SCÈNE IV
CHAINTREAUX, LE DOCTEUR VERGNE, DE LORSY, M. DE SERGEAC PÈRE
LORSY
Nous vous remercions d'être venu, monsieur.
CHAINTREAUX
Mon ami Raymond m'a demandé de faire pour
VOUS ce que je ferais pour lui, et mon dévouement lui est acquis sans réserve.
•• LORSY
Nous avons besoin de vos conseils.
M. DE SEIÎGEAC PÈRE
Et peut-être du concours de votre éloquence à la cour d assises.
LORSY, à M. de Sergeac père.
Je ne le pense pas, mon cher ami. Nous sommes décidément en présence d'un double suicide.
M. DE SERGEAC PÈRE
Nous n'en savons rien.
CHAINTREAUX
Voulez-vous, messieurs, que nous établissions d'abord les faits ? Nous nous efforcerons ensuite d en tirer des conclusions... Je sais à peu près de quoi il s'agit, mais je vous prie de tout me dire comme si j'ignorais tout.
M. DE SERGEAC PÈRE
Maître Chaintreaux a raison.
LORSY
En effet. Le 20 octobre dernier, il y a par conséquent exactement deux mois, mon gendre M. de Sergeac est parti d'ici vers huit heures ■ftour prendre le train à Hoyan.
M. DE SERGEAC PÈRE
11 avait l'intention d'aller chez moi chercher
sa filleUQ Simone qui venait d'y passer une partie des vacances, et il devait la ramener ici.
LORSY
Le lendemain matin, Hermance, notre vieille domestique, est entrée dans la chambre de ma fille Elle l'a trouvée à terre, morte, en toilette de nuit, le cou traversé par une balle de revolver. Non loin d'elle son mari râlait, une baille dans la poitrine. Voilà le drame. Nous ne savons rien de ce qui a pu le déterminer. C'était un ménage charmant. Depuis sept, ans, il n'y avait pas eu entre ma fille et son mari la plus petite contrariété, et voilà, elle est morte... Ma pauvre Gabrielle... Alors, je suis tout seul, tout désemparé et bien malheureux.
M. DE SERGEAG PÈHE, avec Sympathie.
Mon cher ami, il faut vous calmer. Ou si la tâche est au-dessus de vos forces, retirez-vous... Le docteur et moi...
•LORSY
Non... Non... Je reste... Je suis calme... Je me suis fait une raison... Seulement, n'est-ce pas, c'est tellement dur, à mon âge. Je ne sais plus où je suis, ni oîi aller. Toutes mes pauvres vieilles habitudes... Enfin !... Parlez, Sergeac... (A Chainlreaux.) Je vous demande pardon, maître.
M. DE SERGEAG PÈRE
Qu'il y ait suicide à deux ou crime passionnel...
SIMONE il
LORSY
Crime passionnel ! Mais c'est impossible...
CQAINTREAUX
Laissez... laissez... <
Quoi qu'il soit arrivé, nous avons pensé, après les premières angoisses, que noire devoir était de prendre, dès le début, toutes nos dispositions afin que Simone ignore toujours le drame qui a coûté la vie à sa mère.
LORSY
Songez que ce serait pour elle non seulement un trouble moral, mais peut-être, lorsqu'elle sera en âge de se marier, une cause de graves difficultés.
CnAINTREAL'X
Je vous approuve complètement. Quel âge a-t-elle?
M. DE SERGEAC PÈRE
Six ans. Comme il a bien fallu lui apprendre que sa pauvre mère n'était plus, nous lui avons dit qu'elle était morte à la suite d'un accident de cheval. Nous sommes donc tranquilles de ce côtélà pour le moment. Mon fils a tant prié pour avoir sa fille auprès de lui que nous avons cédé. Seules l'approchent Hermance et Georgette qui nous sont toutes dévouées. Mais nous ^ nous sommes trouvés en présence d'un événement étrange, inconnu, effrayant. Mon fils, guéri de sa blessure, a perdu la mémoire.
d2 SIMOIVE
CnAINTREAUX
Perdu la mémoire !
