SCÈNE V Les Mêmes, SERGEAÛ
SERGEAC, allant à Lorsy, les mains tendues. Monsieur de Lorsy! Eofinl... Gabrielle est avec vous?
LE DOCTEUR, à Serfjeac, lui mettant la main sur Vépaule.
G'estmoi que vous devez écouter, monsieur de Sergeae. Je vais tenir la promesse que je vous ai faite,
SERGEAC
Avant tout, où est Gabrielle? Où est ma femme?
LE DOCTEUR
Vous avez pris l'engagement d'être calme.
SERGEAC
Il faut m'excuser si je n'ai pas votre patience. Voici huit jours que j'ai repris connaissance de moi-même. Voici donc huit jours que vous auriez pu répondre à mes questions. Par excès de prudence, j'en suis certain, vous avez incessamment remis au lendemain la révélation que j'ai le droit de savoir. Je suis à bout. Excusezmoi, mon cher docteur. Mais-je vis dans une telle émotion que le plus simple et le plus sage serait
de me dire tout de suite la vérité. Où est ma femme?
LE DOCTEUR
En manquant à votre promesse, vous me déliez de la mienne.
SERGEAC
Enfin ! Suis-je rétabli, oui ou non?
LE DOCTEUR
• Votre blessure est fermée, votre fièvre est calmée. Mais vous admettrez bien avec moi que votre cerveau n'est pas dans son état normal puisque vous êtes atteint d'amnésie partielle. J'entreprends sa guérison. Ce n'est pas à vous, le malade, à vous diriger. Vous avez eu confiance en moi...
SERGEAC
Je puis maintenant me passer de votre tutelle. Je vous dis que je suis incapable d'attendre plus longtemps. Ce récit de ma propre existence que vous vous entêtez à me taire, c'est ma vie. Vous me volez ma vie, à moi, ma vie ! en me faisant attendre encore. Il m'a fallu un cITort surhumain pour me contenir jusqu'au moment fixé par vous. Parlez. (Si/ence.) Mais parlez !... Mon père 1... Monsieur de Lorsy ! {Au docteur.) Vous leur avez fait la leçon !... yAvec éclat.)... Enfin, je ne suis pas interdit, je ne suis pas aliéné, je ne suis pas déchu de ma liberté personnelle d'agir; je suis chez moi, vous m'entendez, docteur, je suis chez moi,
2i SIMONE
et je ne veux plus subir votre contrainte. Je regrette d'èire obligé de vous, parler sur ce ton, mais c'est vous qui m'y forcez... vous ne voulez rien me dire? C'est bien. Je me passerai de vous.
(// va vers la cheminée.)
LE DOCTEUR; Varrclant.
Qu'allez-vous faire?
SERGEAC
Je veux appeler pour qu'on me donne immédiatement les lettres de ma femme.
LE DOCTEUR
Permettez-moi un mot.
SERGEAG
Non. Je veux ces lettres ! On a pu avoir raison de les retenir pendant que je délirais. Je suis guéri. Je veux mes lettres!
LE DOCTEUR
Je ne permettrai pas qu'on vous les donne.
SERGEAG
Vous êtes donc le maître, ici?
LE DOCTEUR
Oui. Dans votre intérêt.
SERGEAG
Je VOUS dégage de toute responsabilité.
M. DE SERGEAG PÈRE
Mon enfant, le docteur ta sauvé la vie...
Mes lettres I
M. DE SERGEAG PERE
Il agit pour Ion bien.
SERGEAC
Mes lettres!
M. DE SERGEAG PÈRE
Je suis ton père. Je l'approuve : cela doit te faire réfléchir.
SERGEAG
Mes lettres! Je les veux! Je vous dis! Rien que celles de ma femme. (// se dégage et parvient à sonner.)
LE DOCTEUR
On ne vous les donnera pas. Parce qu'il n'y en a pas.
SERGEAG
Vous mentez! {Paraît Hermance.) Hermance, mes lettres.
LE DOCTEUR, à Hermance.
Répondez la vérité. Le courrier de M. de Sergeac, arrivé depuis sa maladie, conlient-il une seule lettre de madame de Sergeac? Répondez. Par oui ou par non.
HERMANCE
Non, monsieur.
LE DOCTEUR
Merci. [Hermance sort.) Je ne mentais pas.
SERGEAG, pus calmé.
Elle ne m'a pas écrit?
LE DOCTEUR
Vous voyez donc que voire violence a été inutile.
SERGEAC
Elle ne m'a pas écrit, c'est impossible I (Silence. Il regarde tout le monde. D'une voix étranglée et basse.) Elle est morte, dites?
LE DOCTEUR
Allons! Allons! Reprenez-vous, calmez-vous, asseyez-vous.
SERGEAC, abattu.
J'écoute... J'obéis... Je suis si malheureux, qu'il faut me plaindre, docteur, et m'excuser... Vous comprenez... Enfin, si... Oui, oui, je suis docile maintenant. . Je suis tout à l'ait docile comme un petit enfant... J'écoute... Parlez, (/.a tête dans ses mains.) Mon Dieul Que vont-ils m'apprendre?
