SCÈNE PREMIÈRE Simone; hermange
Voici ce que j'ai décidé cette nuit, Hermance : je vais partir avec toi.
HERMANCE
Non.
Si, je te dis.
HERMANCE
Je ne veux pas.
Je le veux.
HERMANCE
Je ne le veux pas.
Comme lu me parles!
UERMANCE
Je suis fâchée contre vous, Simone.
Qu'est-ce que je t'ai fait?
HERMANCE
Vous avez mal agi.
Moi?
HERMANCE
Oui. Je- ne suis qu'une pauvre vieille campagnarde. Je ne suis qu'une vieille bète ! .. . Ah, oui, je suis bête. Par bêtise, j'ai fait ce que je ne devais pas faire. Si je n'avais pas été une vieille sotte, j'aurais bien compris, hier soir, que vous plaidiez le faux pour savoir le vrai, et que vous ne saviez rien, et que vous me tendiez un piège. C'est mal, Simone, c'est très mal.
Comprends donc quel doute j'avais dans l'esprit! J'avais juré de ne pas chercher à. l'éclaireir, mais à ce moment j'ai senti qu'il me serait impossible de tenir ma parole.
HERMANCE
Et vous m'avez fait manquer à la mienne ! Uue fois que vous m'avez eu arraché le premier mot par surprise, j'ai été forcée de tout vous dire. J'ai trahi mes m,aîtres ! Je les ai trahis! Ce que je
devais au moins, c'est ne pas faire de mal à celui qui me fait vivre. Et je n'ai pas pu. Je me jetterais au feu pour lui, et je lui ai fait plus de mal que le plus méchant ennemi.
On ne fait jamais de mal en disant la vérité.
HERMANCE
Je ne sais pas. Mon métier, à moi, c'est d'obéir. Je suis pire qu'une voleuse.
Hermance !
HERMANCE
Oui... Oui... Et c'est votre faute. Je me suis laissé prendre ce qu'on m'avait donné à garder...
La coupable, ce n'est ni toi ni moi, Hermance,
UERMANCE
Vous avez profité de ma bêtise, c'est cela qui est mal.
Je voulais savoir.
HERMANCE
Si bête que je sois, il y a une chose dont je suis certaine, c'est que vous n'auriez pas dû faire cela. Vous deviez sentir que ce que vous apprendriez vous forcerait à juger votre père ou votre mère. Mon Dieu I elle! elle! si elle me voit, cpmme elle doit me maudire! Simone, vous me faites regretter de n'être pas morte plus tôt.
• STMONE
Ma pauvre Hermance, je te demande pardon-
HERMANCE
On ne me pardonnera pas, moi.
On ne saura pas que tu as parlé.
HERMANCE
On le saura parce que je vais le dire.
Tu vas I...
HERMANCE
Oui ! ouîî Je m'accuserai, je me mettrai à genoux, je...
Tu ne feras pas cela...
HERMANCE
Si.
Ecoute! Ecoute! C'est là réellement que tu seras coupable... Ecoute! Ecoute!... Tu peux bien m'écouter, voyons! Après, tu feras ce que tu voudras, mais d'abord, écoule-moi... Ecoule... Depuis hier soir, j'ai vécu dix ans. Lorsque je t'ai quittée, ma pauvre tète s'est remplie des pirn.s folies J'ai pensé à aller le trouver, lui,' pour l;;i crier ma douleur, pour le maudire, j'ai peu- '■ .'i me tuer devant lui. Je te le dis, les pires folies. . Je suis rentrée dans ma chambre, j'ai pleuré, j'ai hurlé dans mon oreiller; il y a eu des mo.