M. DE SERGEAC PERE
Oui monsieur. Il faut vous dire qu'il a eu (n'est ce pas, docteur?) une fièvre cérébrale avec délire, des paroles incohérentes auxquelles il nous a été impossible de donner un sens. Pendant vingt jours nous l'avons soigné, vous devinez avec quelle sollicitudç. Il a été dix fois sur le point de passer, et je veux encore vous remercier, mon cher docteur, mon cher ami, pour tout votre dévouement... [Sur une prolesLcUion du docteur.)'^). .. si... (5e reprenant.) Je reviens à ce que je disais... Oui... Enfin un jour, après un sommeil ininterronjpu de soixante heures, il a ouvert les yeux, il m'a reconnu, et nous avons constaté avec stupeur qu'il avait perdu la mémoire.
CHAINTREAUX
Pas complètement; puisqu'il vous a reconnu.
M. DE SERGEAC PÈRE
Il se rappelle tout en efTet jusqu'au matin du drame. A partir de là, c'est un trou noir. Il a fallu donner une réponse à ses demandes d'explications relatives à sa blessure. D'après le docteur une révélation brutale pouvait tout remettre en question. Nous lui avons raconté qu'il avait reçu un coup de feu pendant une battue.
LORSy
Et il croit sa femnie en voyage.
M. DE SERGEAC PÈRE
Mais le voici maintenant rétabli tout à fait, il parle de sortir. Il va falloir prendre un parti.
ciJAiNTREAUX, à Sevgeac.
Je vous demande pardon,, monsieur, de la question que je vais poser au docteur, mais nous devons nous efforcer de tout prévoir. {Au docteur.) Ne peut-il pas y avoir, de la part du malade, simulation ?
LE DOCTEUR
Oh! non. iJ'ailleurs la littérature médicale contient un assez grand nombre d'observations sur les pertes de la mémoire par traumatisme. M. de Sergeac, en tombant, s'était frappé la têle contre un meuble. Le même phénomène peut se produire à la suite d'une affection grave. Walter Scott dicta « Ivaiihoe » pendant une maladie aiguë. Lorsqu'après la guérison il lut son propre livre imprimé, il ne s'en rappela rien, rien que le sujet, qu'il avait conçu avant de s'aliter.
ClIAIiVTREAUX
Il y a une lacune semblable dans le cerveau de M de Sergeac?
LE DOCTEUR
M. de Sergeac a perdu un tronçon de sa vie mentale. Lorsqu'on essaiera de le lui rendre, il peut bien ne pas nous croire, d'ailleurs.
LORSy
Allons donc!
14 SlMONE
LE DOCTEUR
Le pliysio-p'^ychologue Ribot cite le cas d'une femme qui, à la suite d'une fièvre, ne reconnut ni son mari, ni son enfant. L'affirmation réitérée de ses proches ne fit que lui imposer la vérité. Elle céda parce qu'elle ne pouvait pas admettre que tous les siens fussent des imposteurs. Notre malade peut réagir de la même façon. Il peut au contraire posséder de tout ce qui s'est passé une subconscience qui se précisera peu à peu ou tout à coup lorsque vous le mettrez sur la voie, La vérité serait pour lui comme un de ces rêves qui demeurent oubliés jusqu'à ce qu'un événement nous les rappelle.
M. DE SERGEAC PÈRE
Voilà donc l'étal de mon fils ! Ce qui nous a fait vous appeler, maître, c'est que le médecin expert pense que le malade est maintenant en état de subir un interrogatoire. Or le docteur Vergne redoute encore pour mon enfant les conséquences que pourrait avoir la révélation brutale des faits par le juge.