LE DOCTEUR
Je voudrais vous faire retrouver de vous-même, et dans l'ordre des événements, la conscience de vos souvenirs.
SERGEAC
Je veux bien. Aidez-moi.
LE DOCTEUR
Selon votre expression, il y a dans votre esprit un « trou noir. » Celte lacune va du 20 octobre dernier, jour de votre blessure, jusqu'au moment de votre réveil, jeudi.
Oui, docteur.
SERGEAC
LE DOCTEUR
Eh bien, reportez-vous :\ cette date du 20 octobre. Faites un effort. Evoquez avec toute la précision, la netteté et l'intensité dont vous serez capable, les derniers événements dont vous avoz gardé la mémoire.
SERGEAC
Oui, docteur... Voilà... Le jour où j'ai été blessé pendant la battue aux sangliers...
LE DOCTEUR
Pardon. Ceci n'est pas un souvenir direct. C'est b souvenir du récit qui vous a été fait.
SERGEAC
N'est-il pas exact? N'est-ce pas la vérité... J'ai bien vu* que j'étais blessé par un coup de feu...
LE DOCTEUR
Je répète ma demande. Quels sont vos derniers souvenirs personnels ?
SERGEAC
Mais... Je vous prie de m'excuser... Je ne comprends pas très bien.
LE DOCTEUR
Je vais vous guider. Qu'avez-vous fait le matin du 20 octobre. Vous avez organisé la battue. Vous vous le rappelez.
SERGEAC
Très bien.
LE DOCTEUR
Vous avez déjeuné, vous avez pris le café ici, dans cette salle.
SERGEAC
Oui, oui, en effet.
LE DOCTEUR
Puis on est parti pour la chasse. Vous avez placé vos invités.
SERGEAC
Oui... Je revois lâchasse. Et, en effet, je ne retrouve pas le momentoii j'aurais été blessé. [NeL] J'en suis certain maintenant, ce n'est pas pendant la battue que j'ai été blessé.
LE DOCTEUR
C'est possible.
SERGEAC
Je me vois revenant, avec Georges. {Subitement précis.) Oîi est-il?... Qu'est-il devenu? Pourquoi n'est il pas venu me voir ?
LE DOCTEUR
Ne questionnez pas.
SERGEAC
Georges est mon meilleur ami, un ami d'enfance. Nous nous aimons comme deux frères. Je ne puis comprendre pourquoi je ne l'ai pas vu depuis ce jour-là... Peut-être est-il venu sans que je le reconnaisse.
LE DOCTEUR
Reprenez. Vous rentrez ici avec M. Georges de Nanchart.
SERGEAC
Oui.
LE DOCTEUR
Qu'y voyez-vous ?
SERGEAC
Ma femme, madame de Sergeac,
LE DOCTEUR
Bien. Rappelez vous les plus petits faits... Vous constatez que nous faisons du chemin et que vous avez récupéré déjà des états de conscience disparus... Rappelez- vous les plus petits faits ; qu'une seule maille ne manque pas au chaînon. Vous voilà de retour avec votre ami. Vous trouvez ici madame de Sergeac. Après?
SERGEAC
J'ai laissé Gabrielle et Georges ensemble. Je suis sorti pour aller au chenil m'informer de l'état d'un chien que le premier sanglier avait décousu. Au bas du perron, j'ai rencontré le valet de chiens, Gisguet, qui venait me donner ce renseignement : le chien était mort. Et je suis rentré dans ce salon. Nous avons... Attendez... oui... c'estcomme lorsqu'on se rappelle un rêve. [Le docteur fait un geste à Chnintreaux et Ldrsy.) Nous avons dîné, puis, Georges et moi, nous sommes partis dans &a charrette anglaise, moi pour prendre le train
Ml
de Paris, Georges pour rentrer chez lui. C'est notre voisin. Il m'a conduit à la gare ; il m'a Icnu compagnie jusqu'au moment oi^i nous avons entendu le train.
LE DOCTEUR
Ensuite?
SERGEAC
Ensuite, je ne sais plus. {Un long silence. Tous les yeu.v sont fixés sur Sergeac immobile.) J<3.ne sais plus. C'est effrayant. Je ne sais plus.
LE DOCTEUR
L'avez-vous pris, le train ?
SERGEAC
Je ne sais pas.
LE DOCTEUR
Vous voyez-vous cherchant votre compartiment, ouvrant la portière, entrant dans wagon ?
SERGEAC
Non.
LE DOCTEUR
Non?
SERGEAC, subitement, après un silence.
Je n'ai pas pris le train.
LE DOCTEUR
Pourquoi ?
SERGEAC, grave, à lui-miUne, Je sais pourquoi.
lE DOCTEUR
Dites-le.
SERGEAC
Non. Une pensée m'est venue tout à coup qui m'en a empêché.
LE DOCTEUR
Quelle pensée?
