter ce bouleversement sans en connaître la cause. Tout à l'heure, je me mariais ; maintenant je ne me marie plus — et quand j'en demande la raison, on me répond : Cela ne te regarde pas. C'est insuffisant.

SERGEAG

Non. On te répond : Cette raison est grave. Elle met en cause'plus que la vie, plus que Tlionneur de plusieurs personnes et on doit te la lais-

ser ignorer, sous peine de provoquer de nouveaux malheurs.

Ce n'est pas une question d'argent, ni d'amourpropre ?

SERGEAC

Non. Je te l'ai déjà dit.

C'est plus haut. M Mignier est peut-être venu s'accuser devant toi et te révéler dans son passé un fait ignoré de son fils lui-même, une faute contre l'honneur, une tare... Non, ce n'est pas cela, il ne serait pas venu faire sa demande il y a huit jours.

SERGEAC

Tu t'épuises en vain. Tu ne trouveras pas. Une faut pas que tu trouves. Ne cherche pas. ■

Ou bien, est-ce toi qui as appris, sur le passé de cette famille, une aventure que lu considères comme déshonorante ? Ce n'est pas cela encore, puisque tu consentais tout à l'heure à nous unir à elle... Alors?... Tiens, réponds-moi seulement sur ce point : A tes yeux les Mignier sont-ils des misérables ?

SERGEAC

Des misérables? Mais non.

Tu leur as gardé ton estime?

SERGEAC

Oui. — Ohx ! Simone, comment ton affection et ton intelligence ne te donnent-elles pas l'intuition que tu me martyrises — et que si je pouvais parler, s'il était possible que je te raconte tout, ce serait déjà fait? Je n'aurais pas attendu tes prières, tes sommations, tes menaces que je sens prochaines. J'ai été pour toi iin guide attentif, je t'ai prouvé mon estime et ma confiance, tu le dis et c'est vrai. Mais c'est justement ce souvenir qui devrait te persuader que les motifs de mon silence sont impérieux et invincibles.

SIMONE, qui ne Va pas écouté.

D'ailleurs, tu l'as reconnu. C'est M. Mignicr qui est venu te rendre sa parole,

SERGEAC

En voiLà assez.

Non, certes. C'est le commencement, au contraire. Les Mignier ont repris leur parole, et tu ne les méprises pas. C'est donc que leur revirement est justifié. Comment peut-il se justifier? La tare, la tare mystérieuse est de notre côté. Et ce n'est pas une invention, une calomnie, tu aurais protesté, lu te défendrais, tu te débattrais, tu te révolterais. Tu avoues, au contraire, en acceptant la situation. Nous sommes deux ici. Un de nous deux est indigne. Ce n'est pas moi. Est ce loi?

SERGEAC

C'est moi. {Un long silence. Simone joint lente' menl les mains et s'avance vers lui.)

SIMONE, avec douceur.

Toi, tues coupable? (7Vès tendre.) 0 mon père, à ton tour, pardonne-moi de t'avoir contraint à cet aveu. Je te respecte infiniment pour la souffrance que tuas endurée à dissimuler ton secret. C'était donc là la cause de ces nuages de tristesse que je voyais souvent passer dans tes yeux. Pauvre père! Mais, maintenant, c'est fini. Tu vas être délivré. Je t'écouterai pieusement. Quoique tu aies fait, pour moi tu ne seras jamais coupable.

SERGEAC, dans la plus grande terreur.

C'est pour toi que je le serai toujours.

Non. Mais il n'y a qu'un moyen de te rendre la quiétude, la paix^ le repos — c'est de tout me dire.

SERGEAC, affolé.

Jamais 1... La mort, oui !... Cette révélation, à toi, à toi !... Jamais! Oh ! Simone, si tu savais...

SIMONE, de même. Tu es mon père et je t'aime.

SERGEAC, de même.

Tu oublierais que je suis ton père.

Calme-toi.

SERGEAG

Alors, tais-toi 1

D'avance, je le pardonne.

SERGEAG

Ne dis pas cela 1

Je te connais. Je sais la noblesse de ton âme.

SERGEAG, à la torture.

Aie pilié de moi I

Tu es bon !

SERGEAG

Tais-toi 1 Epargne-moi. Pitié!

Tu es loyall Tu es bon! Confesse -toi! Confessetoi!

A toi, Simone? Que je te dise, à toi ? Rien qu'à y penser, je tremble d'épouvante, mon cœur s'arrête. Ne fais pas attention, mon enfant. Ne prends pas mes paroles dans leur sens absolu... J'ai tant de chagrin, tant de remords... On compte sur l'oubli.. . On vit dans l'oubli I

Mon père, mon père chéri, tu t'égares. La faute que tu as commise, tu te l'exagères, parce que je t'en ai exagéré les conséquences. Je croyais t'aimer moins que je t'aime réellement, et devant ta

douleur, ma douleur capitule. S'il faut renoncer à mon mariage, j'y renonce Je n'y aurais jamais pensé si j'avais su que mon bonheur dût se payer aussi cher. Nous vivrons tous les trois, tout seuls, étroitement unis, et heureux tout de même. Mais cette union ne sera réelle que si tu te délivres du fardeau de ton secret, et si tu m'apprécies assez haut pour partager ta peine avec moi. Je saurai trouver des mots, des mots maternels qui apaiseront tes tourments - et je t'aimerai un peu plus, parce que je sais bien que tu n'as pu commettre qu'une faute excusable. Et qui donc te consolera, si ce n'est moi !

SERGEAC, qui s'est repris. Impérieusement.

Cette fois, j'exige que tu te taises. J'ai apporté le malheur ici. Il faut que je t'impose le sileoce si je ne veux pas qu'une catastrophe vienne aggraver les désastres que j'ai déjà causés. Au nom de ton amour pour ta mère, au nom du respect que tu dois à sa mémoire, au nom de celui que tu as pour moi, je te conjure de ne pas ajouter un mot. Et si j'ai encore des droits sur toi, je te l'ordonne. Que je sois coupable et coupable envers toi, je le reconnais et j'userais mes genoux à te demander pardon, que ce ne serait pas encore assez Je suis la cause de ton malheur. Voilà ma confession, la seule que je puisse te faire. Tu as le droit de me haïr, tu en as le devoir peutêtre. Ton aversion, ta haine, ton mépris, la colère, j'ai tout mérité. Je ne trouve pas de mots

pour m'humilier davantage. Es-tu satisfaite ? Non? Il faut que tu le sois cependant. Oui, il y a eu dans ma vie une heure terrible. J'ai traversé un drame et j'ai commis un crime, j'ai tant souffert quej'ai cru l'avoir expié. Je sais maintenant qu'il est inexpiable. Tu peux me condamner sur les aveux que je te fais. Tu n'as pas à me juger. Si tu veux que je disparaisse, je disparaîtrai. Mais je ne parlerai pas. Tout à l'heure, tu me promettais d'avance ton pardon. Je n'en veux pas, parce que je ne puis être pardonné par toi. Mais je et prie de ne plus me torturer par tes questions. L'heure est solennelle pour ta vie et pour la mienne, Simone — et je vais te demander un serment. Si tu me le refuses, je quitterai cette maison pour toujours et tu ne me verras plus. Je te demande de t'engager à ne faire aucune démarche, aucune recherche dans le but de connaître les détails du drame que je te cache et que je veux que tu ignores toujours. Jure-le-moi.

SIMONE, lenleiiient.

Je le jure.

RIDEAU

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