ments où j'étranglais de colère, et d'autres où je gémissais comme un petit enfant... Puis j'ai réfléchi. J'ai compris que j'avais mal fait. Mais réfléchis! réfléchis! Songe dans quelle tourmente je me suis trouvée jetée tout à coup. Sans s'en apercevoir, il avait presque avoué. Alors!... est-ce que je pouvais vivre avec ce soupçon ? Et je ne t'ai pas menti autant que tu le crois, en te disant que je savais tout. Tu dois bien te douter que plus d'une contradiction, plus d'une bizarrerie m'avaient frappée depuis longtemps... Et puis! que vais-je chercher à m'excuser? Oui, j'ai fait cela, oui, c'est mal, mais je l'ai fait, et je ne suis pas une âme méchante. J'ai de la douleur plus qu'il n'en faut pour excuser un crime... Je puis regretter mon action^ mais je ne puis pas ne pas savoir ce que je sais maintenant!... Alors, tu vas me comprendre... Il faut qu'il ne sache pas que je sais. Comprends-tu?... Je t'en supplie, écoutemoi bien... Si tu ne lui dis rien, le chagrin qu'il a ne sera pas augmenté... Tu te reproches de lui avoir fait du mal. C'est surtout si tu parles, maintenant, que lu lui en feras... Tu ne peux pas ne pas comprendre cela... Non, ne me réponds pas encore. Tu me troublerais, je perdrais ce que j'ai à te dire... N'est-ce pas, je n'ai pas bien ma tête à moi... Attends... Ne dis rien... Attends... Oui... C'est si tu lui dis que j'ai tout appris que tu feras son malheur... Je le défends!... Voilà que je le défends, maintenant!... Lui! Lui!... Qu'est-ce que tu veux!... Maman, je l'ai si peu
connue, et lui, je l'ai tant aimé... Je devrais le haïr, et je le hais, mais je l'ai trop longtemps et trop doucement chéri pour le haïr vraiment... Et cependant!... Je suis perdue, je ne me reconnais plus en moi-même... Si j'ai fait du mal, Hermance, c'est surtout à moi!... Enfin! il n'est pas question de cela. Ce que je veux que tu comprennes... c'est qu'il y a une chose dont l'idée m'étrangle d'horreur; cette idée, c'est qu'entre lui et moi, nous puissions dire des mots... oui... des mots d'oii jaillirait l'épouvante... Alors, j'ai résolu qu'il ignorerait toujours que j'ai entendu ce que tu m'as dit... Seulement... il ne me serait pas possible de vivre en face de lui... de le voir tous les jours... de sentir sur mon front ses lèvres et de mettre mes mains dans ses mains... Mon Dieu, penses-tu à cela, Hermance?... Ses mains !... Non ! vivre avec lui... Non... ça, je ne pourrai pas... Et ce serait inutile d'essayer ; je ne réussirais pas à être assez hypocrite pour faire semblant de l'aimer et, un jour, mon secret m'échapperait. Alors, je vais lui dire que la rupture de mon mariage me cause un grand chagrin et que je veux m'en aller avec toi.
HERMANCE
Et votre fiancé?
Je ne veux plus le revoir.
UERMANCe
Pourquoi?
Songe à ce qu'il sait maintenant de mon père... et de... et de maman ! S'il revenait, c'est qu'il se croirait lié par les promesses qu'il m'a faites autrefois... Et quand même il n'aurait pas changé, c'est moi, moi qui ne pourrais accepter d'entrer dans cette famille où l'on sait notre honte, ni de vivre avec un mari... qui la connaît aussi. Je me débattrais dans la constante anxiété de découvrir une allusion sous ses moindres paroles... Non! non!... Une pudeur se révolte en moi. Les fautes de mes parents, nulle autre que moi ne devrait les savoir... Quand je le regarderais, lui... comprends-tu... rien qu'en me souvenant qu'il les connaît, je croirais qu'il me les reproche. Vois-tu, ma bonne Hermance, ce qu'il y a de plus douloureux dans ce que j'ai appris, c'est que maman est devenue une autre, une autre que celle que j'aimais, que je respectais, que j'adorais, que j'aurais voulu pouvoir m'imaginer présente à. mes côtés comme un ange gardien. Cette mère-là, on vient de me la tuer, et l'autre, celle qui me reste, je me garde bien de la juger... mais je ne la connais pas !... C'est pour cela surtout, c'est pour cela que je suis malheureuse, une pauvre malheureuse, une sorte d'orpheline, une pauvre petite désemparée comme une enfant perdue, qui doit faire pitié... [Dans un cri, à travers ses larmes.) et qui ne veut pas, qui ne veut
pas de la pitié des autres
HERMANCE, pleurant.
Mais tu veux bien de la mienne, mon petit 1
De la tienne, oui, oui... Mais celle des étrangers, c'est comme un outrage... Alors, nous allons partir... Tu veux bien m'emmener, maintenant? Nous partirons tantôt. Et tu ne diras rien. Moi, je ferai appel à toutes mes forces et mon père ne se doutera de rien.
UERMANCE
Vous avez raison, qu'il ne sache rien ! Je vous en supplie, qu'il ne sache pas que je l'ai trahi. Ce matin, j'ai pu mentir, parce qu'il était troublé lui-même.
SIJIONE
Qu'est-ce qu'il t'a dit?
UERMANCE
Il ne pense qu'à vous. Il m'a demandé si je ne vous avais pas vue depuis hier, et si vous aviez beaucoup de chagrin.
Qu'as-tu répondu?
UERMANCE
Que je ne vous avais pas vue.
Tu as bien fait.
UERMANCE
H voulait savoir si vous étiez beaucoup eu cclère contre lui à cause de votre mariage mani[uc...
108 siiyroNE
Alors, jusqu'à votre départ, vous lui parlerez comme vous lui parliez hier?
Comme si je ne savais rien... Oui, j'aurai cette force... il faut que je l'aie, et je l'aurai... De cette façon, le malheur ne s'étendra nas... Je l'entends... le voilà... va-t'en!
EERMANCE
Ayez du courage!
Oui... oui... va-t'en...