SERGEAC
Cela ne regarde que moi. {La i^hysionomie de Sergeac s'allère ; elle exprime une grande terreur, puis l'épouvante. Ses yeux sont énormes, la bouche ouverte. Dans un soupir, il laisse échapper un cri rauque, étouffé, et tombe lourdement à terre. Le docteur et Sergeac pèrese précipitent. M. de Lorsg fait un pas et s'arrête.)
LE DOCTEUR, à M de Sergeac père qui veut relever
Sergeac.
Non, non, laissez-le à terre... la tête sur le plancher. C'est un simple étourdissement. Dé« nouez sa cravate... (7/ va prendre dans sa trousse un flacon quil fait respirer à Sergeac.) Vous voyez... il ouvre les yeux... il reprend connaissance. Asseyons le maintenant. [Ils le relèvent et le portent sur une chaise.) 11 nous reconnaît. Ce n'est rien. (Il va reporter son flacon.)
SERGEAC. d une voix peu assurée.
Laissez-moi ! Laissez-moi, jepuis me passer de soutien et de soins. C'est un simple étourdisse^" ment. Maintenant je suis prêt à tout entendre Je suis au point où sans doute vous vouliez m'ame-
ner, docteur !... Ah ! je vous jure que d'après ce que je viens d'entrevoir vous pouvez tout me dire.
LE DOCTEUR
Je juge, moi, que nous devons nous en tenir là pour aujourd'hui.
SERGEAC
Comme vous voudrez, vous pouvez vous taire ou même rentrer chez vous. Je me sens de force à retrouver par moi-même ce que je suis encore à ignorer. Il est un joint qu'il faut d'abord éclaircir. Le reste en dépend. Oîi est Gabrielle? [Un silence.) Monsieur de Lorsy, c'est bien vrai ce qu'on m'a répété? C'est bien de madame de Lorsy que vous êtes en deuil? Dites-moi... ce n'est pas de votre fille?... Non?... Alors vous l'avez vue il y a peu de temps?... A-t-elle gardé son sourire si tendre et vous a-t-elle embrassé comme elle le fait à chacun de vos voyages, en affectant de vous parler comme un tout jeune enfant?...
M. DE LORSY, il Sanglote.
Mon enfant !... Ma Gabrielle !... Ma pauvre petite 1 Ma pauvre petite !
SERGEAC
Vous pleurez ! [Sans éclat.) Elle est morte, n'est-ce pas? Allons I Je le sais depuis cinq minutes. Gabrielle est morte I Je sens que cela est, et j'ai beau me répéter ces mots-là, je ne saisis pas la réalité de ce qu'ils expriment. (// fait si-
lencieusement des efforts de mémoire infruclueux, puis se frappant la tête de ses poings.) Oh ! la caboche 1 la caboche! J"ai besoin d'aide encore. Je vous en supplie, vous ne devinez pas ce que c'est que l'angoisse où je suis ? Elle est si douloureuse que la vérité, quelle qu'elle soit, ne pourra m'apporter qu'un soulagement... De quoi avez vous peur? Que je devienne fou? Si cela devait arriver, ce serait fait... 11 me semble qu'en vous parlant sur ce ton, dans la situation oij je suis, je vous prouve mon sang-froid... Docteur, voyez mon calme. Puisque j'ai appris sa mort, rien ne peut être plus terrible.
LE DOCTEUR
Si.
Quoi?
Cherchez.
SERGEAC
LE DOCTEUR
SERGEAC
Sa mort a été une mort tragique, peut-être?
LE DOCTEUR
Oui.
LORSY, se tordant de douleur.
Oh ! Oh ! Oh !
SERGEAC
Elle a été tuée?
LE DOCTEUR
Oui
Par qui ?
LORSY, lui snulani à la gorge.
Par vous, misérable ! Par vous... {Le docteur rt M. de Scrgeac père détachent Lors^j de Sergeac et cherchent à le calmer.)
SERGEAG, très exullc.
Oui! Oui I Par moi 1 Par moi!... Je vois, je sais... Le voile s'est déchiré tout à coup... Oui, par moi ! Oui, par moi !
LORSY
Oh I le misérable !
SERGEAG
Oui, je l'ai tuée !... Et j'ai fait justice !
LORSY, se débattant entre les mains du docteur et de Chaintreaux.
Justice!... Il dit que... Oh ! oh !... Vous le laissez dire... Justice!
LE DOCTEUR, à M. de Sergeac père.
Emmenez-le. Emmenez-le.
LORSY, en sortant avec M. de Sergeac père. Il a tué mon enfant, et il dit qu'il a faitjustice, le misérable!
SERGEAG, halluciné, dans le même mouvement, Oui, justice 1
LORSY
C'est un assassin !
SEBGEAC, montrant la porte de gauche.
C'est là... Là... Us étaient là... Elle se jette devant lui...
LORSY
C'est un assassin! C'est un assassin! (// est sorti avec Cliainlreaiix. On entend encore répéter les mêmes mots.)
SERGEAG
Il se sauve, lui, comme un chien qui a peur du fouet... (// fait le geste de tirer un revolver de sa poche et de faire feu.) Moi... IMoi.., J'ai fait justice!
RIDEAU