LE DOCTEUR
A mon avi^, pour rendre à M. de Sergeac et sans danger la connaissance de ce qui s'est passé, il faut agir avec la plus grande prudence, il faut le prévenir, puis l'amener lentement, de lui-même. à la reprise de ses états de conscience disparus.
M. DE SERGEAC PÈRE
Et comme l'interrogatoire du juge est imminent,
nous avons décidé d'agir aujourd'hui même devant vous, alin que vous puissiez nous donner des conseils, à lui et à nous, selon ce qui va nous être révélé.
LE DOCTEUR
Il est prêt, /e Tai prévenu. Il attend, vous devinez dans quelle impatience. Pour lui expliquer votre présence, je lui ai annoncé que j'avais demandé le concours d'un confrère à moi.
Consentez-vous à nous assister?
CUAINTREAUX
Certainement. Mais puisque ce sont surtout des conseils que vous me demandez, voulez-vous me permettre de vous en donner un tout de suite, monsieur de Lorsy ?
LORSY
Certes.
CHAINTREAUX
Les révélations qui vont être faites peuvent avoir un caractère particulièrement tragique. Il sera question de madame votre fille. Vous ne devriez pas être présent à cet entretien.
LORSY
J'ai du courage.
LE DOCTEUR
Je partage l'opinion de M. Chaintreaux.
LORSY
Lorsque je vous ai demandé d'assister à cette
tentative, j'avais envisagé d'avance tout ce qu'elle pouvait avoir pour moi de douloureux.
CHAINTREAUX
Pas tout peut-être.
Expliquez-vous.
CHAINTREAUX
C'est assez délicat. Je ne voudrais pas manquer de respect à la mémoire de madame de Sergeac... Mais il est une hypothèse...
LORSY
J'ai envisagé toutes les hypothèses.
CHAINTREAUX
Je ne crois pas. •
LORSY
Je vous dis que si. {Sur un geste de Clnintreaux.) Vous craignez de me voir apprendre que ma pauvre enfant a été surprise par son mari...
CHAINTREAUX
C'est évidemment le soupçon qui doit se présenter àl'esprit de quiconque n'a pas connu madame de Sergeac.
LORSY
C'est impossible. Nous sommes en présence d'un suicide à deux.
CHAINTREAUX
A quelle heure le drame a-t-il eu lieu?
LORSY
On n'en sait rien.
ClIAINTREAUX
Personne n'a entendu les coups de feu ?
LORSY
Cette nuit-là le vent soufflait en tempête.
CHAINTREAUX
J'ai pu avoir communication au parquet du rapport médical. La mort de madame de Sergeac s'est produite quelques heures seulement après le repas du soir. Autre constatation qui écarte l'hypothèse d'un double suicide : il n'y avait pas autour de la plaie trace de brûlure de grains de poudre. La balle a donc été tirée d'assez loin. Dans les cas de double suicide, celui qui tue, avant de se tuer, tire toujours de près, et de plus il tire au cœur ou à la tempe mais pas au cou.
LORSY
Comment le complice n'aurait-il pas été le premier touché? C'est lui que M. de Sergeac aurait d'abord, cherché à atteindre.
CHAINTREAUX
Il n'y a eu que deux coups de feu?
LORSY
Deux balles seulement manquaient au revolver. Lu outre, ce complice, je le connaîtrais, je le soupçonnerais..,
CnATNTREAUX
Et VOUS ne soupçonnez personne ?
LORSY
Et comment M. de Sergeac aurait-il appris la culpabilité de sa femme?
CHAINTREAUX
Il aurait pu recevoir la révélation en route, en allant à la gare.
LORSY
Non. 11 n'était pas seul. Un de ses amis, M. de Nanchart, l'a conduit dans sa voiture et est resté un moment avec lui au buffet. Ils se sont séparés en se serrant la main, peu de temps avant l'arrivée du train. Je tiens ce renseignement du chef de gare qui a ensuite perdu de vue M. de Sergeac pour ne le revoir qu'après le départ du convoi en recevant de lui le texte d'une dépêche.
CUAINTREAUX
Une dépêche?
M. DE SERGEAC PÈRE
Une dépêche m'annonçant qu'il avait manqué le train.
CHAINTREAUX
En la donnant au chef de gare M. de Sergeac était-il troublé?
LORSY
Il faisait nuit, on ne sait pas,
CUAINTREAUX
L'écriture du télégramme?
^— ^^- » — I ■ ■ ■ - . . Il I II M
LORSY
Je l'ai vue. Elle était agitée. Mais cela ne prouve rien, car M. de Sergeac venait de courir.
CHAINTREAUX
Vous n'avez pas recherché ce M. de Nanchart?
M. DE SERGEAC PÈRE
Huit jours après le drame on l'a trouvé mort chez lui, à Paris, pendu...
CDAIXTREAUX
Le motif de son suicide?
M. DE SERGEAC PÈRE
Des dettes de jeu. {Uyi silence.)
CHAINTREAUX, à Sercjeac père.
Pouvait-on facilement pénétrer du dehors chez madame de Sergeac?
M. DE SERGEAC PÈRE
Oui, sa chambre s'ouvrait sur le jardin par une porte-fenêtre.
CHAiNTREAux, après un silence. .
Monsieur de Lorsy, il est possible, après tout, que mes craintes soient justifiées. Je vous en prie, retirez-vous.
Non... {Un silence.) Allons! Je vais tout vous dire. A moi ausï^i ce soupçon est venu... J'ai cinquante ans, j'ai vécu... Si ma fille a payé de sa
vie, ce qu'on appelle une faute, les plus cruels l'absoudront. Si elle a eu un autre amour, c'est qu'elle a supporté dans^a vie des malheurs que j'ai ignorés. Quoi qu'elle ait fait, elle n'en sera pas par moi moins respectée, ni moins aimée. Je suis prêt à tout entendre je vous dis.
CUAINTREAUX
Eh bien, docteur, allez chercher M. de Sergeac.
LORSY
Pouvons-nous espérer la cessation des poursuites s'il y a eu double suicide?
CHAINTREAUX
Très probablement.
M. DE SERGEAC PÈRE
Et dans l'autre cas?
CHAINTREAUX
Ce sera impossible. L'action publique est mise en mouvement. Des rapports sont déjà déposés au greffe.
M. DE SERGEAC PÈRE
Jusqu'ici j'ai pu obtenir le silence des journaux. Il n'y en a que trois dans la ville et leurs directeurs me sont dévoués. Mais que se passerat-il s'il faut aller devant la cour d'assises. C'est dans ca cas-là surtout qu'on devrait tout faire, tout, pour épargner à Simone la révélation de ce qui s'est passé.
CDAINTREAUX
L'acquiltement serait certain. Nous obtiendrions que l'acte d'accusation fut aussi court et aussi peu précis que possible. On ne citerait aucun témoin. On ferait porter toute la plaidoirie sur l'intérêt de l'enfant. Il vous resterait à demander aux journaux sinon le silence tout au moins un compte rendu sommaire sans noms propres.
M. DE SERGEAG PÈRE
Bon.
CHAINTREAUX
Vous ne voyez plus rien à me demander?
M. DE SERGEAG PÈRE
Non. Pour le moment.
GUAINTREAUX
Alors, docteur...
LE DOCTEUR
Je vais le chercher. Mais il est bien entendu que je parlerai seul et serai seul juge de continuer ou de renvoyer M. de Sergeac dans sa chambre [Gesle d'assenlimenl.)\]ae dernière fois, monsieur de Lorsy, vous vous croyez assez maître de vous pour...
Je vous le jure, mon cher docteur. Allez. {Le docteur soi^t. Long silence. Entre Sergeac et derrière lui le docteur.)